LES POINTS NOIRS
Devant le palais du Sénat, sur TAugustéon, des colonnes portent les statues du Zeus de Dodone, de Minerve, d'Héré, d'Aphrodite, de Poséidon agitant son trident. Les portes de bronze ravies au temple d'Artémis à Ephèse, étalent les combats des dieux et des titans, des cythes et des amazones. Sainte-Sophie, la basilique de Técole de droit, des palais des décastères, bordent les autres côtés du vaste carré dessiné par le forum impérial.
Au milieu, sur une colonne de porphyre, la statue équestre de Justinien, le globe du monde à la main gauche, la droite étendue vers TOrient, a remplacé l'image de Théodose.
Assis devant une des boutiques installées sous le
portique du Sénat le marchand de soie Xanthias et le changeur Planude, s'entretiennent des affaires du
temps.
— Encore un tremblement de terre, Xanthias ^'^ ! Une partie du mur théodosien s'est écroulée cette nuit. La lance de bronze de la statue de Constantin s'est détachée et profondément enfoncée dans la terre. Et cela huit jours à peine après la dernière secousse ! Pourtant, l'Empereur avait suivi les processions, et fait exposer dans les rues les saints Evangiles et les décrets du Concile de Chalcédoine.
— C'est au feu qu'il faudrait jeter ces fatals décrets ! répondit le marchand de soie au changeur. Ne vois-tu pas, ami Planude, que les nouveautés religieuses propagées par l'Autocrator font déborder le courroux céleste? Du temps de Théodose, un vrai orthodoxe, celui-là, ces signes menaçants ne se produisaient pas.
— Ils ne sont pas les seuls. Un monstre marin de trente coudées de long sur dix de large s'est montré à l'embouchure du Sangaris. Il a renversé une barque et dévoré les pêcheurs qui la montaient. La comète <*>
/M i. ni.îis une étoile rougebrille depuis plusieurs nuits dans le ciel au-dessus du palais impérial. Ryzance aura bientôt un nouveau maître.
— Tu me fais peur, Planude I Si quelque épopte ^'>...
— Nous sommes seuls.
— Qui sait?
— Je rêvais de Justinien cette nuit quand la secousse m'a interrompu.
— Oh ! conte-moi ce songe, ami !
— Il me semblait, dit le changeur, marcher le long du port de Byzance qui fait face à Chalcédoine. Un géant se tenait debout dans le bras de mer qui sépare les deux villes.
Je reconnus TAutocrator. 11 se baissa pour boire Teau du détroit et le mit entièrement à sec ; mais bientôt affluèrent de tous côtés, comme de conduits souterrains, d'autres eaux sales et nauséabondes, mélangées de fange et d'ordures. Justinien les engloutit encore et le détroit resta vide.
— Voilà un songe que l'on peut interpréter sans recourir aux herménentes ^*\ tant il ressemble à la réalité ! répondit le marchand de soie. La première eau avalée par le géant représente les 320,000 livres d'or accumulées par le prudent Anastase et dissipées par TAutocrator en moins de trois ans. Les eaux fangeuses et mêlées d'immondices vomies par tant de voies souterraines, rappellent ces flots d'or que les rapines, les confiscations et les monopoles versent sans relâche dans les caisses impériales. Cette source tarira comme l'autre, et le détroit, c'est-à-dire, l'empire, se retrouvera à sec.
— Tu dis vrai. Il faut des subsides aux Saracènes, aux Huns blancs et noirs, aux Lazes, aux Ântes, aux Hures, et à tant d'autres barbares dont nous ne savons pas bien le nom.
Il faut de Tor à la besoigneuse aristocratie des fonctionnaires, des retraites .splendides à ces moines qui, jour et nuit, ruminent l'Apocalypse.
