LA PROTESTATION
Cet événement devait avoir des conséquences décisives et déterminer Texplosion que tant de signes faisaient pressentir. L'outrage fait à la mère de Constantin par les assassins au service d'une dynastie de parvenus barbares, semblait fait au peuple tout entier, au génie môme de Tempire.
Dans la soirée, la ville prit cet aspect révolutionnaire qu'il ne nous est pas difficile de nous imaginer. Des rassemblements se formèrent sur les places publiques, dans les longues galeries du bazar des lampes, aux abords de l'Hippodrome et de Sainte- Sophie.
Il V eût des rixes entre les Bleus et les Verts. Le
langage des mécontents devint audacieux, et leur haine s'exhala sans ménagement devant les époptes et les soldats.
Le problème se posait inévitable. Il fallait que la faction qui pesait sur l'Empereur et le soutenait en opprimant le reste des citoyens disparût avec lui, ou qu'il fut assez fort pour s'en passer et pour résister à une coalition de haines.
C'était là le nœud que les événements allaient résoudre par la force, et tout se réduisait à cette question qui devient la première chez les peuples incapables de se gouverner : Que feraient les soldats ?
Le lendemain 13 janvier (532), par une de ces coïncidences fréquentes aux heures de trouble, devaient commencer les grandes courses par lesquelles on fêtait l'anniversaire du couronnement de l'Empereur.
Le môme jour se faisaient les promotions dans l'armée, et le souverain recevait à sa table les officiers auxquels il avait remis les insignes de leurs grades.
Le premier jour des courses, les factions avaient le droit d'interpeller publiquement l'Empereur à l'Hippodrome, par l'intermédiaire de leurs chefs ou Démarques, pour lui exprimer leurs plaintes et leurs vœux.
Le monarque ne répondait pas lui-même, selon l'ancienne coutume romaine et républicaine, mais par
la voix (Vun héraut (mandator). Une loi de Constantin avait sanctionné Tantique usage, et le souverain s'était interdit de molester personne a roccasion des réclamations qui lui parviendraient par cette voie.
Des sténographes enregistraient de suite le dialogue de rÈmpereur avec le chef des factions et Ton en dressait procès-verbal.
On peut penser avec quel empressement une foule agitée de tant de passions contraires accourut dans rimmense arène qui, depuis que toute vie publique avait cessé, était devenue par intervalles l'Agora de Byzance, comme le fût, bien des siècles plus tard, Sainte-Sophie, quand les jeux du Cirque tombèrent en désuétude.
Sur les trente ou quarante gradins de marbre blanc s'entassèrent plus de cent mille spectateurs.
Les membres des factions ou sociétés de courses, en tuniques blanches bordées de rouge, portant leurs écharpes distinctives et tenant des bâtons surmontés d'un croissant, occupaient les places les plus rapprochées de Tarène.
Les loges voisines de la tribune impériale avaient reçu la foule brillante des hauts dignitaires, magistri, sénateurs, patrices, le patriarche et son clergé, l'ambassadeur de Chosroès, entouré de satrapes diadèmes d'or, le roi des Lazes dans toute sa pompe de
barbare fraîchement conquis à la civilisation, les en- TOyésanglo-saxonsaux cheveux peints en rouge et aux jambes nues, ceux du roi des Axumites étiopiens, etc.
Derrière les fenêtres grillées de la cathécuménie de réglise de Saint-Etienne, un scintillement d'or et de pierreries laissait deviner la présence de rimpèratrice et des femmes de la Cour.
Un détachement de candidats et de protectores portant les étendards de la garde impériale, est descendu sur le n <"), terrasse en saillie sur Tarène. L'un d'eux tient le labarura <^^), dont la barre transversale couverte de lames d'or porte le monogramme du Christ et plus bas l'image de l'Empereur.
Des cubiculaires en robe blanche, tenant des éventails et des glaives, entrent dans la loge impériale, précédant Justinien couronné du stemma et vêtu d'un long manteau violet-pourpre, recouvert d'une chlamyde bleue à tablion d'or gemmé. Un eunuque rassemble dans la main droite du souverain un pan du manteau impérial, et Justinien fait trois fois le signe de la croix sur son peuple, bénissant les gradins de droite, ceux de gauche puis ceux de l'hémicycle.
Les chanteurs agiosophites et d'Apostoliter entonnent un hymne qu'accompagnent les orgues d'or et d'argent des factions.
