LE FAVORI
Ea revenant de la Haute Egypte, Hadrien, peu pressé de se retrouver dans la fournaise alexandrine, s'est arrêté pour longtemps dans la villa du préfet de rÉgypte,au bord du Nil, dans le nome de la Thébaïde.
Une après-midi, l'empereur et Xanthias se promenaient lentement dans une grande salle elliptique aux murs plaqués de marbre rouge, supportée par des colonnes de granit oriental. Les objets d'art rassemblés par Hadrien pendant ses voyages avaient été disposés sur deux rangs tout le long do la salle, et formaient comme une allée de statues, de vases et de bas-reliefs.
Hadrien et le philosophe n'étaient pas seuls. Sur un stibadium à coussins do pourpre se tenait demi couché
un adolescent de dix-huit ans, dont les traits candides étaient rendus plus suaves par une expression marquée de mélancolie. Sa courte chevelure frisée recouvrait le front et touchait presque à ses sourcils horizontaux et sombres. Quelque chose de Tvyfsov des yeux de Vénus attendrissait ses yeux noirs et pensifs, profondément enfoncés. Son nez s'écartait un peu du type grec. Ses lèvres étaient rouges et fortes, sa poitrine saillante. Ses membres aux contours pleins et doux tenaient le milieu entre la gracilité virile d'Apollon et la rondeur féminine de Bacchus. Une couronne de lierre serpentait autour de ses cheveux; une palla rouge, fixée à Tépaule gauche par un nœud de pierreries, laissait à nu le bras droit et la poitrine. Il portait un collier indien fait d'ongles de tigre enchâssés au milieu de rubis et de topazes, et cachant leur pointe aiguë sous des houppes de soie garnies de perles. La tête penchée et d'un air nonchalant, il effeuillait des fleurs de ce lotus rose auquel un poète d'Alexandrie venait de donner son nom, et dont les débris tombaient sur le pavé représentant des masques tragiques et des chimères. C'était le bel Antinous, l'échanson de l'empereur.
Le césar archéologue montrait avec complaisance au stoïcien les richesses destinées à sa villa de Tibur : des dieux égyptiens de style archaïque, en granit
rouge, les bras collés au corps ; d'autres, du temps des Ptolémées, représentés les bras libres et portant sur la poitrine les masques animaux ; des statues de toutes les saisons de l'art grec, depuis celle du grand style jusqu'à celle exquise encore qui se prolonge sous les rois macédoniens d'Egypte et d'Asie. On y voyait l'Amour ailé de Bupalos, l'Apollon éphèbe de Gonatas, deux centaures d'Aristéas d'Aphrodise.
Parmi ces radieuses merveilles, une Proserpine de marbre noir, avec Cerbère étendu à ses pieds, groupe d'une barbarie naïve et terrible, ravi à un antique sanctuaire de Carie, étonnait le regard.
— Voilà donc l'inévitable déesse, dit le philosophe arrêté devant cette figure sinistre. Ibimus ^ibimus
Le front d'Hadrien s'assombrit.
— Tout le proclame ici, Xanthias. En Grèce, en Ionie,on peut oublier la mort. C'est une ombre légère, elle ne trouble pas nos joies; mais sur cette terre des pyramides et des hypogées, elle triomphe, elle menace.
Après un court silence il reprit avec orgueil :
— Moi aussi, j'aurai un tombeau digne des Pharaons, digne de Rome. Depuis trois ans on y travaille sans relâche.
— Quoi! déjà?
— Je ressens parfois les atteintes d'un mal cruel et
je ne veux pas être surpris. Sur la rive gauche du Tibre, dans les jardins de Domitia,une base carrée de cent cinquante coudées de côté porte une immense rotonde dont les diverses assises ont été revêtues de marbres précieux. Dans l'intérieur de la rotonde un sarcophage recevra mes cendres. Un escalier monumental, décoré de statues, conduira vers la plateforme, où, dans un temple circulaire à coupole, mon image figurera sur un quadrige, dans l'attitude des dieux.
— Tu seras dieu alors par décret du sénat.
— Tu railles, philosophe ! l'instinct du peuple est plus sûr que tes syllogismes. Il croit que l'homme marqué ici-bas pour la grandeur suprême garde à jamais ce signe à son front, il le met dans l'Olympe. Quoi! depuis dix-huit ans, j'ai assuré la paix et la prospérité de cent vingt millions d'hommes, comme le soleil j'ai rayonné sur tous les points de cet empire, depuis les glaces de l'Hibernie jusqu'aux déserts. J'ai parcouru le cycle entier des connaissances humaines, fondé ou restauré des villes sans nombre, créé une nouvelle Athènes, interrogé tous les oracles, honoré tous les dieux, et je serais confondu dans la foule des morts vulgaires !
— Je ne sais.
— Je veux savoir.
— C'est ce qui t'est refusé comme à nous. Jouis de l'admiration des sages et de l'amour des peuples, ils
te sont dûs, César ; mais cesse de te consumer autour de l'énigme insoluble. Quand elle nous rappelle dans son vaste sein, la nature est sereine; imitons sa sérénité.
