‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 47 sur 60 · LE COMBAT · texte numérisé non relu

LE COMBAT

Cependant, les insurgés s'étaient rassemblés au Cirque autour d'Hypathius, qui avait pris place dans la tribune impériale, supportée par vingt-quatre hautes colonnes et inaccessible du côté de Tarëne ; cette tribune formait comme un petit palais qui communiquait avec le quartier impérial par une longue galerie aboutissant à une vaste cour où donnait accès un portail d'airain.

Près de lui se tenaient son beau-frère Pompée et Julien, l'ancien préfet du Prétoire.

La foule encombrait les gradins, saluant le nouvel Âutocrator d'interminables acclamations. Elle demandait à se précipiter dans le palais pour y prendre le diadème et la pourpre.

Le prétendant, pâle et triste, recevait d'un air morne les félicitations de ses courtisans d'une heure.

Il était si peu rassuré que, commençant à jouer un jeu double, il chargea secrètement le référendaire Ephrémius de pénétrer au palais impérial pour annoncer à Justinien qu'il n'avait agi que contraint et forcé, qu'il exécuterait ses ordres et travaillerait à contenir et à tromper ses ennemis.

C'était à la fois dans sa pensée un moyen (bien chimérique, il est vrai) de se sauver en cas d'échec, et une façon assez adroite de s'assurer de l'état des esprits dans l'intérieur du palais. Mais Ephrémius ne pût arriver jusqu'à Justinien.

Les soldats de garde aux avant-postes de la Ghalké refusèrent de le laisser pénétrer plus loin, malgré ses instances. Il se retirait^ quand il rencontra le médecin Thomas, son ami, l'un des secrétaires de Justinien, auquel il ât part de la mission que lui avait confiée Hypathius.

Thomas, secrètement affilié aux hellénisants, détestait comme tous ses coreligionnaires la dynastie nouvelle. L'idée lui vint de précipiter les événements en exaltant l'audace du prétendant et des insurgés. Il donna à Ephrémius la nouvelle fausse que Justinien et Théodora étaient partis pour la Thrace pendant la

nuit, et qu'il ne restait plus au quartier impérial que quelques détachements de la garde.

Ephrémius courut précipitamment au Cirque et cria de loin h Hypathius : « Maître t Dieu veut que tu » régnes. Le tyran s'est embarqué cette nuit pour la » Thrace. »

Le prétendant, rassuré, se crut Empereur tout de bon et se carra sur son trône, pendant que les acclamations redoublaient : « Longs jours à Hypathius » Auguste ! Longs jours à TEmpereur des Romains I »

Tous se flattaient que la lutte était terminée, et qu'il n'y avait plus qu'à se présenter au palais où Ton ne rencontrerait pas de résistance. Deux cent cinquante jeunes Verts, cuirassés et armés de lances, s'offrirent les premiers pour forcer les portes et introduire Hypathius.

Au palais, cependant, on était prêt à l'action. On ne voulait plus attendre l'attaque, mais courir droit à Hypathius et abattre avec lui la révolution. Dans ce but, il fut décidé que Bélisaire et Mundus entreraient dans le Cirque de deux côtés différents et fermeraient toutes les issues.

Justinien, accompagné de plusieurs sénateurs, se rendit sur la terrasse du palais, et, sous ses yeux, toutes les forces dont on pouvait disposer sans dégarnir les postes les plus nécessaires, se formèrent

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en trois divisions dans la cour qui s'étendait derrière le Cathisma ou tribune impériale. C'étaient Mundus avec les Hérules, Bélisaire avec les Goths, Gonstantiolus avec les spathaires et les cubiculaires.

Mundus ne devait se mettre en mouvement qu'après que Bélisaire aurait gagné par une voie latérale le Tribunal du Girque. Le Tribunal faisait suite à un bâtiment encore occupé par des soldats de la garde. Par là, on pouvait cerner Hypathius en peu de temps.

Bélisaire y marcha résolument et ordonna aux gardes d'ouvrir les portes. Geux-ci, après quelque hésitation, s'y refusèrent, et ce fait, mieux que tout autre, peut donner une idée de cette décomposition. On sut plus tard qu'ils avaient promis leur neutralité aux agents du prétendant.

Bélisaire^ désespéré, revint vers Justinien, criant que tout était perdu, que la garde impériale elle-même pactisait avec l'insurrection. Mais l'élan produit par l'exemple de Théodora durait toujours. Bélisaire reçut l'ordre de faire un détour par les portiques de la Chalké, à travers les ruines encore fumantes, de manière à pénétrer dans l'Hippodrome par le nord.

Pour faciliter son œuvre, on avait déjà employé des moyens d'un autre genre. Le cubiculaire Narsès (autre que le général eunuque de ce nom) s'était glissé dans le Girque avec de nombreux émissaires

chargés d'or, pour travailler à détacher les Bleus de l'insurrection.

