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LA GUERRE DES RUES

Le petit nombre de soldats du gouvernement et répuisement des insurgés* en action depuis quarantehuit heures, amenèrent une sorte de trêve dans la journée du 15.

L'incendie sévissait toujours, et les tourbillons de cendres et de fumée agités par le vent étaient aussi un obstacle à la lutte.

11 manquait à Témeute, en même temps qu'un plan d'opérations bien défini, un chef visible et reconnu. Une tentative fut faite dans ce sens.

On savait qu'Hypathius et Pompée étaient retenus au palais impérial, mais que Probus ne s'y était pas rendu. Quelques impatients se décidèrent à le mettre

à leur tète, faute de mieux. Ils se portèrent tumultueusement devant sa demeure, sur le port Julien, en criant : « Vive Probus 1 Vive l'Empereur des Romains I » Mais le timide Probus n'ambitionnait pas le rôle de prétendant pour lequel il était si peu fait.

Prévenu à temps, il avait fui quelques heures auparavant et gagné sa villa sur la côte d'Asie. Aussi personne ne répondit à l'appel de la bande peu nombreuse d'insurgés qui venait lui offrir l'Empire. Furieuse de sa déconvenue, elle envahit le palais et y mit le feu quand elle eût aphevé de le piller.

Le 16, l'émeute recommença et s'attaqua à la préfecture du Prétoire et au ministère de la justice, situés en face de la préfecture de la ville, au nordouest du Zeuxippe, sur le golfe. Ces bâtiments n'étaieiit gardés que par quelques soldats des cohortes urbaines qui ne tinrent pas. Aussi furent-ils bientôt envahis, misa sac et brûlés. La foule s'acharna particulièrement sur les bureaux de la préfecture du Prétoire, antre de ce Cappadocien qu'elle comparaît à Phalaris '".

On y conservait les doubles des rôles des contributions de tout l'Empire. Elle mit en pièces et jeta dans les Sammes avec une joie sauvage les archives de ce conservatisme si ingénieusement rapace et vexatoire, qui était toute la politique intérieure des souverains de Byzance. Elle poussait des clameurs de triomphe

sur les décombres de ces dicastères où on ne lui î

distribuait plus qu'une justice vénale, de ces prisons où tant de malheureux soupçonnés d'hérésie ou victimes de la cupidité du monarque et de ses satrapes, gémissaient confondus avec les malfaiteurs. Ces derniers, devenus libres, grossirent les rangs de l'insurrection.

En portant de tous côtés la torche, les insurgés espéraient que l'incendie prendrait la direction sudouest et envahirait le quartier impérial.

Le hasard déjoua ce calcul. Un vent violent du nord-ouest se leva et chassa les flammes fort au loin, mais dans le sens opposé. Alors brûlèrent les deux basiliques voisines de la préfecture du Prétoire, le féerique palais des lampes, les thermes du Zeuxippe dignes de la Rome impériale par leur grandeur et leur magnificence, avec l'incomparable musée de statues qui en dépendait. L'incendie gagna bientôt l'église de Sainte-Irène, l'hôpital d'Eubulos et celui de Saint-Samson, vaste établissement qui comprenait un monastère, des écoles et des orphelinats. Les malades périrent en grand nombre.

Depuis le combat sans résultat décisif livré l'avantveille par Bélisaire, le découragement de Justinien augmentait. Les mauvaises nouvelles se succédaient.

Beaucoup de soldats des cohortes Augustiniennes

et Flaviennes, recrutées en grande partie dans la capitale, avaient passé à Tinsurrection, et ce qui était plus fâcheux encore, ils avaient laissé envahir le Néorium de Constantin rempli d'armes accumulées par la guerre d'Afrique.

La garde impériale avait une attitude de neutralité tout à fait inquiétante, et il eut été hasardeux de la mettre à l'épreuve en la lançant contre l'émeute.

Justinien ne pouvait compter que sur les Goths et les Hérules qui suffisaient à peine à garder le palais. Il désespérait presque, quand, sur le soir, plusieurs navires salués par les cris de haine du peuple, entrèrent dans le port impérial, portant les garnisons des places les plus voisines, Hebdomon,Rhegium, Athyra, Calabria. Ces détachements se composaient de Hérules, de Huns, de Goths. L'arrivée de ces forces décida l'Empereur à frapper un coup décisif le lendemain.

