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UN PRÉTENDANT

Pourtant, l'Empereur fit un dernier eflfort dans le sens de la paix.

Dans la matinée du 18, ses hérauts invitèrent le peuple à se rendre au Cirque pour y apprendre de la bouche même du Souverain les conditions d'un accord. Cet appel parût suspect à quelques-uns des révoltés. Pressentant ce quf devait leur arriver plus tard, ils craignaient d'être cernés dans l'Hippodrome comme dans une prison.

La masse s'y porta cependant, et, parmi elle, beaucoup d'hommes décidés à empêcher une entente par tous les moyens.

Un grand silence se fit quand Justinien, suivi de

nombreux dignitaires, parut dans le Cathisma, l'Evangile à la main.

Debout et la main droite étendue sur le livre sacré, il prononça ces paroles qui nous ont été conservées par les chroniqueurs du temps :

« Je jure sur le saint Evangile d'oublier le passé. » Aucun de vous ne sera poursuivi par mon ordre s'il » se tient en repos dès ce moment. Ce n'est pas vous » qui êtes coupables, mais moi seul, car j'ai eu le tort » de ne pas vous accorder ce que vous me demandiez » l'autre jour, ici même. »

Cette démonstration échoua.

Les ennemis de Justinien,en l'entendant parler avec tant d'humilité, le crurent beaucoup plus dépourvu de moyens de résistance qu'il ne l'était réellementetleur audace s'en accrut.

« Tu mens, Sgaudari ^®> ! Ce serment, tu le tiendrais comme tu l'as tenu à Vitalien 1 »

Ainsi répondirent des milliers de voix. Justinien voulût répliquer, mais ses paroles se perdirent dans les clameurs et les imprécations de la foule.

Il rentra précipitamment au palais tout à fait découragé et songeant à fuir.

Le soir, il convoqua les sénateurs et les autres dignitaires présents au quartier impérial et les autorisa à revenir chez eux. Dans le nombre, nous l'avons

VU, se trouvaient Hypathius et Pompée, les neveux d'Anastâse.

Justinien craignait que leur présence auprès de lui ne provoquât une sédition militaire, et les croyait moins dangereux au dehors.

Un attentat contre sa personne lui paraissait possible. D'un autre côté, mettre la main sur eux était hasardeux, car on pouvait aussi déterminer Texplosion qu'on redoutait; leur attitude était toujours celle du dévouement. Ils résistèrent longtemps. C'était, disaient-ils, un déshonneur pour eux d'abandonner leur Souverain dans un tel péril. Il fallut un ordre formel de Justinien pour les décider.

Enfin, ils quittèrent le palais et rentrèrent dans leurs demeures où ils passèrent la nuit.

Leur dévouement n'était qu'un masque. Ce n'était pas seulement de la haine, mais du mépris, que les neveux d'Anastase, qui prétendaient descendre du grand Pompée et avaient gardé le vieil orgueil des patriciens de Rome, ressentaient pour cette famille de paysans couronnés, dont le chef, le défunt Empereur Justin, ne savait pas même signer son nom.

Le mariage de Justinien avec Théodora, accompli après la longue résistance de sa mère Béglénitza dont on avait fait une Vigilantia, les avait réjouis, et, devant leurs amis, ils ne tarissaient pas de railleries

sur rancienne hétaïre devenue la mère de l'Eglise, l'oracle de l'orthodoxie.

Sur la fin de sa vie, Anastase avait songé à choisir un successeur parmi ses trois neveux, mais il était mort sans le désigner, ce qui avait facilité l'avènement de la dynastie impériale.

Le plus propre au rôle de prétendant était Hypathius, et les deux autres ne songeaient pas à lui disputer ce dangereux privilège. Il avait montré de la bravoure et des talents militaires dans la guerre contre le chef barbare Vitalien et plus tard contre les Perses.

En 524, ses succès à la tête de l'armée de l'Orient excitèrent les ombrages de Justinien qui se hâta de le remplacer. Mais ses brillantes qualités étaient paralysées par une fatale indécision, et il était à craindre que dans la crise actuelle il ne sut ni agir ni s'abstenir à propos.

Hypathius qui voyait trop bien les difficultés de sa situation pour conserver le sang- froid nécessaire pour en triompher, recevait sa principale impulsion de son cousin Pompée. Celui-ci réveillait les désirs du prétendant, nourrissait ses espérances et le poussait aux entreprises hasardeuses.

Pompée avait contre l'Empereur un grief tout personnel. On disait que la beauté de sa femme

Anastasie avait vivement impressionné Justinien, et que le dévot Autocrator, oubliant un instant « la trèspieuse épouse que le ciel lui avait donnée, » avait laissé voir pour celle de son rival dynastique des sentiments passionnés que la vertueuse Anastasie n'avait pas laissé se développer.

