LE SACRILÈGE
Ce dialogue fut interrompu par l'arrivée d'une trentaine d'hommes qui débouchèrent de la large rue conduisant du forum de Constantin à l'Augustéon et se groupèrent devant le palais du Sénat au pied des colonnes. A leur aspect, les marchands donnèrent des signes d'effroi, et rentrèrent précipitamment dans leurs boutiques qa'ils se hâtèrent de fermer.
Ces hommes, presque tous jeunes, avaient laissé croître leur barbe comme des Perses et étaient coiffés à la hunnique, le haut delà tète rasé jusqu'aux tempes, les cheveux de derrière longs et flottants. Des bonnets pointus, de grandes bottes de cuir, d'amples manteaux aux larges bordures, ornés d'épaulettes rouges, corn-
158 LA VIE BYZANTINE AU Vl^ SIÈCLE
plétaient runiforme à demi barbare qu'ils avaient adopté par fantaisie et aussi pour se reconnaître.
Ils tenaient des bâtons ou des arcs et portaient à la
ceinture des poignards à deux tranchants qu'ils ne se
donnaient plus la peine de cacher, malgré la loi sévère qui interdisait le port d'armes à tous les sujets de l'empire.
C'était là l'élite de la jeunesse Bleue, les membres les plus audacieux et les plus compromis de cette camorra byzantine, qui, sous le masque de l'orthodoxie religieuse et du dévouement à la dynastie régnante, avaient conclu un pacte de violence et de rapine, et en pleine paix épouvantaient la capitale du monde civilisé par des forfaits comparables à ceux qui se produisent dans les villes prises d'assaut. Des bravi de profession, des cochers, des Cappadociens s'y mêlaient à des jeunes gens des hautes classes perdus de dettes et de débauche, et à quelques âls de famille naïfs qui croyaient du bel air de les imiter.
En apercevant ce groupe suspect, les paisibles bourgeois qui traversaient le forum se hâtaient de prendre le large. Parmi les agents de police qui se succédaient dans ce lieu si fréquenté, la plupart souriaient à ces malfaiteurs d'un air d'entente. D'autres étaient insultés et menacés et s'éloignaient prudemment.
— Toujours en retard, Hérodien ! dit l'un des Bleus à un nouvel arrivant. Serons-nous plus heureux qu'il y a deux mois ?
— De quoi parlez-vous donc? dit le cocher Hilarion.
— De notre aventure avec Philinna, la femme de réniailleur sur or. Je la guettais, depuis longtemps, quand je sus qu'elle partait pour Chrysopolis avec son mari. Je montai dans une barque avec Hérodien et quatre autres, et nous eûmes bientôt rejoint la sienne. Le mari, étourdi de coups de bâton, roula aux pieds des rameurs. J'avais déjà saisi ma proie par un pan de sa robe, quand d'un élan furieux elle se dégagea et sauta dans la mer où elle disparût. J'ai joué de malheur.
— Bah ! ce n'est qu'une femme de moins. Poséidon, sensible à la beauté, en aura fait une nymphe
— Et le mari?
— Il m'a reconnu et dénoncé. J'ai passé trois jours en prison, mais Calopodios m'a fait relâcher à la prière du patrice Junile, qui est de la faction.
— Oui! Calopodios est à nous. Voilà un juge qui ne
finira pas comme Pancrate, du dicastère du Bordône, ce persécuteur dont nos amis du faubourg Saint-Mamas nous ont heureusement délivrés l'été dernier.
— Tu me rappelles là une œuvre méritoire à tous égards. J'en étais. Le vieux Pancrate dormait profon-
dément dans sa villa de Palaion, sur THydralis, quand nous y pénétrâmes vers minuit. Il ne se réveilla plus. Le logothète Alexis, son neveu, qui nous demandait depuis longtemps de le débarrasser de ce vieux Rhadamanthe, nous a généreusement récompensés. Nous avions pris l'avance en faisant main-basse sur les pierreries et les chrysos. Une douzaine d'esclaves Huns qui se trouvaient là décampèrent après nous avoir appelés dieux sauveurs. Vive la liberté I
— Je n'ai jamais eu peur de Pancrate, dit un Cappadocien. Ce n'est pas Jean de Cappadoce qui laisserait un compatriote dans l'embarras.
— Les Cappadociens nous dévorent, je ne le sais que trop, répondit un Grec. Bientôt Byzance va s'abîmer dans le cappadocisme.
— Que t'importe! Ne sommes-nous pas sujets de l'Empereur comme toi ?
— Il y a trois mauvais X ^^^\ répliqua le Grec. Cretois, Cilicien, Cappadocien.
Ils allaient se gourmer, mais on les sépara.
— Jeunes gens, dit un vieux scribe égaré dans cette bande, je crains fort que tant d'exploits ne finissent mal pour nous et pour la faction. Non, par Castor et Pollux ! tout ceci ne peut durer. L'Empereur laisse faire, mais à regret, et j'aperçois bien des signes avant-coureurs de l'orage.