Le 17 au matin il y eût dans l'enceinte du palais de grands mouvements de troupes. De fortes colonnes, exclusivement formées de barbares, s'avancèrent sur les ruines de la Chalké,- et marchèrent vers l'Augustéon où les insurgés se trouvaient réunis en grand nombre. Incapables de se tenir à découvert devant les troupes régulières, ils furent bientôt refoulés avec perte dans les rues latérales, étroites et tortueuses qu'ils avaient barricadées avec soin.

Avant de s'y engager à leur suite, les chefs se groupèrent pour se concerter devant le milliaire d'or, élégant édifice recouvert par un arc de triomphe voûté et chargé de statues, qui occupait le milieu de TAugustéon (*>.

Tout à coup la scène changea de face. Des chants pieux retentirent au loin, et par la large voie d'Or bordée de portiques à colonnes qui conduisait du centre de la ville à rAugustéon,on vit s'avancer avec une lenteur solenïielle une longue procession religieuse. D'après l'ordre secret de Justinien, le clergé de la capitale s'était rassemblé de grand matin dans l'église des Saints- Apôtres pour organiser cette manifestation, sur laquelle l'Empereur comptait beaucoup pour apaiser les esprits.

Des enfants portant des palmes marchaient en tête

du cortège. Des vierges et des calogries, des diacres avec les images des saints, des moines avec des cierges

allumés et de longues perches rouges surmontées de séraphins dorés, précédaient la Palladium de la cité,

la Panagia Hodogétria.

Tous les évoques présents à Constantinople entouraient le patriarche Anthémius. L'un tenait la crosse du pontife, sorte de bâton de Saint-Autoine croisé par le haut d'un morceau d'ivoire. Un autre portait dans une patène, le pain eucharistique ; un autre, le sang du Christ dans un calice d'or.

Le patriarche vôtu d'un omophorion de pourpre à grandes fleurs d'or et de soie <^> et d'un pallium de moire d'argent brodée,de perles, s'avançait tête nue. Au bas de ses manches et de sa robe pendaient des clochettes d'or, telles qu'en p(>rtait le grand-prètre des Juifs. De temps en temps il prenait des mains d'un évoque un petit chandelier à trois branches, dont les cierges allumés s'unissaient par le haut, et avec ce chandelier il donnait des bénédictions en formant le signe de la croix.

Venaient ensuite un grand nombre de prêtres en dalmatique de brocart, les higouménes des couvents de la ville, beaucoup de personnes renommées pour leur piété et une foule de fidèles.

Partout, sur le passage du pieux cortège, le peuple faisait place et recevait à genoux les bénédictions du pontife. Il s'engagea bientôt sur l'Augustéon où se produisit un incident tout à fait imprévu et bien caractéristique de cette étrange époque.

Parmi les soldats qui stationnaient sur le forum attendant l'ordre de s'engager dans les rues voisines,

figuraient bon nombre de Huns et d'autres asiatiques encore païens. Ces hommes presque sauvages et tout à fait étrangers aux querelles théologiques, contemplaient avec une sorte d'éblouissement et de terreur superstitieuse l'imposante manifestation, dont la

pompe parlait puissamment à leurs âmes naïves et incultes.

Mais de tous autres sentiments comparables à ceux qui devaient guider un jour à l'assaut de la Rome papale les hordes allemandes et protestantes du connétable de Bourbon, animaient les Gépides,les Goths, les Hérules, qui, comme toutes les peuplades germaniques (les Francs exceptés), avaient embrassé Thérésie d'Ariùs. Pour eux, ces adorateurs des saints et de la Panagia qui croyaient le Fils co-éternel au Père, n'étaient pas des chrétiens, mais des idolâtres.

C'est dans une attitude ironique et menaçante qu'ils les virent s'avancer au milieu d'eux. Ils ne fléchirent point le genou, et, appuyés sur leurs lances, ils insultaient les prêtres et parodiaient grossièrement les chants religieux. Sentant leur force, animés par les dons et les promesses de l'Empereur, exaltés par le vin qu'on leur avait versé à flots, ces hommes du nord croyaient avec un secret dépit que cette manifestation était destinée à mettre fin aux troubles. Ils brûlaient de recommencer la lutte pour piller la grande ville.

