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L'EXPLOSION

Ainsi finit la protestation, d'abord humble, puis ironique et menaçante des Verts.

Un tumulte (épouvantable s'en suivit. Les clameurs et les imprécations se croisèrent d'une face à l'autre de l'Hippodrome. Sortez, nous vous méprisons ! criaient les Bleus.

Malheur h ceux qui resteront ici ! répondaient les Verts en se précipitant hors du Cirque par toutes les issues.

Puis leurs bandes se répandirent tumultueusement dans les rues en criant : « A bas Jean de Cappadoce î îï bas Rufln (le questeur) f à bas le préfet de la ville ! »

Les courses s'achevèrent devant des gradins vides de plus de la moitié des spectateurs.

Accoutumé à une obéissance aveugle, Justinien n'avait pas prévu cette explosion, qui l'irrita d'autant plus qu'elle avait eu pour témoins les ambassadeurs étrangers. Cependant, il voulut conjurer l'orage.

Il avait cru, fort mal à propos de sa dignité, de résister aux sommations publiques dés Verts ; mais, pour les apaiser, il résolut de faire acte de justice.

Le préfet de la ville Eudémon reçut l'ordre de sévir immédiatement contre les auteurs, quels qu'ils fussent, des deux derniers assassinats.

Sept individus arrêtés dans la soirée et reconnus coupables, furent condamnés à mort. Parmi eux figuraient des Bleus, membres de ce parti, qui achetait depuis longtemps, par son zèle dynastique, l'impunité do ses crimes. Aussi l'impression fut profonde.

Le lendemain matin les condamnés, escortés par un détachement de cavalerie auxiliaire barbare, furent extraits des prisons de la préfecture de police et conduits au lieu ordinaire des exécutions, sur la pointe du golfe, prés de Sykix?.

Une foule énorme s'v trouvait rassemblée d'avance. Cinq des condamnés furent exécutés sans qu'elle parut s'émouvoir. Il en restait deux, Calchas, le Bleu, l'un des cochers les plus renommés de sa faction et le jeune Barbatus, que son courage avait rendu populaire

parmi les Verts, le dernier descendant de Tune des familles nobles qui avaient émigré de Rome h Byzance, du temps de Constantin-le-Grand.

On les avait déjà attachés a la potence quand les cercles cassèrent. Il fallut recommencer, mais les cercles se rompirent une seconde fois. Peut-être le bourreau avait-il été gagné. Des exclamations de surprise et de pitié retentirent de toutes parts ; quelques-uns crièrent au miracle, et les nombreux amis des condamnés profitant de la confusion, se ruèrent sur l'escorte, la dispersèrent et s'emparant des prisonniers, les entraînèrent dans le couvent de Saint-Conon.

Cet épisode devait précipiter encore les événements. Les meneurs du parti Vert ne se sentaient pas assez forts pour renverser un gouvernement appuyé par la faction contraire et parles soldats. Aussi s'efforçaientils de rallier les Bleus h leur cause.

Déjà, le jugement et la condamnation de plusieurs de ces derniers avait irrité le parti tout entier qui y voyait un attentat à son irresponsabilité. Il commençait à reconnaître que Justinion ne voulait plus dépendre de lui et que sa (idélité. qu'il payait si cher, lui serait bientôt aussi onéreuse que sa haine.

Il entrevoyait ce que Thistoirc a confirmé, que le 80uv(3rain avait longtemps attisé La discorde entre les

deux factions, pour qu'en s'entredéchirant elles lui permissent d'exagérer son système fiscal pt de se lancer dans des entreprises démesurées.

Théodora surtout s'était appliquée h cette œuvre avec une infernale habileté.

Ce système, odieux aux classes laborieuses et aux honnêtes gens de toutes les nuances, ne profitait qu'au pouvoir et aux fonctionnaires, cette nouvelle aristocratie, sans vertus et sans prestige, qui avait succédé à l'antique patriciat romain.

Les distributions gratuites de blé qui se faisaient h la plèbe de Constantinople comme autrefois à celle de Rome, avaient été fort réduites par Justinien, dont la guerre et les constructions absorbaient les ressources. Elles n'étaient plus que de trois cent mille modii par an, et la masse énorme des indigents n'attendait plus son salut que d'une révolution.

La classe moyenne n'était pas moins surexcitée.

Le gouvernement, qui redoutait l'indépendance d'esprit des individus exerçant des professions libébérales, scolarques, philosophes, avocats, médecins, s'étudiait à les rabaisser et à les appauvrir. Il avait imposé aux plaideurs des arbitres jurés qu'il désignait lui-même, mutilé les universités, ferme beaucoup d'écoles pour faire main-basse sur les fonds affectés par les villes h leur eiitrotion.

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L'impôt et les monopoles écrasaient les corporations de négociants et d'ouvriers.

Le petit nombre de familles nobles, la plupart d'origine latine, qui représentaient à Constantinople ce que nous appelons l'élément conservateur, n'étaient pas moins hostiles à un souverain révolutionnaire à sa façon, qui tendait à réorganiser sur le type oriental une société où l'Etat avait tous les droits contre tous sans que personne en eût aucun contre lui.

Le nouveau cérémonial usité à la Cour, liturgie dont l'empereur était le centre, vraie mystique du despotisme, ne révoltait pas moins ces patriciens que la suppression définitive des antiques formes romaines et républicaines, reliques froides et mortes, mais toujours chères, dont il restait encore quelque chose, môme après Dioclétien et Constantin.