Quant à Probus, à la fois ambitieux et trembleur, orgueilleux et lâche, prompt à mettre ses amis en avant pour les abandonner et les accuser, mélange de despote et d'esclave, il n'avait aucune importance, et personne ne le prenait au sérieux ; il montra plus tard son vrai caractère, en acceptant de Justinien, après la catastrophe de sa famille, des richesses et des dignités.

Les partisans d'Hypathius n'espéraient plus le voir sortir du quartier impérial. Son retour parmi les siens leur parut providentiel et exalta leurs espérances au plus haut degré. Dès le point du jour, une foule immense se porta devant son palais criant : Hypathius Auguste i

Dans une salle ornée de la statue de son aïeul Pompée, le prétendant tenait conseil avec son beaufrère et ses amis particuliers, parmi lesquels on remarquait l'ancien préfet du Prétoire Julien, qui, à peine élevé à ce poste, avait été remplacé par un

nouveau favori, Jean de Cappadoce; le patrice Eulo-

gius et le sénateur Dexicrate, ancien consul, et parent des neveux d'Ânastase.

Les délégués des corporations de Gonstantinople et des villes voisines appartenant à la classe moyenne écraséepar le système fiscal de Justinien,sesuccédaient auprès d'Hypathius, le pressant de se rendre au forum de Constantin pour y revêtir les insignes impériaux.

Presque tous ses amis l'y poussaient également. Pompée, froid et résolu, avait mis sa cuirasse et ceint

son épée. Toujours indécis, Hypathius se répandit en vains discours, n'osant pas faire le pas décisif et Be se résignant pas davantage à sacrifier ses espérances ambitieuses.

Il trouvait encore un motif d'hésiter dans l'attitude de sa femme Marie, une des plus attachantes figures de la société byzantine, renommée par sa beauté, par les qualités de son esprit et sa bienfaisance. Profondément dévouée à son mari, l'éclat d'un trône si souvent ébranlé ne la tentait pas. Elle s'enlaçait à Hypathius, le conjurait de rester.

Aux portes du palais l'impatience du peuple s'irritait de plus en plus, et bientôt un flot d'insurgés fit irruption dans la salle. Fatigués des clameurs de Marie, les plus ardents l'arrachèrent des bras de son époux et l'entraînèrent dans le Gynécée.

Cependant, Hypathius hésitait encore, quand on le

saisit à son tour pour l'élever sur un bouclier et le porter au forum de Constantin.

Là, on fit halte pour improviser devant la multitude le couronnement de son nouveau maître. Hypathius montant sur le plus haut degré du piédestal delà colonne de porphyre, cerclée de couronnes dorées, qui portait la statue colossale de Constantin, dont la tôte en guise de rayons était entourée de grands clous que Ton croyait être ceux qui avaient servi à la passion du Christ.

Faute de diadème, on couronna le prétendant avec une chaîne d'or et on l'acclama.

Déjà plusieurs sénateurs et patrices se tournaient vers Tastre nouveau. Puis une délibération s'ouvrit en plein forum, à la manière antique, pour rechercher le meilleur moyen d'assurer le triomphe.

L'opinion générale fut d'accélérer le mouvement et de donner Tassant au palais impérial.

Le sénateur Origènes, homme d'une grande expérience, émit en ces termes un avis contraire :

« Romains, » dit-il (moins les Byzantins ressemblaient aux Romains, plus ils affectaient d'en porter le nom), « ce n'est point aux armes qu'il faut deman- » der la fin de cette crise.

» Conquérir la victoire et le pouvoir ne peut être » pour nous l'affaire d'un moment.

» C'est en nous fortifiant, en durant, que nous » vaincrons. S'en remettre au hasard du glaive, c'est » le fait de désespérés qui n'ont pas d'autre ressource.

» Pourquoi tout risquer en attaquant Justinien » dans son palais, quand son pouvoir méprisé et déjà » délaissé s'effondre d'heure en heure, quand bientôt » le tyran sera trop heureux que nous le laissions » fuir.

» Concentrons nos forces et attendons.

» Nous avons sous la main d'autres palais où le » nouveau souverain peut attendre la fin de la lutte » et diriger les événements. »

Ce conseil, qui aurait probablement amené la perte de Justinien en raffermissant l'insurrection, ne fut pas écouté. Tous les orateurs qui succédèrent à Origènes blâmèrent sa prudence intempestive et conclurent à une action immédiate. Hypathius lui-même se rangea de leur avis.

On résolut de se porter en masse à l'Hippodrome pour organiser l'attaque du palais.

Dès qu'il apprit le couronnement d'Hypathius, Justinien fit doubler les postes qui gardaient les issues du quartier impérial, et appela ses généraux et ses ministres à un conseil suprême.

Il se tint dans la grande salle octogone du Chrysotriclinium, d'où Ton apercevait la mer et le port du

palais, où les trirèmes impériales, déjà chargées de trésors, se tenaient prêtes à prendre le large.

