‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 44 sur 60 · LES SOLDATS I)E CÉSAR · texte numérisé non relu

LES SOLDATS I)E CÉSAR

Justinien ne se croyait pas cncoro on péril. Dans la matinée du 14, il ordonna de continuer les jeux du Cirque, et l'étendard impérial qui donnait le signal (les courses fût, comme de coutume, arboré sur le faîte du Cathisma.

L'Empereur espérait, h cette occasion, rétablir le calme, car il ne pouvait s'arrêter â la pensée d'une révolution. Mais le personnel du Cirque était dispersé et en partie passé à l'insurrection. Quant aux gradins destinés aux spectateurs, ils restèrent vides. C'était là un signe non équivoque de l'intensité du mouvement.

Les Byzantins désertaient l'Hippodrome ; il y avait do quoi être consterné.

Bien loin do s'apaiser^ l'omoute redoublait de

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violence. Son but était visible. Elle cherchait à refouler son ennemi dans un espace étroit, h Tentourer d'un cercle de flammes pour le forcer à fuir par mer quand rincendie gagnerait le palais. Dé.] à le feu avait été mis h divers points du Cirque. Il resta impuissant contre ces murs de pierre, mais consuma une partie des arcades construites en bois, qui s'étendaient de la façade nord de l'édifice aux premiers bâtiments de la Chalké.

Une foule innombrable entourait le palais. Les clameurs s'élevant de ces masses profondes faisaient vibrer lesportes et arrivaient aux oreilles de Justinien, qui se demandait avec anxiété s'il fallait céder ou combattre.

Au point de vue militaire, la situation n'était pas rassurante. Une dizaine de cohortes, dites Augustiniennes et Flaviennes, sorte de garde municipale, occupaient divers postes près des principaux bâtiments administratifs de la capitale. Le général en chef Bélisaire, de retour de la guerre de Perse, avait été appelé dans l'enceinte du palais avec son escorte de cavaliers cataphractes et de fantassins pesamment armés, la plupart Goths, tous soldats éprouvés et entièrement dévoués à sa personne.

Par un heureux hasard, le petit-fils d'Attila, Mundus, récemment nommé gouverneur d'IUyrie, qui était

venu à Constantinople recevoir les instructions do TEmpereur, s'y trouvait aussi avec un corps de Hérules, armés à la légère et très-aguerris.

Toute cette force ne dépassait pas 5,000 hommes. Elle campait dans les cours et dans les vastes jardins qui s'étendaient jusqu'à la mer.

Restait la garde qui occupait les casernes du quartier Impérial. Partagée en sept divisions ou scolœ toutes différentes de costume et d'armement et dont la plus brillante, celle des Proteclores, faisait le service immédiat auprès de l'Empereur ; elle comptait 3,500 hommes, commandés par les deux comtes des domestiques, et représentait autour des souverains de Byzance les prétoriens des anciens Césars. Mais cette troupe était peu sûre. Elle était autrefois composée d'Arméniens, d'Isauriens, d'Arcadiens, soldats fidèles et vieillis dans les périls. Ces rudes montagnards, favorisés d'une haute paie, étaient odieux à la populace

de Constantinople, et Justinien avait eu la maladresse de les remplacer par des citadins de la capitale, auxquels il vendait fort cher ces places, qui dispensaient de tout service militaire effectif.

Ces privilégiés, qui ne faisaient jamais campagne et se bornaient à monter la garde et à parader dans les fêles de cour, pouvaient à leur tour vendre leurs charges ou les céder h leurs enfants, moyennant un

droit fort élevA à payer au trésor h chaque mutation. Aussi étaient-ils devenus bientôt de véritables janissaires, aussi peu belliqueux que possible, il est vrai, mais trt^s-dangereux pour le souverain, car ils partageaient les passions politiques et religieuses de leurs concitoyens de la grande ville.

Trancher le différend par la force était hasardeux.

Justinien, qui ne pouvait encore se résoudre aux concessions, essaya d'une démonstration à la fois pacifique et militaire. Une division de ces troupes, composée de soldats de garde et de barbares, fût envoyée contre les insurgés, sous le commandement de Mundus, de Constantiolus, chef des cubiculaires, et du patrice Basilides, militaire très-aimé du peuple. Les soldats avaient ordre de ne pas se servir de leurs armes et de se borner à refouler les insurgés; devant les têtes de colonnes marchaient des hérauts portant des palmes en signe de paix et des émissaires de Justinien chargés de demander aux révoltés ce qu'ils voulaient, de quoi ils se plaignaient, etc.

Cette tentative fut inutile.

L'émeute tournait décidément à la révolution. La foule ne pensait plus guère au subalterne Calopodios, ni aux prisonniers réfugiés dans l'église de Saint-Laureût, mais se répandait en imprécations contre les ministres et surtout contre Jean do Cappadoce. « Mortau

Cappadocien ! Mort à Tribonien, àEudémonf » Tels étaient les cris qui retentissaient devant les soldats de Justinien et couvraient la voix de ses messagers.

