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LES LETTRES, LES ARTS

Cette grande cité industrielle et commerçante, par un phénomène qui ne s'est guère revu que de nos jours, était en même temps le centre d'un prodigieux mouvement littéraire et scientifique. Tous les successeurs d'Alexandre se firent gloire de protéger les lettres et les arts, et ne faillirent pas à la mission commencée par le conquérant, Thellénisation de rOrient, mais la meilleure part de cette œuvre revient aux Ptolémées ; leur richesse, leur libéralité, leur dilettantisme, la perspective de jouir à l'ombre de leur trône d'une sécurité et d'un loisir que la Grèce épuisée, déchirée, ne permettait plus, groupèrent autour d'eux la plupart des hommes éminents de l'époque. La science, nous le verrons, fit des pas de

géant. L'art proprement dit, et surtout, le premier de tous, la poésie, déclina de plus en plus.

La moisson est faite. (Quelle moisson il est vrai I) Le sol tourmenté ne donne plus que des fruits aux couleurs pâles, sans odeur ni saveur, imitations élégantes des formes classiques, ou monstres grammatico-poétiqtùes, comme Niebuhr appelle l'Alexandra de Lycophron, le type du genre. Théocrite et Callimaque brillent d'un doux éclat. L'épopée artificielle d'Apollonius n'est pas sans charme. Mais les exploits d'Alexandre n'inspirent aucun poème digne du héros qui enviait surtout à Achille d'avoir été chanté par Homère. Les rois instituent des jeux d'Apollon, concours poétiques d'où il ne sort rien de vivant. La pléiade tragique et comique d'Alexandrie, plus nombreuse que celle d'Athènes, est d'une déplorable fécondité. Les lyriques deviennent fades. On chante la chevelure de Bérénice, que l'architecte Conon, bon courtisan, a mise au rang des constellations. La langue se gâte. Du contact des idiomes Syriens, Juifs, Persans, avec le Grec, est né le nouveau dialecte Alexandrin, moitié hellénique, moitié oriental. C'est l'ère des histoires de la littérature, des anthologies, des recueils de toute sorte, sérieux, comiques, licencieux, puérils.

Bien au-dessous encore de ceux qui s'eflforcent en

vain de continuer la grande tradition littéraire, ♦ pullulent les funambules de Tart, qui écrivent des poésies en forme d'œuf, d'oiseau, de hache, des odes que Ton peut lire â rebours, ou dont chaque vers a le même nombre de lettres. L'auteur d'une ode à Philadelphe réussit à y nommer toutes les villes soumises à la domination du roi. Des jongleurs qui s'intitulent poètes homériques traitent sur commande le preniier sujet venu en employant des vers et des centons d'Homère. Un autre publie une Contr' Iliade en vingtquatre rhapsodies, car Homère qui, comme un dieu, a son temple dans la ville (l'Homérion) trouve aussi des blasphémateurs. H y a des asmatographes, des épistolographes, des épithalamographes, etc. On met en vers l'astronomie, la botanique, la tactique. « Qui

chasse la poésie du monde? Les poètes ». C'est Goethe qui l'a dit.

L'histoire se change en dissertations et en monographies. On entasse des matériaux utiles, mais on ne sait plus élever de monument. L'éloquence politique est morte avec la liberté. L'orateur est remplacé par le sophiste, par l'homme qui parle bien et qui parle de tout. Il y en a de tous les ordres, depuis le déclamateur famélique qui pérore sur les places ou dans les boutiques, jusqu'au conférencier à la mode qui, dans une salle splendide, disserte à prix d'or

* de omni re scibili, sur la guerre de Troie ou sur les campagnes d'Alexandre, sur l'Inde ou les régions Cimmériennes, sur le souverain bien, sur l'ombre, sur la goutte. Il a ses claqueurs comme les comédiens en renom qui ne dédaignent pas d'étudier ses gestes et sont débit. Les hétaïres l'écoutent pour recueillir ses mots piquants qui sont un de leurs plus puissants moyens de séduction. Sa voix est si suave que ceux môme qui ne comprennent pas le grec assistent à ses leçonset jouissent de sa parole comme d'une musique. Ses tours de force de mémoire achèvent de le rendre un homme extraordinaire. Il est riche et célèbre : on lui érige des monuments et des statues.

Mais si le grand art ne vivait plus que dans les œuvres du passé, la science, dont le foyer principal fut pendant des siècles le Muséum d'Alexandrie, donnait à l'ère des Ptolémées un éclat incomparable ^^>.

Le Muséum occupait dans le quartier grec le vaste emplacement compris entre le palais des rois et le stade. Une promenade plantée d'arbres précédait les portiques voûtés qui Tentouraient de toutes parts. Des cours séparaient les nombreux bâtiments. Le portique principal conduisait aux logements des savants, où ils ne se retiraient guère que la nuit, car le jour se passait en causeries à l'ombre des colonnades décorées de stfiltues, en études dans la bibliothèque et les labo-

ratoires. Le soir, la grande salle réunissait pour le repas en commun tous les membres du cénacle autour d'ude table circulaire. Parfois, un hôte inattendu se présente : c'est le roi.