— Je revivrai parmi les dieux, je le crois ; mais ce que j'ai soif de connaître, c'est mon avenir durant cette vie terrestre. Mon bonheur, jusqu'ici constant, doit-il durer? Tant d'œuvres commencées s'achèveront-elles? Tant de projets seront-ils brusquement interrompus? Combien de temps encore présiderai-je aux destinées du monde ? Qui me succédera ?
— Je ne connais pas de philosophe assez hardi pour te satisfaire, dit Xanthias en souriant.
— Et voilà le fruit de tes quarante années de méditations, reprit vivement l'empereur. Pourtant le jour
qui s'écoule sera demain dans le passé et nous aura livré ses mystères. Comment un œil clairvoyant ne les lira-t-il pas d'avance? Avant d'apparaître, chaque événement projette une ombre. Pourquoi l'homme aimé des dieux, participant de leur science et de leur pouvoir, ne l'apercevrait-il pas ?
—Si ce mortel incomparable existe,je ne l'ai jamais rencontré. Mais que dis-je? Alexandrie fourmille do divins et de thaumaturges qui, à prix d'or, soulèvent
tous les voiles de Tlsis éternelle. Si la froide raison t'importune, agite avec eux des torches pour observer la direction de la flamme, regarde les serpents isiaques ramper lentement sur Tautel de Sérapis, dors sur la pointe d'un obélisque renversé pour avoir des songes prophétiques, livre ta main aux chiromanciens
— Non, non. Je suis las de ces façons d'interroger le sphinx. Les livres sibyllins, l'oracle de Castalie ne me trompaient pas quand ils m'annonçaient l'empire ; mais depuis, toujours déçu, j'ai passé en vain des mystères d'Étrurie à ceux d'Egypte et d'Eleusis. Amphilochus à Malles, Jupiter Casius à An tioche, Apollon à Didyme, Amphiaraûs à Oropos, n'ont livré à mon ardente* curiosité que d'obscurs logogriphes ou des promesses décevantes, car les dieux aussi sont ingrats et jaloux. Une seule force, je le sais maintenant, peut conquérir et nous livrer la science des choses futures : c'est la suprême amitié, c'est le dévouement.
— Je ne te comprends pas, César.
— Écoute. Un petit peuple d'Orient garde depuis plusieurs siècles la tradition d'une doctrine occulte, originaire de l'antique Chaldée : on l'appelle la Kabbale. J'y fus initié à mon premier voyage en Egypte; mais je doutais, aujourd'hui je me rends. Oui, d'après une expérience souvent répétée chez les
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adeptes, un ami, en se vouant à la mort pour son ami, peut redescendre du séjour mystérieux où il réside et lui annoncer l'avenir, mais ce sacrifice doit être entièrement volontaire.
— Un rêve de plus, dit Xanthias.
Antinous se leva soudain et fixant sur l'empereur ses yeux suaves et tristes :
— Quand tu voudras. César, j'irai chercher pour toi le secret du Destin.
Le ferme accent de ces paroles émut le philosophe.
— Tu n'y consentirais pas, César! s'écria-t-il. Hadrien ne répondit pas.
Vestinus, le secrétaire de l'empereur, entra, précédant le grand-prêtre de Léontopolis qui venait dénoncer au souverain le meurtre de deux chats sacrés. Le fougueux pontife ne réclamait pas moins que le supplice des soldats romains coupables de cet énorme attentat. Hadrien passa avec lui dans une salle voisine et le philosophe resta seul avec l'échanson qui avait repris sur le divan son attitude nonchalante et absorbée.
Xanthias se taisait, confondu de tout ce qu'il venait d'entendre, et distrait par d'amères pensées.
— Où as-tu vu le jour, Antinous? dit-il après une pause assez longue.
— En Bithynie, dans la montagne voisine de Clau-
diopolis, colonie romaine. Mes parents morts, le frère de ma mère, Lycus, un berger, me recueillit. Je suivais ses chèvres sur les pentes de TOlympe et le long des vallées profondes où les torrents résonnent dans les forêts de charmes et de cerisiers. Parfois, les jours de fête, je descendais jusqu'à la ville, avec Lycus. Les jeunes gens, les jeunes filles me souriaient amicalement et me disaient : Tu es beau, Mysias, car je ne m'appelais pas encore Antinous.
— Oui, tu es beau comme TÉros de Polyclète.
— J'avais treize ans quand Lycus, pour s'acquitter d'un vœu, fit un pèlerinage au temple de Comana Pontique, sonsacré à Ma, la grande déesse, et aussi à Sélôné. Je vis la sortie annuelle de la déesse, d'Athys et de Mên, les jeunes dieux de Phrygie, el à sa tête, le pontife, diadème d'or comme les anciens rois de Cappadoce, suivi de six mille hiérodoules, hommes et femmes, des prophètes et des enthousiastes. Pendant la nuit. Ma se montra dans la forêt sacrée qui tout à coup étincela de lumière. Les Galles me donnèrent une ceinture magique et des amulettes à l'effigie de la déesse. Ils me pressaient de rester et de me vouer à son culte ; mais, parmi les étrangers qui étaient venus sacrifier et consulter l'oracle, se trouvait Carinas, un chevalier romain.