Ceux-ci représentèrent aux anciens amis de Justinien, si longtemps comblés de faveurs, que leur alliance avec les Verts n'était qu'une duperie, que la chute du prince serait leur perte, etc. Ces manœuvres ne laissèrent pas de produire de l'effet, et quelques meneurs s'enhardirent jusqu'à crier : « Vive Justinien t »

Ces cris furent étouffés par des huées de la foule qui lança des pierres aux agents de Narsès, mais ils avaient produit de la confusion et de l'inquiétude. Des rixes s'engagèrent. Des groupes tumultueux se formèrent dans l'arène et sur les gradins.

Tout à coup, au nord de l'Hippodrome, retentirent d'effroyables clameurs. Bélisaire entrait dans l'enceinte, à la tête des Goths et des Hérules.

Il avait eu beaucoup de peine à arriver jusqu'au Cirque à travers les décombres incendiés et les maisons croulantes. Approchant enfin du portique des Bleus, il renonça à investir directement la tribune impériale. La porte latérale qui y conduisait était barricadée, garnie par derrière d'hommes armés. Eût-il franchi cet obstacle, il lui fallait s'avancer et combattre dans un espace étroit où une simple poussée de la multitude pouvait l'arrêter.

Jugeant la situation avec la promptitude et le sang froid d'un général éprouvé, il aima mieux se jeler dans l'arène, marcher droit à la foule confuse, agitée comme une mer, incapable de se mouvoir avec ensemble. Ses colonnes, poussant le cri de guerre, franchirent la porte principale de THippodrome qui faisait face au Cathisma et s'élancèrent, l'épée à la main, à travers l'épaisse cohue.

On devine la terreur que cette apparition formidable et inattendue causa chez cette multitude en désordre, mêlée de femmes, d'enfants et d'étrangers, et qui croyait le combat fini par le départ de Justinien. Aussi, la plupart ne songèrent qu'à fuir par les issues qui restaient encore libres et s'y précipitèrent.

Pourtant, il y avait dans cette masse innombrable beaucoup d'hommes résolus et bien armés, soldats des cohortes urbaines, hellénisants, fanatiques religieux et politiques, qui essayèrent de résister. Des combats partiels s'engagèrent sur tous les points du Cirque, pendant que les quelques centaines de Verts qui formaient la garde d'Hypathius et qui s'étaient présentés un peu auparavant pour attaquer le palais, se groupaient au pied du Cathisma, d'où leur souverain improvisé contemplait cette scène extraordinaire.

Le petit nombre des assaillants pouvait encore faire illusion au prétendant et lui laisser quelque espoir,

lorsqu'un nouveau torrent de combattants se précipita dans THippodrome par la porte appelée depuis Nécra à cette occasion : c'étaient Mundus et les Hérules.

Bientôt après, refoulant les fuyards dans le champ de carnage, débouchèrent par toutes les entrées de l'Hippodrome des Huns et des Allains, conduits par le flls de Mundus, les spathaires et les cubiculaires de Constantiolus, les excubitores et les scolaires de la garde, qui, entraînés par l'exemple, suivirent un peu contre leur gré leur général Narsês.

Dès lors ce ne fût plus un combat, mais une tuerie universelle, sans distinction de Bleus ou de Verts, une chasse à l'homme dans l'arène et sur les gradins, dans les écuries, les carceres et les loges des cochers, dont les grilles de bronze furent brisées, dans les salles du tribunal et des corps de garde, dans la maison du portier Antiochus, partout où les insurgés, pris comme dans un filet, essayaient en vain d'échapper à la poursuite furieuse des soldats, car maintenant toutes les issues étaient fermées.

Les uns grimpaient sur la Spina <®> et tombaient percés par les longues lances des Hérules. D'autres sautaient dans l'Euripie <^> et s'y noyaient. Quelques désespérés gagnaient le haut de l'édifice, se précipitaient au dehors et se brisaient les membres.

Les supplications inutiles des femoies, les blas-

phèmes et les imprécations, les cris théologiques des monophysites qui, tombant sous le glaive ou la hache d'armes, affirmaient encore le Dieu unique, les hurlements gutturaux des barbares qui sous leurs manteaux de fourrures semblaient des bêtes de proie à face humaine, se fondaient dans une clameur immense qui étouffait la voix de la mer dont le vent soulevait les vagues.

Des milliers de morts et de blessés encombraient l'enceinte et ses dépendances, une vapeur chaude montait dans Tair épaissi. Le sang ruisselait à flots des gradins de marbre blanc, et de larges flaques rouges inondaient le sable de Tarène.

Spectacle à ravir Néron et Domitien, qui, dans les amphithéâtres de la Rome des Césars, n'avaient jamais assisté à pareille fête I

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