‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 53 sur 60 · LES DIEUX · texte numérisé non relu

LES DIEUX

Par contre, la capitale de la philosophie et de la libre-pensée était en même temps, comme cela ne manque jamais d'arriver, le théâtre de toutes les superstitions et de tous les délires. La démarcation, que les hellènes furent si longtemps jaloux de maintenir dans la politique, Tart, la religion, les mœurs et le langage entre eux et l'élément ba7*bare, allait s'effaçant de jour en jour. La digue est rompue, Tolympe officiel est envahi de toutes parts. Les dieux de la Grèce, toujours adorés dans des temples magnifiques, commencent à pâlir devant les divinités orientales, expression du culte orgiastique de la nature, la Mylitta Babylonienne, le Mythra de la Perse, TEsculaqe de Pergame, Athys, Adonis. Parmi les non-

DES PTOLëMÉES 255

veaux dieux, il y a des hommes ; Alexandre a ouvert la voie, il est devenu le Bacchus indien ; car lui, un mortel, a réalisé la légende du fils de Sémêlé, il est rentré à Babylone après avoir fondé des villes, érigé des autels, planté la vigne, dompté et civilisé les barbares. Proclamé fils de Zeus par Toracle d'Ammon, il a créé de sa propre autorité un dieu nouveau, Éphestion, précurseur de cet autre dieu, Antinous. Les Lagides, rois et reines, prennent les noms et les attributs divins; ils sont dieux épiphanes, eucharistes, soleils vivants, Cléopàtre sera la nouvelle Isis. Ils ont leurs prêtres et leurs temples 'Berenikion,Arsinoéon).

Bientôt Évehmère dira que tous les Olympiens ont été des hommes ; les oracles, qui furent si longtemps en Grèce de sérieuses institutions politiques dictant les arrêts de la raison et du patriotisme sous forme religieuse, ont perdu ce caractère depuis que le monde hellénique s'est partagé en tyrannies absolues et disent aujourd'hui la bonne aventure pour de l'argent. Impossible d'énumérer tous les dieux, les génies, les démons dont les sanctuaires remplissaient Alexandrie. Si les philosophes niaient tout, la foule adorait tout, des serpents ailés, des poissons barbus, des oiseaux, des œufs, des boucs, des phallus. Les magiciens en vogue recevaient les honneurs divins. L'adorateur du fou, le Juif Kabbaliste, l'hiérophante

256 l'âlexandrib

égyptien, l'astrologue deChaldée, avec leurs cavernes de Mithra, leurs cryptes, leurs oratoires. Les Mesmer et les AUan-Kardec du temps évoquaient les morts, prédisaient Tavenir, interrogeaient le démon familier des assistants. Le mysticisme assaisonnait la débauche, on immolait en secret des victimes humaines pour lire dans leurs entrailles les arrêts du destin.

La grande forteresse religieuse de l'époque était le Serapeum d'Alexandrie.

La destinée du dieu Sérapis est singulière : originaire d'Assyrie, où il était adoré sous la forme d'un serpent ailé, il végétait assez obscurément à Sinope, petite ville grecque sur la Mer Noire, quand le premier des Lagides, fin politique, s'avisa d'introniser un dieu nouveau, assez mystérieux pour plaire à l'imagination superstitieuse et sombre des Egyptiens et capable de devenir le Palladium de sa dynastie; le

culte Égyptien, raide, immuable, s'était figé. La population indigène fuyait les temples helléniques, bien que les Grecs crussent retrouver Bacchus dans Osiris, Aphrodite dans Hathor, Héphaistos dans Phthâ, etc. Il y avait là un germe de discorde que Ptolémée I ne voulut pas laisser s'envenimer ; il reçut en songe l'ordre d'enlever Sérapis du sanctuaire de Sinope pour l'installer à Alexandrie, où la caste sacerdotale, adroitement caressée par le souverain,

DES PTOLEMÉES 257

l'adopta avec enthousiasme. Que signifiait au juste ce dieu nouveau ? On l'ignore ^^^K En Assyrie autrefois, il symbolisait peut-être le soleil automnal qui mûrit les moissons et donne l'abondance. Pour les Grecs, il était tantôt le Zeus suprême, tantôt Pluton, le dieu des morts. Les Egyptiens, qui le voyaient trôner

partout à côté d'Isis, leur grande déesse, le confondirent bientôt avec son époux Osiris, le Nil fécondant, le conducteur des âmes. Ce vague servit merveilleusement la fortune de Sérapis ; on eût soin de répandre dans le peuple que le dieu étranger présidait aux inondations du fleuve et que, si sa majesté était jamais profanée, le ciel et la terre s'abîmeraient dans le chaos.