—Le fils du Syrien, de l'afi'ranchi du Néron chauve !
— Il me remarqua et offrit à Lycus de m'emmener à Rome. Je ne voulais pas quitter nos montagnes. Je pleurai longtemps, mais Lycus me livra pour de Tor.
— Un enfant de plus au Minotaure !
— A Rome, avec d'autres enfants d'Asie achetés par Carinas, j'appris à jouer de la cithare, à danser, à chanter. Un sénateur, ami de mon maître, lui proposa de me confier pour quelque temps aux soins d'un philosophe. Mais Carînas s'y refusa pjtr piété, car, disait-il, les philosophes sont haïs des dieux.
— Scrupule digne d'un entremetteur et d'un marchand d'esclaves!
— Cependant l'empereur était revenu de son grand voyage. Je fus conduit à sa villa de Tibur, et je devins son échanson. Dès lors, j'ai toujours vécu dans ce tourbillon qui s'agite autour du maître du monde. Du Rhin à l'Ister, de la Bretagne à l'Arabie, j'ai suivi César dans sa course triomphale. Que de visions éblouissantes depuis trois années : rois, proconsuls, tétrarques, ac(îlamations des peuples, pompes sanglantes du Cirque, tumulte guerrier des légions ! oh ! souvent, comme enivré de parfuns trop forts, j'eus le vertige et je cherchai la solitude pour me retrouver moi-même et pleurer. Cette beauté que les sculpteurs reproduisent, que les poètes chantent, comme je l'aurais ensevelie sans regret dans mes forêts natales, ou
mieux encore à l'ombre du sanctuaire de Ma, la bonne
Déesse I Confondu parmi les acolytes du pontife, vêtu d'habits féminins, chantant des hymnes, agitant des encensoirs, j'aurais passé obscur, iiiaperçu, heureux. . .
— Quel merveilleux galle tu aurais fait I la grande mère de Phrygie ne pardonnera pas à Carinas de t'avoir écarté de ses autels.
— Aujourd'hui le Destin a parlé. Il m'appelle.
— Eh quoi ! tu veux mourir ?
— Oui, pour'revivre auprès d'un dieu.
— Es-tu fatigué d'offrir la coupe au Jupiter terrestre, et songes-tu à remplacer Ganymède au banquet des Olympiens ?
— César est déjà dieu sur terre, tu le sais ; partout, en Gaule, en Grèce, en Afrique, en Espagne, j'ai vu fumer l'encens sur les autels d'Hadrien.
Un sourire effleura les lèvres du philosophe.
— Quoi I tu ne crois pas à la divinité de l'empereur ? dit l'adolescent avec effroi.
— Parle comme si j'y croyais.
— Pourtant César mourra. Souvent le mal qui le consume lui arrache des gémissements; il mourra, mais pour entrer dans l'apothéose, pour revivre dans les astres, libre de souffrances, radieux, immortel, avec Trajan son père, avec le divin Auguste, avec Hermès, Bacchus, Adonis.
— Tu oublies le divin Claude, Néron, Hélios et Domitien, Tépoux de Minerve ; mais continue...
— Je veux Ty précéder pour apprendre et lui redire ce que son âme inquiète s'épuise à pressentir. Lui apparaîtrai-je face à face comme Patrocle au fils de Pelée ? Me reverra-t-il dans ses songes où je lui parlerai? Je vais le savoir. Mourir jeune comme ceux que les dieux aiment, oh I je ne le crains pas. Me dévouer pour César, ce raaîtce si grand pour tous, pour moi si doux, c'est mériter de n'être jamais séparé de lui dans le séjour des immortels et dans la mémoire des hommes.
— Tu te repais de chimères, insensé I
— César y croit, répondit Antinous avec douceur.
Le stoïcien le regarda un instant d'un air de pitié profonde.
Puis il entreprit de dissiper les nuages qui obscurcissaient cette âme féminine, douce et confuse. Il parla à l'éphèbe de l'ordre immuable de la nature, de ses lois éternelles et nécessaires, les seuls dieux que la raison pût reconnaître. Il prouva que la sagesse consiste à les accepter, à attendre patiemment, dans l'exercice de toutes les mâles vertus, l'heure de rentrer dans le Cosmos, sans crainte et sans espoir, comme le fruit mûr qui tombe de l'arbre. Il s'emporta avecéloquence contre les chimères malsaines d'Egypte
et de Syrie, cette poste du monde ffréco-romain ; contre les magiciens et les thaumaturges dont les artifices troublaient à la fois le cerveau débile d'un enfant et la raison puissante de César. Enfin il montra la doctrine du Portique comme un asile sur pour Tàmo humaine délivrée des terreurs vaines et des idoles, et mise au-dessus de tout désir.
Ce beau discours fut inutile. Antinous, qui l'avait d'abord écouté avec une résignation respectueuse, ne tarda pas à donner des signes de fatigue et d'ennui. Puis, étendant le bras gauche le long du coussin do pourpre, il y posa doucement la tête et s'endormit.