La dernière cour touchait à la bibliothèque, riche de sept cent mille volumes, et contenant dans d'innombrables salles ornées des bustes et des statues des auteurs célèbres, les productions les plus remarquables de l'esprit humain, chez toutes les nations connues. On peut se faire une idée de son étendue quand on sait que les éditions d'Homère, publiées par les critiques Alexandrins (il y en eut plus de quarante), ne formaient pas moins de mille rouleaux de papyrus, et avec la masse bien plus énorme de ses commentateurs, occupaient une salle tout entière. De toutes parts affluaient les savants grecs et étrangers; un monde de scribes et d'ouvriers travaillait incessamment à confectionner etàexpédier des livres. L'habitude de dicter en même temps à une foule de copistes exercés les multipliait avec une rapidité que nous avons peine à concevoir. Le prix n'en était pas plus élevé qu'aujourd'hui, et ils forraaientun articletrès-iraportant d'exportation.

La bibliothèque était le quartier général des philologues et des grammairiens qui s'appliquaient à transmettre à la postérité les chefs-d'œuvre de la littérature hellénique sous leur forme la plus claire et

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la plus correcte. Aristarque, après tant d'autres, donnait une édition d'Homère qu'on pourrait croire définitive. Hésiode, Pindare, Sophocle, Aristophane, Bacchylide, Démosthène, Ion, Isée, etc., étaient édités avec commentaires grammaticaux et historiques. Les grammaires, les dictionnaires, les glossaires abondaient. On publiait des recueils de mots rares ou tombés en désuétude. Tous les dialectes et sousdialectes grecs (Argien, Rhégien, Himéréen, Syracusain, etc.)^ étaient classés et définis. On étudiait la métrique, la rhythmique, les accents.

Sans, doute, dans leur désir de tout ramener aux formes classiques, les critiques Alexandrins cédèrent trop souvent à la tentation de corriger, d'émonder, d'embellir les œuvres du passé, celles surtout dont le luxe était flottant et douteux. Au-dessous des Aristarque, des Callimaque, des Aristophane de Byzance, il y eut des éplucheurs de syllabes, les commentateurs plats et puérils. Les railleurs (ils abondaient à Alexandrie), ne ménagèrent pas les épigrammes à ces grammairiens « qui, pareils à des cyclopes, mettent les » livres en pièces ou les rongent comme des mites, » meute de zénodote, satellites de Callimaque, raf- » folant du sphin et du min^ dévorant les racines de » l'arbre au lieu d'en cueillir les fleurs, recherchant » si Polyphôme avait des chiens, etc <®> ».

Dans les salles d'anatomie du Muséum, on ne se bornait pas à Texamen des cadavres. Parfois, des gardes amenaient des condamnés qui, disséqués vivants, servaient aux débats des dogmatiques et des empiriques. Hérophile décrivait le cerveau humain et croyait reconnaître dans la quatrième cavité le siège de rame. Erasistate donnait une nouvelle théorie de la respiration, et devinait presque la circulation du sang. On étudiait les ramifications des nerfs, le rhythme du pouls dans les diverses maladies, et son rapport avec les mouvements du cœur. L'école médicale d'Alexandrie, d'où devait sortir Galien,fut bientôt la première du monde. Dans un laboratoire de pharmacie, on préparait les remèdes, on expérimentait les poisons. C'est là que fut élaboré le fameux contrepoison de Mithridate, formé, d'après Galien, de la combinaison de trente-neuf substances difl^érentes. Les naturalistes et les botanistes trouvaient dans l'enceinte du Muséum une ménagerie peuplée des animaux les plus rares et des jardins où croissaient les végétaux de l'Egypte, de l'Inde et de l'Arabie.

Les astronomes avaient leur observatoire, pourvu de tous les instruments usités à cette époque : clepsidres, horloges hydrauliques, gnomons, scaphes, astrolabes, armilles solsticiales. Une cour carrée contenait le grand cercle de bronze qui servait à

robservation des équinoxes. Aristylle et Timocharès déterminaient la place des étoiles fixés. Aristarque de Samos reconnaissait le premier leur énorme distance de la terre et pressentait le double mouvement de notre globe sur lui-même et autour du soleil. Hipparque créait les tables astronomiques. La géographie scientifique et mathématique était fondée. Les conquêtes d'Alexandre, les voyages de Néarque avaient donné à cette science une impulsion extraordinaire. Agatocle décrivait la Mer Rouge, l'infatigable Eudoxe allait deux fois dans l'Inde. On dressait, un peu tôt, la carte du monde. Les longitudes et les latitudes géographiques de la terre étaient calculées d'après les éclipses de lune et la mesure des ombres. Érathosthène de Cyrène se préoccupait de l'égalité de niveau de toutes les mers extérieures qui enveloppent les continents, et mesurait la distance de Syène à Alexandrie pour établir approximativement la circonférence de la terre. On créait l'optique expérimentale. Les travaux d'Euclide. de Métrodore, d'Apollonius de Perges, les grands mathématiciens du Muséum, ne devaient être dépassés qu'au xvi® siècle ^^\

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