LE PEUPLE ET LES ROIS
Dans les rues, bâties en ligne droite pour donner carrière aux vents étésiens qui soufflent du nord, se presse une foule cosmopolite, aux mille aspects, agitée et bruyante : Grecs en tunique et en chlamyde ; Egyptiens au teint brun-rougeâtre portant la calasiris aux manches courtes serrée au-dessus des hanches, noirs enfants du désert ; Indiens, Persans, Juifs, Sabéens, Carthaginois. Les lourds Phalangites-Macédoniens défilent avec leurs boucliers incrustés d'argent et leurs piques démesurées. Des cavaliers Thraces escortent des esclaves et des éléphants destinés à Tarmée du roi, pris dans la grande razzia qui a lieu tous les ans dans TEthiopie intérieure. Un ramassis d'hommes de races à demi-bestiales, Troglodyles,
Macrobiens, Ichthyophages, marche avec les puissants animaux. On y remarque jusqu'à ces fabuleux Pygmées dont les modernes ont si longtemps nié l'existence, et que l'on vient de retrouver sous le nom d'Akkas ^*>. Près du stade, un philosophe disserte sur « l'état passager et l'état permanent, » pendant qu'un peu plus loin, des pénitents d'Isis, en robes couleur de safran, les bras nus et des épées à la main, dansent et hurlent au bruit des cymbales. Dans une salle de lecture installée sous le portique d'un temple, un sophiste, grimé comme un acteur, déclame à propos des malheurs d'Hécabe ou de la mort de Démosthène ; assis au pied d'une colonne, un moine boudhiste, en haillons, annonce à quelques humbles la bonne nouvelle des bords du Gange, l'évangile de Gakyà- Mouni ^'^ ; qui sait où germeront ces semences mystérieuses? Un roi grec de la Bactriane, pèlerin du tombeau d'Alexandre, s'arrête pour regarder des hommes en toge blanche bordée de pourpre qui fendent
la foule d'un air grav^ et fier. Ce sont les ambassadeurs de la grande République de l'ouest, encore rude et pauvre, mais déjà redoutée. Sortis il y a peu de
jours de leur ville obscure et montueuse, de leurs demeures étroites où les lares de bois et les bustes de cire peinte des aïeux, décorent seuls l'atrium enfumé, ils contemplent avec un ôtonnement hautain cette
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civilisation éblouissante et à double face, ces obélisques dressés devant des temples corinthiens, ces processions de dieux inconnus. Ils arrivent au vestibule du palais où veillent les Argyraspides de la
garde macédonienne, et sont introduits près du Lagide qui joue de la cithare, ou disserte avec un grammairien. Après le banquet, où il a fait distribuer à ses hôtes des couronnes d'or comme à des rois, Ptolémée les conduit par de longs portiques de marbre dans
son parc plein d'arbres exotiques et d'animaux rares, leur montre sa bibliothèque, ses tableaux, son baguier, leur donne des livres et des pierres gravées. Puis, il monte avec eux dans sa galère de parade, palais flottant de dimensions colossales, aux trois étages de galeries portées par des colonnes enguirlandées de fleurs d'or et de pourpre.