A cette nouvelle, l'Empereur, comme plus d'un roi de nos jours Ta fait en pareille occasion, se décida trop tard à ce que nous appelons un changement de ministère.

Les trois personnages particulièrement haïs durent céder leurs fonctions à des ministres populaires. Le patrice Phocas remplaça Jean de Cappadoce à la* préfecture du Prétoire. Basilides succéda k Tribo- ' nien ^^> comme questeur de Constantinople, et Tryphon à Eudémon comme préfet de police.

Ces changements furent immédiatement annoncés au peuple par les hérauts. Ils ne l'apaisèrent point. Il voulait davantage. Le mot décisif : « A bas Justinien I » se fit entendre et devint le cri de ralliement.

C'était son départ, sa chute, l'intronisation d'un nouveau souverain qu'on exigeait.

L'opposition dynastique saisit l'occasion. Déjà, les partisans d'Hypathius attisaient l'insurrection, distribuaient des armes et de l'argent k la foule, mais sans lever le masque, car les neveux d'Anastase se trouvaient encore dans Timpossibilité de prendre une part active au mouvement.

Dés le commencement des troubles, ils avaient été

mandés au palais avec les autres sénateurs et patrices, et n'avaient pas osé désobéir malgré leurs appréhensions secrètes.

Probus seul ne s'était pas rendu a cet appel, mais son peu d'énergie et son inconsistance rassuraient Justinien. Hypathius et Pompée se trouvaient donc retenus dans Tentourage immédiat de l'Empereur. Pourtant, leur présence au palais n'était pas inutile à leur cause, car pendant qu'ils se confondaient auprès de Justinien en protestations hypocrites de dévouement et de fidélité, les troupes de la garde, déjà ébranlées, avaient en eux le dangereux spectacle de prétendants auxquels elles pouvaient se rallier à l'instant môme.

Justinien n'avait pas quitté l'intérieur du palais oîi il tenait conseil sans interruption, tantôt avec Théodora, tantôt avec ses généraux et ses anciens ministres qui avaient gardé toute sa confiance.

De temps en temps il les quittait pour s'agenouiller dans l'oratoire de Saint-Théodore où l'on conservait les sandales de Jésus-Christ, ou dans celui du Sauveur où était déposée la verge de Moïse, et, comme Louis XI, il se flattait de gagner la faveur céleste en faisant vœu d'ériger en l'honneur de la Vierge et des saints des temples et des monastères. Instruit de l'inutilité lies concessions, il se décida h agir énergiqnement.

Bélisaire reçut ordre de faire une sortie par la Chalké, à la tète des Goths.

L'impression fut grande quand le général de l'armée d'Orient, aux traits nobles et fiers, h la taille majestueuse, parût à la tête de ses lanciers cuirassés, dont un grand manteau de fourrures, ouvert par devant, retombait de chaque côté sur leurs chevaux caparaçonnés d'écaillés. Des compagnies d'infanterie suivaient les escadrons.

Mal armés et sans discûpline, les insurgés, dont l'exaltation était au comble, essayèrent pourtant de résister. Mais dans les vastes espaces découverts qui s'étendaient devant les palais, il ne purent soutenir le choc de la cavalerie barbare qui les dispersa après en avoir tué un grand nombre. Bélisaire ne disposait pas d'assez de forces pour s'engager plus loin et commencer la guerre des rues ; dès qu'il se repliait, la foule exécutait un retour offensif, pour reculer bientôt après devant les soldats, sur lesquels elle faisait pleuvoir une grêle de flèches et de pierres.

Ce mouvement alternatif dura jusqu'au soir. Alors, les Goths rentrèrent dans l'enceinte du palais dont les portes d'airain se refermèrent sur eux. Les insurgés s'y portèrent de nouveau, et, désespérant de les forcer, ils cherchèrent h incendier les premiers bâtiments de la Chalké.

Bientôt des jets de fumée blanche sortirent de quelques fentes des toits de cèdre revêtus de lames dorées, puis des flammes rougeàtres coururent ça et là. Vainement les soldats montés sur les toits en terrasses répandaient de Teau, écartaient les torches et battaient les étincelles avec leurs lances.

Les quatre portiques qui précédaient la Chalké, le corps de garde des scolaires et des protectores, la voûte à huit coins, le petit temple de Mars furent bientôt en feu. Chassés par ce nouvel ennemi, les soldats se rejetèrent dans les constructions et les jardins qui précédaient la Daphné, et réussirent à empêcher l'embrasement de s'étendre dans le palais. Mais, favorisé par le vent, il gagna le forum Augustéon, et réduisit en cendres le palais du Sénat et l'église de Sainte-Sophie <*>, qui, sans offrir alors la magnificence inouïe du temple que Justinien fit bâtir sur son emplacement, était déjà la plus splendide église de la chrétienté, le diamant de Constantinople.

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