Justinien nous abandonner ! Et qui le défendra contre les Verts et les hérétiques ?
— C'est un souverain généreux et non pas un vieux ladre comme Anastasc. Il a payé mes dettes deux fois, dit le fils d'un sénateur.
— Et, grâce à lui, je ne paie pas le^ miennes. Myrmex le monophysite n'a pas craint de lâcher après moi des cancellaires. Je Tai attendu au coin d'une ruelle de TEmbôlos
— Et tu Tas tué ?
— Non, malheureusement. Trois ou quatre hérétiques qui l'entendirent crier : « A moi ceux qui sont baptisés dans le Dieu unique ! » accoururent à son aide, et je dus m'esquiver après l'avoir blessé à la gorge. Mais j'y ai gagné le repos. Ses cancellaires n'osent plus m'affronter, et quand je le rencontre lui-môme, on dirait à sa mine effarée qu'il est le
débiteur et que je suis le créancier.
— Il te doit un coup de poignard ?
— Oh! il ne me le rendra pas plus que je ne lui
rendrai ses nomismata.
— Bonnes nouvelles des Bleus d'Antiochel Grande
victoire aux courses d'automne !
— Voilà un heureux présage pour nos courses de
demain . Nos amis d'Alexandrie sont arrivés en nombre,
et avec eux le fameux cocher Agathénor qui va débuter
il Bvzanco.
— Les députés des Verts de Tarse sont repartis avant-hier pour I21 Cilicie, sans qu'aucune de nos bandes ait pu les joindre, tant ils se gardaient.
— Marcus paiera pour eux aujourd'hui !
Un des Bleus qui s'était détaché du groupe depuis un quart d'heure revint en courant et en criant : Il arrive 1 il arrive ; il a déjà dépassé l'église de Saint- Diomède !
Le personnage qu'il annonçait était Marcus l'ar- «xentaire, qui revenait de la campagne, personnage particulièrement odieux aux Bleus.
D'origine romaine, riche, dévot, dévoué à la dynastie d'Anastase qu'il considérait comme le rempart de l'orthodoxie, haïssant profondément le régime actuel, il avait toujours bravé la faction dominante. Tout récemment il s'était joint aux Verts de Tarse pour demander justice à l'Empereur contre le comte d'Isaurie qui en avait fait exécuter trois sans jugement. Justinien avait repoussé leur requête, mais le lendemain le comte d'Isaurie, eu sortant du palais impérial, avait été assassiné par des inconnus, probablement de la faction contraire, car les Verts, bien que traqués â outrance et toujours impitoyablement réprii]iés, se vengeaient souvent avec l'audace de gens exaspérés par la persécution.
Bientôt quelcjucs cavaliers s'avancèrent sur le
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forum. C'était Marcus accompagné de cinq ou six serviteurs.
Les Bleus qui avaient déjà caché leurs armes, prirent une attitude indifférente pour lui laisser le temps de s'engager plus loin. Marcus les reconnut et se douta du guet-apens. Sans s'effrayer, il pressa Tallure de son cheval. Aussitôt la bande courut à lui en lançant des flèches et des pierres.
Le cheval de Marcus atteint de plusieurs flèches, renversa son cavalier, qui, blessé lui-même, n'eût que le temps de courir à Sainte-Sophie, dont le grand portail doré brillait à travers les arbres de l'enceinte. Les esclaves avaient fui. Arrivés devant la porte que Marcus venait de franchir, la plupart des Bleus s'arrêtèrent, saisis d'une terreur religieuse ; mais les X)lus enragés, au nombre de cinq, entrèrent dans le temple alors désert.
Le malheureux, qui se croyait sauvé, gravit les degrés du piédestal de la statue d'ivoire d'Hélena Augusta et se cramponna à ses genoux.
Hélena Augusta ^^^^ était une des religions de Byzance. Son inépuisable charité, ses longues souffrances dans ces palais qui virent des tragédies plus sanglantes que celles des Atrides, et surtout la découverte miraculeuse de la vraie croix, en avaient fait une figure presque surnatuvollo. Elle avait été Ir
bon génie de son fils Constantin, ce César froidement cruel; pagano-chretien, âme énigmatique et trouble.
Partout se dressaient ses statues, et le peuple la révérait presque à Tégal de la Panagia.
C'était donc un double sacrilège qu'on allait commettre, en immolant un suppliant dans le temple de la Sagesse divine, aux pieds de Timage de la mère du fondateur de la nouvelle Rome.
Pourtant les Bleus n'hésitèrent pas.
Deux prêtres, qui essayèrent d'intervenir, furent maltraités et s'enfuirent. Marcus, percé de plusieurs coups de poignard, roula sur les degrés du piédestal. Les assassins lui enlevèrent sa robe de soie, son collier et ses bagues et disparurent. Alors les prêtres déposèrent le cadavre dans la catéchuménie de l'église, et, le soir venu, le rendirent a la famille.