Tout tendait donc à réunir contre l'oppresseur universel les factions qui se partageaient Byzance. Le hasard (si c'en était un), qui avait sauvé du supplice deux hommes jusqu'alors ennemis implacables pour en faire deux suppliants réfugiés dans l'asile sacré, parut à un grand nombre une indication du ciel qui conviait les deux partis à une action commune.

La coalition porta bientôt ses fruits.

Dans la journée, une bande très-nombreuse de Bleus et de Verts se rendit devant la préfecture de la ville,

et demanda à grands cris qu'on retirât tes gardes de l'église de Saint-Laurent. Le préfet Eudémon ne fît pas môme de réponse â cette sommation, ce qui accrut la* colère de la foule. Les deux factions se donnèrent rendez-vous à l'Hippodrome pour demander à l'Empereur la grâce des fugitifs.

Le lendemain, les courses recommencèrent. La foule était plus nombreuse encore que l'avant-veille.

Le cri de : « Grâce, Seigneur I » retentit de toutes parts dès que Justinien eût pris place dans le Cathisma <*°>. Il n'y répondit que par un imperturbable silence. Le signal des jeux fût donné.

A la deuxième course, Faustin, le cocher favori de la Cour, qui avait l'avance sur ses rivaux, allait atteindre le but, quand ses chevaux effrayés par l'éclat de la Meta <^*>, petite colonne ionique en porphyre rouge, se cabrèrent et le renversèrent de son char.

Des applaudissements ironiques, qui s'adressaient plus à l'Empereur qu'au cocher, saluèrent sa chute. A la fin de la dernière course, les meneurs des deux factions, au lieu des « Vive l'Empereur ! » accoutumés, crièrent à l'unisson, comme ils en étaient convenus d'avance:« Vivent les Bleus et les Verts! Vive la pitié des factions ! » Les gens des deux couleurs s'embrassaient, fraternisaient avec remportemcnt qui distingue les effusions d'hommes qui se haïssent depuis long-

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temps et qui 'Se réunissent pour abattre un ennemi commun. Résolus désormais à demander à la force la •fin d'un régime abhorré, ils se précipitèrent hors du Cirque, bousculant sur leur passage les agents de police et les soldats isolés, criant :« Nika I »(victoire). C'est le nom qui devait rester à cette guerre civile, sur laquelle les historiens glissent trop légèrement, dernière convulsion qui marque le passage de Tantiquitô gréco-romaine au Moyen- Age.

Dans la soirée, une masse d'hommes, dont beaucoup étaient armés, se présenta de nouveau devant la préfecture de la ville, demandant à grands cris la liberté des fugitifs de l'asile. N'obtenant pas de réponse, ils lancèrent des torches allumées sur l'édifice et enfoncèrent les portes des prisons qui y attenaient. Bientôt l'incendie de la préfecture commença à rougir l'horizon. Ce fût le signal d'un soulèvement universel qui toute la nuit fit irruption. Les maisons des dignitaires les plus haïs et les plus riches partisans de Justinien furent envahies, pillées, brûlées. L'émeute courut tout d'abord à la demeure de Jean de Cappadoce, près de la citerne de Philoxône.

Jean, préfet du Prétoire, une des plus singulières figures de ce temps, sortait de la plèbe et savait à peine lire et écrire. Sa corpulence était énorme ; sa forte mâchoire aux joues tombantes lui avait valu le

sobriquet de Mastillotlylax. Mais cette épaisse enveloppe cachait l'esprit le plus délié, le plus propre /i ourdir et à dénouer des intrigues compliquées, à inventer et à mettre en œuvre les plus savants procédés d'extorsion.

Ses talents en ce genre comme gouverneur de Philadelphie avaient étonné Justinien, qui s'était hâté de l'appeler à Constantinople. Devenu préfet du Prétoire, il exerça bientôt une influence prépondérante dans les conseils de l'Empire. Malheureusement son habileté était au service des plus mauvaises passions, une rapacité impitoyable et une sensualité titanique.

Dans cette société qui développait si merveilleusement l'hypocrisie, Jean de Cappadoce passait pour athée et ne s'en cachait guère. Condamné parfois à assister aux interminables cérémonies de la liturgie Byzantine, il y portait des livres pornographiques pour distraire son ennui. Ses jours se partageaient entre l'orgie et le travail. 11 faisait sa société intime de cuisiniers, de bouffons, de courtisanes et d'androgynes. Tel était cet homme si nécessaire à Justinien, et qui ne tomba plus tard que lorsqu'il se crût assez fort pour résister à Théodora, qui, pour le mieux punir, en fit un prêtre.

Le palais de Jean était celui de l'ancien patrice Lausus, qui en avait fait un musée splendide où

brillaient le Jupiter de Phidias, l'Amour ailé de Bupalos, la Vénus de Praxitèle, le Saturne de Lysippe.

La multitude se rua avec des cris de mort dans les salles dorées, pavées de mosaïques, dans les bains et les jiarlerres du palais, jetant les meubleset les statues par les fenêtres, détruisant avant de brûler et cherchant partout l'objet de sa haine. Mais Jean était au quartier impérial où il avait un logement et des bureaux comme la plupart des hauts dignitaires ^"\

L'incendie se propageait comme dans une ville prise d'assaut. Les femmes couraient ça et là en poussant' des hurlements de terreur. Les fuyards encombraient les barques quigagnâient la côte d'Asie.

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