‹ La Vie Byzantine au VIe SiecleChapitre 56 sur 60 · L'IMMOLATION · texte numérisé non relu

L'IMMOLATION

Quelques jours s'écoulèrent. La pensée fatale éveillée par Antinous germait dans Tâme d'Hadrien. Pour le césar vieilli, tournaenté de rêves de malade, l'offre bientôt réitérée par l'adolescent, avec cette grâce simple que la jeunesse met à s'immoler, était une flatterie incomparable et nouvelle. Mais accepterait-il de vouer à la mort cette exquise fleur humaine, charme de ses yeux blasés, miracle de beauté qui efi'açait tous ceux de l'art? Son orgueil était satisfait, car, bien que le plus ombrageux des hommes, il ne doutait pas de la sincérité d'Antinoïis. Cotte certitude le lui rendait plus précieux, et il faiblissait à l'idée de s'en séparer. Alors, la superstition, cette autre maîtresse de son âme, revenait à la charge. Apprendre enfin, non plus par leshypothôses nébuleuses des

philosophes on les mensonges payés à prix d'or des devins et des hiérophantes, les secrets que lui gardait la vie, et les mystères qui suivent la mort ; entendre un être aimé les lui révéler de sa voix connue, et rappeler dans ces astres où sa divinité terrestre ébranlée par Tàge et la souffrance se transfigurait dans la gloire des Olympiens, quelle tentation pour

ce Faust impérial, affamé d'impossible, et descendu jusqu'à la magie!

Le trouble d'Hadrien avait frappé le philosophe, qui ne tarda pas à en deviner la cause. Ce sacrifice humain, volontaire, il est vrai, mais provoqué, fit horreur à Xanthias. Il s'employa de toutes ses forces pour l'empêcher, tantôt auprès du césar, tantôt auprès d'Antinous. Ce dernier n'opposa à ces raisonnements qu'une foi absolue à sa chimère, une résolution mélancolique et tranquille. Antinous n'était pas hellène. Il sortait d'une de ces tribus orientales, douces, crédules, indolentes qui faisaient le fond des populations de la Mysie et de la Bithynie, et dans ces pays montueux, pleins de forets profondes, menaient la vie pastorale, ensevelies dans une nuit intellectuelle complète, nuit toute ple'me de Dieux, comme dit Homère. Jeté presque sans transition de ses montagnes au palais des Césars, le jeune pâtre avait peu changé. Il n'appartenait en rien à la race active,

audacieuse, insolente des Narcisse, des Pallas, des Épaphrodite, qui avaient su faire de leur beauté le prix de la richesse et du pouvoir. Peut-être aussi se mêlait-il à sa confiance inébranlable dans les rêveries partagées par le maître du monde une sorte de lassitude et d'ennui. Il est permis, du moins, de conjecturer que sa singulière destinée avait empreint ses traits charmants de ce caractère de stupeur un peu sombre, si marqué dans toutes les images qui nous rendent sa forme accomplie.

Xanthias ne fut pas plus heureux auprès d'Hadrien. Il représenta vainement au césar que la raison, Thumanité, le soin de sa gloire condamnaient un acte cligne d'un Scythe ou d'un roi par the. Hadrien s'irritait

d'autant plus de ses objections qu'il se les faisait à lui-même tout le premier. H eut plusieurs conférences avec un vieux juif adonné aux mystères de la Kabbale. Il en sortait agité et sombre, pour s'enfermer de longues heures avec Antinous, toujours calme et triste. Ces entretiens, d'où le philosophe était exclu, provoquèrent dans l'entourage de l'empereur, qui ne soupçonnait pas ce qui se préparait, des plaisanteries

dont le dialogue de Lucien entre Jupiter et Ganymède peut donner l'idée.

Ce drame étrange et douloureux marcha vite à son

dénoûment.

Un soir, l'empereur, le philosophe et Antinous montèrent dans une grande barque égyptienne qui stationnait au bas de l'escalier de marbre de la villa. Dans le naos, percé de deux larges ouvertures, Hadrien et Xanthias s'assirent sur des sièges d'ivoire. Antinous s'étendit aux pieds de l'empereur sur une peau de tigre. Il avait revêtu le costume que les Égyptiens donnaient à leurs dieux, lorsqu'ils les représentaient ce qui était rare, sous forme humaine. Un pagne de Byssus enserrait ses reins. Une calantica, dont les pans tombaient des deux côtés sur ses épaules et qu'ornait au sommet le serpent symbolique, cachait ses cheveux et donnait à sa physionomie quelque chose de funèbre.

La barque suivait le cours du Nil ; d'un côté s'étendait la rive plate, cultivée, avec ses moissons jaunies, ses groupes de mimosas et de dattiers; de l'autre se dressaient, comme un mur gigantesque, de hautes falaises noirâtres trouées de grottes sépulcrales qui laissaient voir des hiéroglyphes et des peintures effacées. Le soleil s'était couché derrière le désert Libyque ; mais le Nil, entre ses rives devenues sombres, coulait lumineux encore comme le ciel rougeâtre et chaud qui s'y reflétait. Bientôt une vague lueur violette envahit l'horizon, et la nuit tomba subite.

L'entretien languissait ; Antinoiis n'y prenait au-

cune part et contemplait tantôt le fleuve, tantôt le firmament, dont les étoiles, une à une, perçaient Tazur.

Ils arrivèrent en face de la bourgade égyptienne de Besa, dédiée à un dieu local du même nom, dont on apercevait le temple aux colonnes trapues, surmontées de chapiteaux peints à figures d'hommes. Sur la rive opposée se dessinaient les toits en terrasse de la petite ville d'Hermopolis, consacrée à Hermès.

Antinous se pencha vers Hadrien et murmura quelques mots. L'empereur, étendant Te bras, lui montra un espace vide d'étoiles au-dessous de la voie lactée. L'éphèbe alors, d'un bond rapide, se précipita dans le fleuve qui l'engloutit.

Page 1