Le groupe le plus nombreux et le plus important ' de la population d'Alexandrie était la colonie grecque, formée de tous les émigrants de race hellénique qui s'étaient rassemblés autour des Macédoniens de Ptolémée Lagus, et qui, depuis, n'avaient pas cessé d'y affluer. C'était un élément trouble, mais merveilleusement actif et intelligent, mobile, railleur, avide de nouveautés, prompt à l'émeilte. L'Egyptien, sombre, indolent, passif, plié depuis des siècles au régime des castes et aux lois rigides qui enchaînaient
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Macrobiens, Ichthyophages, marche avep-' animaux. On y remarque jusqu'à ces, % mées dont les modernes ont si lon^ 9- •; tence, et que l'on vient de retrj % > d'Akkas <*>, Près du stade, un ph 5. '-, « l'état passager et l'état perff '^\ * > peu plus loin, des pénitent' *^ 'r- 'A
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ironie aux yeux delà foule. L'émeute était fréquente dans la métropole, mais ne s'attaquait pas à la dynastie. La population grecque aimait les Lagides qui brillaient toujours du prestige de leur aïeul et du grand Alexandre. Presque toujours, le soulèvement, quand il n'en voulait pas aux Juifs, se produisait à
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ses pas et réglaient tous les actes de sa vie, jusqu'à son hygiène, le contraire du citoyen de Rome et de THellène artiste et libre-penseur, vivait paisible, toujours conduit par ses prêtres que Tadroite politique des Ptolémêes avaient entièrement ralliés à leur cause. Les Juifs, au nombre de 30 ou 40 mille peut-être, jouaient déjà un rôle important. La pauvreté de leur pays, les invasions successives, les persécutions des
Séleucides, les avaient jetés en masse à Alexandrie où ils jouissaient des droits civils et d'une entière liberté religieuse. Le gouvernement avait poussé la tolérance à leur égard jusqu'à leur accorder le temple de Bubastis pour y célébrer leur culte. Il3 étaient exempts du service militaire. Pourtant, ce peuple fanatique et théocrate, volontairement cantonné dans son quartier, se montrait insociable, intraitable, disant raca à cette société brillante, à ses temples, à ses pompes, à ses arts, comme s'il devinait le triomphe de ridée rénovatrice qu'il portait en lui ^*K Aussi, était-il exécré du reste des habitants, surtout des Grecs. Cette haine séculaire causa, sous les Césars, d'épouvantables massacres. Après la ruine de Tyr, beaucoup de Phéniciens s'étaient aussi fixés à Alexandrie. Restaient de très-nombreux étrangers et les soldats mercenaires, Macédoniens et Grecs, Thraces, Gaulois, Ethiopiens, Indiens conducteurs d'éléphants
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de guerre. Le noyau de l'armée consistait dans la phalange et dans la garde royale composée en partie de Macédoniens qui aimaient à servir sous des rois de leur race. C'étaient des soldats solides, rudes, fidèles, parlant à leurs souverains avec une entière liberté ^^\ Sur ce monde mêlé régnaient des rois Hellènes, despotes sans doute, mais despotes habiles, tolérants, artistes, préoccupés du bien-être de leurs sujets, tirant un merveilleux parti des immenses ressources du pays. La plupart des Ptolémées furent des souverains intelligents; les trois premiers furent des hommes supérieurs. La dynastie régna trois cents ans, et l'on n'entrevoit pas le terme de sa durée, si, comme toutes les maisons royales fondées par les Diadoques, elle n'avait rencontré le bras d'airain de Rome. Il se produisit, il est vrai, dans son sein, des compétitions désastreuses et d'horribles tragédies de palais. Ces épithètes de Philopator, Philométor, Philadelphe, inscrites en écriture sacrée sur les parois des temples, purent souvent paraître avec raison une sanglante
ironie aux yeux delà foule. L'émeute était fréquente dans la métropole, mais ne s'attaquait pas à la dynastie. La population grecque aimait les Lagides qui brillaient toujours du prestige de leur aïeul et du grand Alexandre. Presque toujours, le soulèvement, quand il n'en voulait pas aux Juifs, se produisait à
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roccasion des cruautés et des rapines de quelque favori, grec rusé ou eunuque oriental, gouvernant des princes faibles et ensevelis dans les plaisirs comme épiphanes. Alors, à la suite d'un meurtre ou d'un retard dans les distributions de blé, les pamphlets et les épigrammes circulent, les murs et les colonnes se couvrent d'inscriptions menaçantes. Sur les terrasses, comme à Carthage, vocifèrent les femmes et les enfants. L'agora, la place du théâtre, les vastes espaces découverts devant le serapeum, le palais et le stade, se remplissent d'hommes réclamant avec des clameurs furieuses la chute du favori. Parfois, la révolte est durement réprimée par les soldats. Parfois aussi, la garde Macédonienne pactise avec elle, force les portes de la demeure royale, inonde les galeries. L'objet de la haine publique, abandonné par le souverain, est immolé. Sa maison est pillée et brûlée. Sa femme, ses enfants, ses parasites, ses courtisanes sont massacrés avec des raffinements inouïs de cruauté. La populace égyptienne sort ce jour-là de sa torpeur et dépasse les autres en férocité ^*>.