Justinien parut, précédé des silentiaires et suivi de. spathaires, dont Tun portait son épée et Tautre son bouclier d'or émaillé.

Il avait revêtu le costume impérial de cérémonie, mais, sur sa tête, brillait au lieu de couronne un casque sans visière, orné sur le bord inférieur de deux rangées de perles et surmonté d'un cimier en forme de houppe.

Il gravit l'estrade qui conduisait à son trône placé entre, quatre colonnes supportant un dais doré. Au dessus du trône, une statue de la victoire, les ailes déployées, tenait à la main droite une couronne de laurier qu'elle semblait vouloir poser sur le front de ce monarque peu guerrier.

A côté du trône de Justinien, on en avait disposé un autre où Théodora prit place.

Plus bas étaient des sièges d*or, où s'assirent en qualité de membres de la famille impériale, les neveux du souverain, Germanus, Justus et Boraïdès. Au bas de l'estrade on voyait, à droite, le trône de Constantinle-Grand; à gauche, celui de Théodose.

Ce pompeux appareil déguisait mal le trouble de Justinien et l'aspect tragique des choses.

Cependant, d'un air impassible et d'une voix lente,

l'Empereur exposa la situation, et, sans conclure, invita les assistants à donner leur avis.

Jean de Cappadoce parla le premier.

Il montra Tinsurrection déjà maîtresse de Constantinople et pouvant d'un moment à l'autre porter l'incendie dans le palais, qu'une sorte de miracle avait préservé jusqu'ici. La mer était libre encore, il fallait se hâter d'en profiter. Qu'arriverait-il si la défection s'étendait aux marins de la flotte ?

Un prompt départ pouvait seul sauver l'Empereur et le trône. Il gagnerait Héraclée de Thrace, ville voisine et fortifiée, où il rallierait les garnisons desprovinces.

Pendant ce temps, Mundus et les Hérules, Constantiolus et les cubiculaires, 3,000 hommes environ, se fortifieraient dans le quartier impérial et suffiraient à le défendre. Le reste des généraux et des soldats s'embarquerait avec l'Empereur, qui reparaîtrait bientôt à la tête d'une armée formidable pour écraser la révolte après son triomphe d'un jour.

Un morne silence, qui était celui de l'acquiescement, accueillit les paroles de Jean de Cappadoce.

Justinien fut consterné, car il ne pouvait douter de la sincérité d'un homme aussi compromis à son service, et qu'il n'avait aucune chance d'échapper aux haines furieuses qu'il soulevait. Pourtant, sans paraître ému, il invita Bélisaire à parler.

Au grand étonnement de tous, le général de Tannée d'Orient se rangea à Tavis de Jean de Gappadoce. Incomparable sur le champ de bataille où il se montrait à la fois tacticien accompli et le plus courageux des soldats, il se déconcertait facilement dans d'autres situations, et, au point de vue purement militaire, son découragement n'était que trop fondé.

Les autres conseillers de Justinien appuyèrent la résolution proposée. Aucun d'eux cependant ne pouvait se faire illusion sur la possibilité d'un retour de fortune en cas de départ. Il était clair pour tous qu'il ne s'agissait plus pour l'Empereur de garder son trône, mais de sauver sa vie et ses trésors, et, sans doute, pour peu de temps.

Théodora avait écouté en silence, dans une attitude hautaine et dédaigneuse. Elle se leva tout à coup et d'une voix irritée :

« On ne s' étonnera pas de voir une femme intervenir » auprès des hommes, quand ceux-ci faiblissent et » s'abandonnent. D'ailleurs, quand le péril est à son » comble, chacun a le devoir de parler.

» Je ne fuirai pas, dût la fuite être l'unique moyen » de salut. Tous ceux qui voient le jour paieront » tribut à la mort, et pour celui qui a régné, elle est ^ mille fois préférable à une vie d'esclave vagabond.

» Pour moi, je ne saurais vivre dépouillée de la

» pourpre et du diadème, et sans les hommages de » ceux qui m'ont saluée leur souveraine.

» Si tu veux fuir, Autocrator, voici la mer, voici » des vaisseaux et de Tor ; mais crains de ne trouver » au lieu du sàlut promis qu'une mort ignominieuse.

» Je m'en tiens à l'antique parole : Le trône est le » plus glorieux des tombeaux <''>. »

Ce langage si audacieux et si féminin à la fois produisit, d'après tous les témoignages contemporains, une impression extraordinaire. Pour en bien comprendre tout l'effet, il nous manque sans doute d'avoir entendu le monstre lui-même, cette diablesse de génie attachée à l'existence de Justinien.

A sa voix, ces généraux découragés, ces dignitaires effarés rougirent de leurs craintes et lui répondirent

par des cris d'assentiment. On résolut de rester et de combattre.

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