L'hebdomon de Constantin-le-Grand, les palais d'Hélena Augusta, de Sévère et de Théodose, ne sont plus dignes du paysan Dardanien et de THétaïre couronnée. Qui comptera leurs résidences d'hiver, d'été, d'automne, à Byzance, à Chalcédoine, à Pythia, à Hérée? Aussi le fils de Sabacius, déjà maître des corps et des âmes, Imperator, Juge et Pape, s'est fait trafiquant, faux monnayeur, accapareur de soie, d'huile et de blé gâté.
Et celui qui ose faire entendre une plainte se voit bientôt accuser de magie, d'hétérodoxie ou de mœurs infâmes.
— Quel temps, Planude ! La balance de la juatice penche tantôt d*un côté, tantôt de l'autre, selon la quantité d'or qui pèse sur ses plateaux. Devant les tribunaux, les soldats de garde interviennent dans les procès et se font payer leur intervention. Le Briarée impérial a mille bras pour nous atteindre : préfet du prétoire, préteurs du peuple, logothètes,
palatins, questeurs. Dans ces bureaux où trônent le Mastillothylax ^^\ assassin et concussionnaire ; Barsuraas qui vendait de fausses lettres de chancellerie ; Junile, l'Africain, un sorcier; Léon, de Cilicie ; Addée qui inventa le subside aérien, retentissent tous les patois barbares.
On y affecte, comme à Tarmée, les mœurs étrangères, et le Grec qui va y porter sa dernière obole est raillé par d'anciens esclaves.
— Il n'y a ni Grecs ni Romains aujourd'hui ^^\ Xanthias. Nous no sommes plus un peuple, mais une foule anonyme et cosmopolite, un ramassis de contribuables, une poussière d'atomes. Un despotisme minutieusement cruel, savamment élaboré depuis des siècles, intervient dans tous les actes de notre existence. Pour voyager, pour trafiquer, pour se vêtir, pour prier, pour bâtir, Testampille impériale est nécessaire. J'ose à peine éternuer ou bâiller, me disait l'autre jour l'avocat Olympios, tant j'ai peur de violer quelque règlement.
— La furie des constructions nous chasse de nos demeures, continua le changeur. Depuis trois ans j'ai dû quitter l'Embôlos de Sykae pour le Pétrion, le Pétrion pour le quartier d'Antiochus, et je n'entrevois pas la fin de cette ruineuse odyssée, car le marteau des démolisseurs est toujours suspendu sur mes dieux
Lires. Plus heureux que moi, mon voisin le petit eunuque Olybrius conservera sa maison. Sommé de déguerpir, il a écrit une lettre fort impertinente au profet de la ville, qui pourtant a fini par lui donner raison.
— Oh ! le gouvernement a tant d'affinité avec les onnuques I
— S'il nous vendait le repos et la sécurité pour de Tor! Non. En attendant que l'émeute ensanglante de nouveau la cité, les Bleus et les prétendus orthodoxes multiplient les attentats.
Le jour de Saint-Procope, le fils d'Epagathus a péri assassiné. Hier, c'était le marchand de bois du Zeugma.
On outrage et on enlève les femmes <'>.Les débiteurs redemandent les titres le poignard sur la gorge. Les fils de famille arrachent par avance à leurs pères leur part d'héritage. Nous n'attendons plus le coucher du soleil pour rentrer dans nos demeures et nous y cacher, car le crime s'étale maintenant au grand jour dans toutes les villes de l'empire, avec la connivence du pouvoir chargé de nous protéger.
Le magistrat qui brave l'association des factieux signe son arrêt de mort, comme le proconsul qui avait sévi contre les Bleus de Thessalonique et queThéodora a fait égorger sur leur tombeau.
— La fille de l'Arctotrophe <®> se venge. Si les Verts avaient accueilli sa requête le jour où Torpheline, avec sa mère et ses sœurs couronnées de bandelettes comme des victimes, tendait vers leurs gradins des bras suppliants, c'est peut-être les Bleus que Ton persécuterait aujourd'hui.