Au signal donn^ par \o maîlrf* df^s cérémonies
retentissent les acclamations officielles : « Longs » jours à Justinien Auguste ! quil soit toujours y> victorieux ! »
A ces formalités succédèrent quelques minutes d'un profond silence, auquel Tétat des esprits donnait quelque chose d'imposant et de terrible. Puis lo Démarque des Verts, en vertu de la coutume établie, se leva du milieu des gradins de gauche, et interpella l'Empereur prés duquel se tenait un héraut <''^:
Les Verts
Nous souflfrons l'injustice, Autocrator ; nous ne pouvons la souffrir plus longtemps, Dieu le sait! Nous n'osons te nommer celui qui nous opprime, de peur de tomber dans de plus grands périls.
Justinien
Nommez-le ; je ne le connais pas.
Les Verts
Tu connais celui qui nous opprime, ô trois fois Auguste !
Justinien Quel est-il donc ?
Les Verts
Calopodios, le cubilaire, et le spathaire nous oppriment, Autocrator !
Justinien Calopodios ne gouverne pas.
170 LA VIE BYZANTINE AU Vl' SIÈCL
Les Verts
Quel que soit celui qui nous écrase, il aura la part de Judas dans l'autre monde. Oui, Dieu lui donnera bientôt la récompense qu'il mérite.
JUSTINIEN
N'ètes-vous venus ici que pour outrager les magistrats ?
Les Verts
Oui, rinjuste aura le ôort de Judas.
JUSTINIEN
Taisez-vous Juifs, Manichéens et Samaritains I fUn frémissement d'indignation courut parmi les Verts, qui se considéraient comme les seuls orthodoxes et pour qui Justinien n'était qu'un hérétique. Ils répondirent en faisant allusion à la doctrine de Justinien sur la qualification à donner à la
Vierge. )
Les Verts
Tu nous appelles, Juifs, Manichéens et Samaritains ! La mère de Dieti nous soit favorable à tous. '
Justinien Quand cesserez-vous ces plaintes qui no peuvent que vous perdre ?
Les Verts (ironiquement) Que celui qui ne croit pas que l'Empereur est orthodoxe soit anathèmc comme Judas !
JrSTINIEN
Je VOUS conseille de vous faire baptiser tous dans
le Dieu vMique, (Allusion h la formule monophy-
site).
Les Verts
Qu'on apporte de Teau ! nous voulons tous être baptisés dans le Dieu unique.
JUSTINIEN
Assez, ou je vous fais couper la tête.
Les Verts
Chacun tient à sa tête. Ne t'offense pas si notre langage te déplaît. La Divinité écoute tout patiemment. Non-seulement le palais impérial nous est interdit, mais nous n'osons plus circuler dans les rues de la ville.
JUSTINIEN
Chacun est libre d'aller et de venir.
Les Verts Nous sommes libres, tu le dis; mais àès qu'un- de nous est reconnu pour Vert, il est maltraité.
JUSTIMEX
Misérables ! Vous n'avez même pas souci de vos
âmes.
Les Verts
Nos couleurs sont proscrites. Plus de justice pour uous dans Tompire. On nous égorge dans los ruos,
puis on nous assassine juridiquement devant les tribunaux ! Pliit à Dieu que Sabacius (lo père de Justinien) ne fut jamais né! il n'aurait pas eu un fils homicide. Hier encore un-meurtre a été commis. C'est le vingt-sixième depuis huit jours. Que ne Tas-tu vu commettre, Autocrator!
A cette attaque directe, les Bleus se sentant forts de la protection avouée de l'Empereur, intervinrent dans
le dialogue.
Les Bleus
Vous seuls avez des assassins dans l'Hippodromo.
Les Verts Vous assassinez et vous fuyez.
Les Bleus Vous seuls avez des assassins parmi vous. Les Verts (s'adressant à l'Empereur)
Maître! ils jurent qu'ils n'ont assassiné personne.
Le marchand de bois du Zeugma, qui l'a tué ?
Justinien
Vous.
Les Verts
Et Marcus ! qui l'a assassiné ?
Justinien Vous, et vous en accusez les Bleus.
Les Verts Dion nous prenne en pitié ! toute vérité. Comment
croire désormais que la Providence gouverne les choses d'ici-bas?
JUSTINIEN
Dieu n'a rien de commun avec l'iniquité.
Les Verts S'il en est ainsi, pourquoi sommes-nous foulés aux pieds? Qu'on envoie chercher un philosophe ou un ermite et qu'il nous le dise !
Justiniex Blasphémateurs, ennemis de Dieu, vous tairez-vous ?
Les Vert.s Tu le veux, nous nous taisons. Nous savons tout, mais il nous est interdit de parler. Justice! tu n'es qu'un nom. Sortons d'ici; oui, mieux vaut se faire juifs ou même helléniser avec les païens que de vivre avec l'Empereur et avec les Bleus. Dieu le sait.