LA LIBERTÉ DANS LA FUITE
Mania commençait à s'exalter. Elle prit sa coupe, l'inclina légèrement, et laissa tomber quelques gouttes de vin qui firent comme une tache de sang sur le pavé de marbre de Phrygie.
— Une libation à Julien ? s'écria-t-elle. Qu'il revienne, s'il était un dieu, comme on le dit!
Le jeune Philocome se mordit les lèvres et devint très-pâle.
— Qu'il nous rende nos dieux et nos temples ! Qu'il nous délivre de ce mélange de moine et
d'avocat qui nous gouverne I
Je l'ai vu l'autre jour présidant à la consécration de saint Polycarpe, affublé d'un tropéoukion trop large qui lui donnait l'air plus monacal ^^^K
La divine Théodora était à ses côtés, portant une patène et ruisselante de pierreries comme le Sâvitri des indiens.
— Un César gouverné par une femme? dit le satrape d'un ton de dédain.
Je l'ai trouvée pâle et amaigrie, cette idole de Byzance. Va-t-elle devenir déesse tout de bon? On dit qu'elle prend des bains interminables. Comme Pélias, elle espère rajeunir en se faisant cuire.
— Elle est toujours belle ! dit Myrrha.
— Pas si belle que toi, Mania ! dit le poète. Reste à Byzance ! Un tour de roue de la fortune et tu règnes ! L'heure de la catastrophe approche pour le Dardanien et sa Dalila.
— Qu'y gagnerez-vous ? dit le philosophe avec tristesse. Suis mon exemple, Dioclès, et résigne-toi à l'inévitable.
Une longue période de siècles changera seule le cours des choses ; mais nous, fils de la décadence, nous avons à vivre et à mourir dans cet état social douloureux qui excite tes révoltes et qu'on ne peut qu'accepter ou fuir. Je pressens comme toi l'explosion prochaine, mais qu'en sortira-t-il ? un nouveau despotisme, plus lourd, plus étouffant peut-être. La poussière humaine que l'orage va faire. tourbillonner un instant dans les ^.irs, retombera bientôt en boue sanglante.
— Peut-être \ Mais dussent les idoles du jour m'écraser sous leur chute, je rendrais grâce encore à Jupiter libérateur.
A cette dernière sortie, Philocome, n'y tenant plus, se leva précipitamment :
— Sortons, Myrrha f ce serait un crime de haute trahison de rester ici plus longtemps.
— Où vas-tu, esclave? cria Dioclès hors de lui-
— Tu me rappelles que la loi m'obligea révéler les complots dont je suis le témoin, répondit Philocome en lançant au poète un regard venimeux. Puis entraînant Myrrha qui pleurait, il disparût.
— Il va nous trahir, c'est sûr I dit Dioclès.
— Oh f ce soir il s'arrêtera chez Myrrha, répondit l'hétaïre en riant.
— Mais demain? reprit le poète. Tu vois, Otarzès, où nous en sommes à Byzancei  peine a-t-on rassemblé quelques hôtes sous la rose, comme disaient nos pères, qu'un traître se révèle.
— Buvons? s'écria le satrape.
— Adieu, Maniai continua Dioclès. Je ne veux pas qu'ils viennent me chercher à ton foyer et punir ton hospitalité comme un crime.
— Tu es sauvé I répondit l'hétaïre. Demande-le au satrape.
— Aimerais-tu à tirer de l'arc, à courir le désert
sur des chevaux infatigables, à chasser le tigre et le lion? Je puis t'offrir ces plaisirs en Perse, dit Otarzès. Nous parlerons la langue d'Homère et tu renseigneras à mes enfants.
Le poète prit les mains du satrape et les serra avec transport.
— Otarzès I dit Mania, je m'aperçois à plus d'un signe que l'air de Byzance commence à devenir malsain pour moi. Le sombre empire d'Iran ne m'attirait guère, mais Proserpine est bien descendue chez Pluton.
— Toi aussi!... Mithra l'emporte, dit le barbare rayonnant.
Quelques heures après, le satrape et Mania partaient pour la Perse.
Dans la suite d'Otarzès, figurait notre ami Dioclès, déguisé en Mage.