Aussi ne s'en tinrent-ils pas aux paroles outrageantes, un lancier Goth saisit la perche que surmontait l'image de Saint-Basile pour l'arracher au prêtre qui la portait. Un autre prêtre exaspéré frappa le barbare qui riposta par un coup de lance. D'autres

soldats se mêlèrent à la querelle, et, malgré les eflforts des officiers, une confusion épouvantable s'ensuivit.

La procession ne put continuer sa marche. Les femmes qui en faisaient partie se dispersèrent les premières en poussant des cris de terreur.

On entraîna le patriarche qui s'obstinait à avancer, et le cortège regagna dans le plus grand désordre l'église des Saints-Apôtres.

Ainsi, l'intervention du clergé, dont Justinien attendait de si heureux résultats, tournait contre lui par le fait de ses propres soldats, car cet incident ne profita qu'à l'insurrection.

Beaucoup d'hommes, neutres jusqu'alors, voulurent venger leurs saints et leurs prêtres et se mêlèrent au mouvement. Les femmes elles-mêmes, exaspérées par les procédés sacrilèges des barbares, prirent part au combat qui recommença immédiatement avec fureur.

Les colonnes impériales franchissant les barricades, s'engagèrent dans les rues, chassant de maison en maison les insurgés qui y mettaient le feu quand ils ne pouvaient plus les défendre. Du haut des toits en terrasses tombaient sur les soldats des pierres, des flèches, de l'huile bouillante.

Les archers Huns ripostaient, pendant que les Goths et les Hérules, se couvrant de leurs boucliers, s'élan-

çaient à l'assaut des maisons. Ils perçaient les murs et précipitaient du haut des toits les agresseurs qui n'avaient pas eu le temps de fuir. Ils n'épargnaient ni les femmes ni les enfants qui leur prodiguaient les injures théologiques de l'époque : « blasphémateurs, samaritains, philistins, goliaths. »

Dans les rues conquises, encombrées de cadavres, de projectiles et de débris, les barbares dépouillaient les morts et les blessés, puis les traînaient nus jusqu'à la mer où ils les jetaient. Une compagnie de Huns s'enfonça, pour piller, dans une rue en flammes et périt.

Les troupes arrivèrent ainsi jusqu'à l'Octagon, quartier entouré de huit portiques voûtés.

La masse principale des insurgés la mieux armée en avait faitsa forteresse et l'avait barricadée avec un soin extrême. A l'entrée des rues et sous les portiques, ils avaient entassé de grands chariots à la scythe, des barques pleines de terre et d'énormes blocs destinés aux constructions ordonnées par Justinien. Aussi les soldats essayèrent en vain de pénétrer dans l'Octagon. Il aurait fallu un siège en règle et des machines.

Les généraux n'ayant pas de temps à perdre, ordonnèrent à leurs soldats d'imiter les insurgés et de mettre le feu au quartier.

Des torches furent lancées de tous les côtés et l'Octagon s'embrasa sur divers points. C'était le

quatrième incendie depuis le commencement des troubles. Le vent du nord-ouest porta la flamme dans la direction de la Propontide jusqu'à Téglise de Saint-Théodore, pendant que du côté de Test T Augustéon s'embrasa de nouveau jusqu'à l'arc de triomphe du forum de Constantin.

Tout le triangle compris entre cet arc de triomphe, rOctagon et la Propontide, renfermant les plus riches quartiers et les plus beaux monuments de Constantinople, ne fût plus qu'un foyer ardent, et, suivant l'expression d'un contemporain, trois des collines de la cité semblaient des cratères en éruption.

Le soir, une vague lueur pourprée envahit le ciel où montaient d'immenses spirales de fumée, et sur la mer qui semblait embrasée elle-même, les vaisseaux se détachaient comme de noirs fantômes. Les dômes des églises, les arcades des aqueducs, les obélisques et les colonnes s'illuminaient de reflets rougeâtres.

De temps en temps, des cris féroces accompagnaient la crépitation de l'incendie.

Pendant la nuit, il y eût un nouveau tremblement de terre. La statue de Julien, sur le port de ce nom, fut renversée, et les hellénisants qui s'étaient jetés avec fureur dans l'insurrection, y virent un funeste présage.

Les troupes étaient rentrées dans l'enceinte du

quartier impérial, et après cette terrible journée, les deux partis restèrent en présence sans avoir avancé d'un pas.

La guerre des rues et ses effrayants épisodes, avait moins servi à raffermir le trône ébranlé qu'à creuser davantage Tabîme entre Justinien et son peuple.

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