— Faut-il que la rancune meurtrière d'une courtisane pèse sur un peuple entier ; que le trône de Pulchérie etd'Eudoxie ait reçu la sirène que les riches envoyaient chercher pour égayer leurs orgies, qui folâtrait nue avec un cygne sur les théâtres de Byzance et de Chalcédoine ?
Et maintenant elle a ses palais, ses gardes, ses délateurs, ses prisons.
— Malheur à celui dont la richesse éveille sa convoitise, qui la blesse d'un mot ou d'un regard, ou dont le silence lui semble un reproche muet. Jeté la nuit au fond d'une barque, la tête couverte d'un voile, il disparaît comme Aréobinde et Diogène, comme Bassianus qu'on arracha du temple de l'Archange, comme le sénateur Théodose qui n'est sorti du Ténare <^> que pour mourir bientôt après, privé de raison.
Des actrices pédanées, des danseuses de corde, des pantomimes vouées au culte du Phallus, Antonina, Indaro, Anastaso et tant d'autres aujourd'hui Patriciae
à ceinture, raagistrisses, sénatrices, président aux saturnales inaugurées par leur compagne d'autrefois. Des héros de cirque et de lupanar entrent dans les plus nobles familles, par le bon plaisir de l'Impératrice, qui règle les mariages comme si la divinité lui en avait donné mission. Saturninus, le maître des offices, a dû se séparer de sa fiancée pour épouser la fille de Chrysomallo ^*^>. Les femmes étalent un luxe insolent et l'adultère marche à visage découvert. Plus d'un Ménélas révolté s'est vu battre de verges et condamner à rendre la dot au double.
Oh I c'est une ironie du sort d'avoir associé la fille d'Acace à ce César dévot qui légifère sur le ton de l'homélie, prêche à la Magnaura ^"> et s'enferme la nuit avec des moines pour disserter sur les dogmes ; puis, d'une voix douce, ordonne de porter l'incendie et la mort chez ceux qui ne partagent pas sa croyance .
Cent mille hommes ont péri dans la Samarie devenue un désert. En Phrygie, les Montanistes se brûlent dans leurs églises croyant mourir pour la vraie foi. Des peuplades entières fuient chez les barbares. A Constantinople, des soldats ariens saccagent les églises des monophysites et arrachent leurs prêtres de l'autel. De prétendus hérétiques sont mutilés et promenés tout sanglants sur des chameaux.
Pourtant, l'édit de Constantin le Grand avait
garanti la liberté des cultes à tous les sujets de l'empire.
L'hérétique, c'est le Basileus I On assure qu'il penche secrètement vers la doctrine des Aphtadorcètes <^*^ et qu'il cherchera plus tard à l'imposer à tous les chrétiens.
— Te le dirai-je, Planude? Je ne puis croire que le Dardanien et sa courtisane appartiennent à la race humaine. Je vois dans ce couple infernal deux de ces démons sanguinaires que les poètes appellent vampires, et qui ont revêtu notre forme pour la ruine et le malheur de Tunivers.
— Justinien un vampire? Oh ! non. C'est plutôt un lourdaud, une tête faible troublée par les savants artifices et par les philtres de sa Circée. On dit que ses oreilles remuent fréquemment comme celle des ânes.
— Écoute. Il est certain que la- vieille Béglénitza révéla en mourant à ses familiers que Justinien n'étai pas le fils de Sabacius ni d'aucun autre homme, mais d'un démon invisible dont elle avait ressenti le contact.
— Par les saints Serge et Bacchus, que m'apprendstu là, Planude î
— Des protospathaires, de garde au palais sacré, ont vu avec horreur durant les longues promenades nocturnes de l'Autocrator, sa tête disparaître tout-à-
coup, sans que son corps cessât d'aller et de venir. Un ascète de Palestine, introduit lians le cabinet impérial, tomba soudain comme frappé de paralysie. Il fallut l'emporter. Il a raconté depuis qu'il s'était cru en face du prince des démons siégeant sur son trône *'*'.