Le Serapeum reposait sur un énorme soubassement auquel on arrivait par un escalier de plus de 100

degrés ^"); l'intérieur de cette colline artificielle, soutenu par des arches nombreuses, formait comme une cathédrale souterraine. Le temple, tout en marbre, était entouré d'un portique quadrangulaire et de vastes constructions où logeaient les prêtres et les personnes vouées au culte. La statue colossale de Sérapis, faite de lames d'or et d'autres métaux précieux, touchait des deux côtés aux murs du sanctuaire. Le dieu qui ressemblait beaucoup aux images de Jupiter était représenté assis, un sceptre à la main

.258 L'AL&XÀIY-DaiS

gauche. Coiffé d'un boisseau, il tenait de la main droite un serpent dont la queue était terminée par

3 tètes, l'un d'un chien, l'autre d'un lion, et la troisième d'un loup. On avait multiplié autour de lui les images des dieux helléniques et égyptiens qui 8emblaient lui faire cortège et reconnaître sa suprématie. Le Nilomètre était déposé dans le temple. Les malades payaient à prix d'or la faveur d'y couoher pour

recevoir en songe l'indication des remèdes qui les guériraient. Dans la crypte, des allées souterraines figuraient les voyages symboliques que l'âme doit accomplir avant sa purification. L'aflluence des dévots et des pèlerins était immense. On débitait des oracles, on vendait des amulettes à l'effigie du dieu, des ceintures consacrées, des recettes magiques contre la peste et la stérilité. Des femmes attachées au temple nourrissaient des scarabées, des chats saerés et des serpents isiaques qui, en se tratnant lentement sur l'autel, permettaient aux prêtres de conjurer l'avenir par l'inspedtion de leurs mouvements. Le culte avait ses mystères et ses cérémonies secrètes. Alexandrie s'enorgueillissait d'être appelée la ville de Sérapis. Cinq cents ans plus tard, Hadrien s'étonnait du fanatisme de ses habitants pour le dieu importé par Ptolémée Lagus, et le Serapeum devait être dans le monde romain le dernier boulevMd du Polythéisme.

D9S PTOLÉMEES 259

Les rois pratiquaient publiquement le culte indigène auquel ils avaient joint le culte mixte de Sérapis. Après une guerre heureuse contre un des Séleucides, Evergète II rapporta de Babylone des statues de dieux égyptiens enlevés par Cambyse, et les fit réintégrer

solennellement dans leurs sanctuaires. Chacun des Lagides, à son avènement, était couronné par le grand pontife dans le temple de Phthâ, à Memphis ; coiffés du Pschent et revêtus du costume des Pharaons, les souverains présidaient aux grandes panégyries religieuses» aux fêtes annuelles d'Isis et de Sérapis dans la capitale et à Canope. Pendant toute la durée de la dynastie, ils favorisèrent la caste sacerdotale, pourvurent largement à Tentretien d'Apis, de Mnévis et des autres animaux sacrés, et bâtirent aux divinités nationales des temples magnifiques sur les modèles anciens, sans y mêler aucun élément étranger. La sculpture seule s'éloigna un peu des types hiératiques par la rondeur des formes. Elle écarta aussi les masques animaux et ne les conserva que comme des attributs que les dieux portaient sur leur poitrine ^^^K

Alexandrie, devenue la reine des villes grecques, célébrait avec une magnificence, qui confond Timagination, toutes les fêtes religieuses de la mère-patrie. La description de la fête annuelle des Dyonisies ^^^\ donne l'idée d'un siècle où la suprême élégance de

2G0 l'alexandrie

Tart grec, encore visible, est étouffée par le luxe monstrueux et la fantaisie démesurée de TOriont; siècle des colosses, des galères de 300 pieds de long,

(les gigantesques hélépoles, et dont le héros songea un instant à faire sculpter le mont Athos à son image. Sur le vaste espace découvert qui s'étend devant la citadelle, on a semé des fleurs, planté des myrtes et des lauriers. Au milieu des tentes, où les soldats, les artisans et les étrangers sont invités à manger et à boire aux frais du roi, s'élève un pavillon circulain\ tendu de pourpre, supporté par des colonnes de 50 coudées de haut, en forme de thryses et de palmiers. Tout autour règne un balcon, d'où pendent des fourrures précieuses et des tapis de Babylonie. Cent lits d'or à coussins écarlates, à pieds de sphinx, disposés devant des trépieds chargés de vaisselle d'or, ont reçu les hôtes du roi ; courtisans, hommes de guerre, philosophes, savants, mêlés aux dynastes grecs de l'Inde du Nord, aux envoyés de Rome, aux satrapes de la Parthide, aux rois-pontifes de la Cappadoce et

du Pont. Ptolémée, en robe de pourpre, chaussé de brodequins dorés, la tète cerclée d'un diadème d'or, à pointes, fait le tour des tables, plaisante avec les convi-.es et répond à leurs toasts avec la coupe que lui |)rrsente son bel échanson Clino, dont il a multi])liè les images sur les places publiques. Il déclare

que quiconque restera sobre aujourd'hui, encourra sa disgrâce.

