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ALEXANDRIE DES CÉSARS

Hadrien César est venu d'Antioche à Alexandrie. Il a été harangué à la porte de Canope par les archontes de la ville et par Tethnarque des Juifs, et s'est logé au Serapeura.

C'est une des figures originales de l'histoire que ce césar énergique et sensé comme un vieux Romain, sophiste et pédant comme un Grec d'Asie; possédant toutes les sciences, passionné pour tous les arts et s'y exerçant; jaloux de toutes les supériorités, bienfaisant et cruel par boutades ; tour à tour sceptique et crédule, railleur comme Lucien et Frédéric II, et retombant par ses fantaisies superstitieuses au niveau des mages et des prêtres de Cybèle ; tourmenté comme un moderne du besoin de changer de séjour et d'im-

pressions, et dont le règne de vingt-deux ans ne fut qu'un voyage ; vrai Prêtée qui voulait tout être, tout voir et tout savoir, et qui personnifie à merveille le chaos social, religieux et intellectuel où il vécut.

Les Alexandrins, qui le connaissent depuis son premier voyage en Orient, ont revu, circulant à pied dans les rues de leur ville, tête nue et en simple toge blanche bordée de pourpre, ce souverain de haute taille, au teint brun, aux yeux noirs et vifs, au nez pointu et provoquant, et dont une barbe épaisse dissimule les lèvres sensuelles et le rictus de satyre.

Bien que descendue au rang de ville de province dans rimmense empire de Rome, l'Alexandrie des Césars ne le cédait pas à celle des Ptolémées pour la population, la grandeur et la richesse. Elle portait encore les traces de la lutte des Égyptiens contre le premier César. La petite ville de Pharos, dans l'île de ce nom, qu'une gigantesque chaussée, l'Heptastade, reliait à la métropole, ne s'était pas relevée de ses ruines, et des cabanes de pêcheurs se groupaient seules au pied du phare bâti par Sostrate de Gnido, dont les vaisseaux voyaient briller les feux de soixante milles en mer. Le promontoire Lochias ne portait plus que les décombres de ce palais des rois, d'où l'Hélène du Nil avait charmé et troublé le monde. Mais le quartier grec s'était peuplé de splendides édifices : le

Cœsareum dédié au divin Jules, le Sébasteion ou temple d'Auguste, monument corinthien précédé de deux obélisques de granit rouge et renfermant sous ses portiques des salles de lecture. Hors de Tenceinte, à Test, s'élevait toute une ville nouvelle, la brillante Nicopolis, fondée depuis Tère romaine en souvenir de la victoire d'Actium.

Mieux que Rome peut-être, Alexandrie résumait ce moyen âge gréco-oriental qui commença à la mort

d'Alexandre et finit parle triomphe du christianisme. C'était toujours la ville de la science et de la libre pensée, le théâtre de toutes les superstitions et de tous les délires. Toutes les richesses de l'univers affluaient dans ce vaste emporium ; toutes les idées dont la fusion devait un jour, au contact d'un autre Éros, produire un monde nouveau, s'élaboraient dans ses écoles, ses sanctuaires et ses sociétés secrètes. Les philosophes, détrônés par les sophistes, étaient tombés si bas qu'ils abjuraient le raisonnement pour l'extase, devenaient mystagogues et thaumaturges. A part le groupe fier mais impuissant des Stoïciens, les savants du Muséum qui arrachaient tous les jours de nouveaux secrets à la nature, et les chrétiens peu nombreux encore en Egypte, il n'y avait partout que matérialisme brutal, faiblesse nerveuse ou grimace. Les dieux grecs et romains, trop froids, trop définis pour

le nouvel état de l'âme humaine, achevaient de pâlir devant les divinités orientales, expression du culte orgiastique de la nature, filles de la chimère et du rêve; la Mylitta babylonienne, TEsculape dePergame, Athys, Adonis. La religion dégénérait en science occulte. Les charlatans à la mode recevaient des honneurs presque divins. Le mage de Perse, le juif kabbaliste, l'hiérophante égyptien, l'astrologue de Chaldée avaient leurs cavernes de Mithra, leurs cryptes, leurs oratoires. Les Mesmer et les AUan- Kardec du temps évoquaient les morts, prédisaient l'avenir, interrogeaient le démon familier des assistants; le mysticisme assaisonnait la débauche. Ou immolait en secret des victimes liumaines pour lire dans leurs entrailles les arrêts du Destin.

Cette Babel d'idées convenait à l'insatiable curiosité du César, dévot à tous les dieux, abusé (non sans retours ironiques) par tous les songes. Il adora Sérapis, tout en s'étonnant du fanatisme des Alexandrins pour ce dieu vague importé cinq cents ans auparavant par Ptolémée Lagus. Il sacrifia devant le tombeau d'Alexandre, mais sans se permettre la fantaisie sacrilège de César Auguste qui avait fait ouvrir le cercueil d'or du conquérant. Dans son palais se succédaient les prêtres de toutes les religions, les nôcromans et les astrologues ; il conféra même avec les chrétiens et refusa de les persécuter.

Hadrien parut fréquemment au Muséum, cette grande société scientifique fondée par les Ptolémôes avec une largeur d'esprit qui fait honte à notre époque, et que les Césars se montrèrent jaloux de protéger. Comme les anciens rois, il s'assit à la table circulaire qui recevait pour le repas commun tous les membres du Cénacle. Il tint tête aux philologues, aux médecins, aux mathématiciens, aux astronomes, aux philosophes, se plaisant à les mettre aux prises, à les dérouter par la subtilité et l'imprévu de ses objections. Généreux et moqueur, il ne ménagea aux savants ni les épigrammes, ni les libéralités, rachetant, selon son habitude, les unes par les autres.

Parmi eux, Hadrien retrouva son ancien précepteur, le stoïcien Xanthias. Compris dans laper^cution exercée par Domitien contre les philosophes, Xanthias avait été exilé à Alexandrie, où plus tard Nerva lui donna une place au Muséum.

Quoique le moins stoïcien des hommes, Hadrien avait conservé beaucoup d'affection pour son ancien maître, et dès son avènement il- avait cherché, mais en vain, â l'attirer à Rome. Il le combla de témoignages de faveur, et voulut qu'il l'accompagnât dans la Haute-Egypte.

Pendant ce voyage, qui fut assez long, Hadrien se montra, comme partout, administrateur habile et

sévère, curieux et chercheur infatigable. Memnon s'empressa de lui faire entendre ces sons harmonieux dont s'émerveilla l'antiquité, etlespoôtes d'Alexandrie rivalisèrent de mauvais vers à* ce sujet. La découverte d'un bœuf Apis troublait la population égyptienne, et trois villes, Mendès, Hermopolis, Memphis, se disputaient l'honneur de posséder le dieu national. Hadrien termina ce grave débat. Partout, à Philœ, à Thèbes, Edfou, à Denderah, le césar restaura les temples et prodigua ses largesses aux prêtres. Le clergé reconnaissant multiplia sur les parois de granit des sanctuaires les images de l'empereur en costume de Pharaon, coiffé du pschent et prosterné devant la triade égyptienne. Les légendes qui accompagnaient ces figures qualifiaient le césar de dominateur des régions supérieures et inférieures, fils du Soleil, chéri d'Isis, approuvé des dieux modérateurs.

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