Cependant, la procession qui s'est formée dès la pointe du jour dans le Bruchion, s'engage sur la place pour se rendre au Stade, et, de là traverser la ville entière.

La statue symbolisant Hespéros, l'étoile du matin, ouvre la marche, précédant les bannières des corporations, les images des dieux, des génies, des héros helléniques, d'Alexandre-le-Grand et des ancêtres du roi, les unes dorées, les autres revêtues de robes «''datantes.

Dos enfants avec des brûle-parfums, des satyres portant des lampes allumées, des trépieds et des victoires, les tables d'argent oii sont placés l'autel de lîacchus et le lit nuptial de Sêmôlô, annoncent le char il 1 roues, traîné par 180 hommes, ou les prêtres et hîs prêtresses, les chorêgns des musiciens et des «%cteurs, les Baccliants et les Ménades, les cheveux êpars, maniant dos poignards et des serpents, s'agitent autour de la statue du dieu, brillante d'or et de pourpre; elle tient h la main droite un carchesion dont elle semble laisser fuir le contenu dans le désordre de l'ivresse ; à ses pieds sont amoncelés les cratères, les couronnes, les thyrses, les tambours, les masques tragiques et comiques.

La légende du dieu se dôroale ensuite dans une série de tableaux vivants.

Un char, traîné par 60 hommes, porte la figure automatique de Nysa, la nourrice de Bacchus, couronnée de lierre et de raisins d'or, vêtue d'une robe jaune et d'un manteau laconien ; par l'effet d'un mécanisme, elle se lève de temps en temps pour répandre du lait d'une coupe, et se rassied. Des satyres, conduits par Silène, font entendre un chant de nourrice.

Après une outre et un cratère d'argent de dimensions fabuleuses, remplis de vin ; après un buffet d'or de 10 coudées, à 6 gradins, étalant des pierreries et des objets d'art, apparaît traîné par 300 hommes un pressoir plein de raisins ; 60 Satyres les foulent en chantant au bruit des flûtes la chanson du pressoir, et le vin coule tout le long du chemin. 300 enfants, en robes blanches, le recueillent avec des congés et des psyctères d'or, et donnent à boire aux spectateurs.

Sur un antre char, on voit Bacchus se réfugiant à l'autel de Rhéa, pour échapper à la colère de Junon. Des nymphes courcmnées d'or, des hommes portant des candélabres et des cratères d'or ornés de figures en relief, accompagnent un char figurant un antre de couleur rougeâtre et tapissé de lierre, d'où s'envolent continuellement des ramiers et des tourterelles, ayant

DBS PTOLÉMÉES 263

aux pattes des rubans de couleur, pour qu'on puisse les saisir au vol. Deux sources en jaillissent, Tune de lait» 1- autre de vin.

Toutes ces représentations ne sont que le prélude de la plus éclatante, du triomphe de Bacchus revenant de rinde, qui, pour tous les assistants, se confond avec le triomphe d'Alexandre-le-Grand et de THellénisme.

Le dieu est assis, un thyrse d'or à la main, sur un éléphant enguirlandé de lierre, harnaché d'or. Sur le cou de l'animal, un satyre couronné de branches de pin semble donner un signal avec une corne de chèvre. Une lance et un thyrse de 90 coudées, un prodigieux phallus surmonté d'une étoile d'or, passent sur des chars. 500 jeunes filles en robes de pourpre,' 120 satyres pourvus de tous leurs attributs, des bandes d'ânes à fronteaux d'argent montés par des Silènes, précèdent une multitude de chars attelés de lions, d'éléphants, d'oryx, de bubales et d'autruches conduits par de jeunes garçons en tuniques de brocart d'or, armés de lances. On y voit les armes et les tentes des nations conquises, des femmes Indiennes et Parthes dans l'attitude de captives, et les images de toutes les villes grecques affranchies de la domination du Perse par le nouveau Bacchus, le fils de Jupiter et d'Olympias.

264 l'alexandrie

Les attributs des principales divinités Helléniques, la foudre, la lyre, Tégide, le caducée, le trident entourent un temple de 40 coudées de circuit qu'embrasse une couronne d'or étincelante de pierreries, et que suivent 300 joueurs de flûte, 300 citharistes, et 2,000 taureaux aux cornes dorées conduits par des sacrificateurs.

Le reste du cortège est un étalage des richesses et de la puissance de la monarchie: Des chameaux passent, chargés d'encens, de casia et de cinnamome. Des Ethiopiens portent des dents d'éléphant, des troncs de bois d'ébène et des vases pleins de paillettes d*or. Des chasseurs armés de javelots d'or conduisent des chiens de l'Inde, des lynx, des girafes et des panthères, d'autres tiennent des arbres d'où pendent des peaux d'animaux rares, et des cages remplies de paons, de perroquets et d'oiseaux d'Ethiopie. L'armée tout entière, 70 mille hommes environ, défile ensuite devant le pavillon royal ; archers et frondeurs crétois, lanciers cataphractes,phalangites à boucliers d'airain et à boucliers d'argent, cavalerie légère thrace et nyséenne, éléphants de guerre.

Qu'eût dit, à ses beaux jours, la sobre Athènes, à l'aspect de cette pompe inouie? Ce n'était plus là le triomphe, c'était le carnaval de l'Hellénisme.

La procession est terminée; la foule encombre les

DBS PT0LÉMBE8 265

thermes, court aux théâtres applaudir Sophocle, Ménandre, ou quelque astre, aujourd'hui oublié, de la nouvelle Pléiade Alexandrine. Le gymnase, le stade, le cirque, le grand amphithéâtre voisin de la porte de Canope se reiAplissent de spectateurs. Des trépieds d'or, offerts par le roi, sont distribués aux vainqueurs. Le soir est venu; la métropole du commerce et de la science est aussi la capitale de plaisir ; une cour licencieuse et raffinée donne l'exemple. Dans les ports, les navires montrent à leurs proues, tracés en lettres de feu, les noms de leurs propriétaires. D'admirables travaux d'irrigation ont changé en jardins parfumés le sol aride et blanchâtre du désert libyque dont l'isthme qui porte Alexandrie n'est qu'un prolongement. Les villas somptueuses, ensevelies dans les jasmins, les mimosas et les persea-laurus, les tavernes et les restaurants lupanars où s'entassent les soldats, les matelots, les pirates Pharites, bordent les deux rives du canal de Canope ^^^K Les barques thalamèges, les canges de parade aux voiles de pourpre, aux rames d'argent, manœuvrées au son de la musique, en remontent le cours pour aborder au faubourg d'Eleusis, car cet asile du plaisir porte le nom du lieu sacré où les Athéniens allaient chercher le remède de l'âme. — Là sont les retraites voluptueuses réservées à la foule élégante et opulente, les Deliciœ Alexan-

389 l/AI/£'XillfDRtK

dfnnœ qoe chuinteront un jour les poètes de Rome. Les hét£tïres en renom, les Mnésis, les Potbina» les Myctine^qui ont leurs palm et leurs stisUiues dans la grande yille, s'y rencontrent avec les satrapes hellënes qui gouvernent aujourd'hui les nomes de Sèsostris, avec des gens de cour^ des étrangers, des artistes^ Sur les lits à coussins de pourpre» inondés de fleurs, devant des tables , obargées de scares, de rôtis de paons et d'antilopes, de fruits d'Antirbodus, les convives boivent les vins de TArcbipel mêlés à Teau du Nil rafraicbie danç des calices de lotus. Dans la vapeur des aromates, les mélodies ioniennes accompagnent leç danses des jeunes filles égyptiennes et grecques représentant les heures du jour et de la nuit, defc bouffons et des androgynes. Toutes les idées folles, brillantes, ingénieuses, inatteadues, qui, comme des étincelles, jaillissent incessamment de la fournaise Aleiandrine^ se heurtent dans un dialogue étrange, oh les négociations audacieuses et les railleries sâûft» frein, les délires superstitieux et les vagues pressentiments, les récits des pays inconnus dont la sombre Egypte n'est que le seuil, l'évo&atian de la patrie hellénique et de mille ans de souvenirs, révèlent tous les contrastes de ce monde de déclin.. Après s'être moqué des dieux, on exhibe des amulettes; un so^ phiste déclame ; un philosophe hasarde Un système

DES PTOLBMÉES 267

bientôt mis à néant par le rire étincelant d'une hétaïre. Pour exciter les heureux à user de l'heure rapide, un esclave noir pose sur la table du banquet une momie emprisonnée dans ses bandelettes funèbres. La Grèce antique aurait eu horreur de ce raffinement, particulier à rÉgypte, le pays des morts.

Page 1