UN DIEU NOUVEAU
Trois ans plus tard, une immense multitude accourue de tous les points de l'empire, surtout des provinces orientales, se pressait aux abords de la riante cité gréco-romaine, qui, improvisée par Hadrien avec toute la furie d'une tendresse exaltée par la douleur, remplaçait l'obscure bourgade égyptienne de Besa, sur la rive où le corps d'Antinous avait été retrouvé, le lendemain de sa mort. On inaugurait solennellement le temple du dieu nouveau, qui déjà avait son culte officiel et ses prêtres, opérait des prodiges et rendait des oracles.
La légende s'était formée avec une incroyable rapidité. On racontait qu'une étoile nouvelle brillait près de la voie lactée depuis la mort volontaire du favori
d'Hadrien et qu'Antinous s'était montré à l'empereur pour lui révéler que, devenu dieu, il habitait cet astre.
Antinoé formait un carré long traversé par une grande voie principale. A l'extrémité nord de ce corso s'élevait le mausolée d'Antinous; à l'extrémité sud le temple dédié au nouvel olympien avec ses magnifiques colonnes corinthiennes apportées par des navires venus de Grèce et d'Ostie. Des portiques à colonnes bordaient les autres rues, dont trois traversaient la ville dans toute sa largeur. Près du port, formé par un coude du Nil, on voyait un arc de triomphe à trois entrées, surmonté d'un attique avec entablement dorique. Des statues équestres le flanquaient à droite et à gauche ; hors de Tenceinte se dressaient des thermes, un cirque, un gymnase. Autant qu'on peut le conjecturer aujourd'hui à la vue des ruines, tout cet ensemble n'avait rien de colossal ni de démesuré, mais offrait un aspect riant et gracieux, conforme à l'idée du geniics loci.
Dans tout le monde romain on érigeait des statues « au nouveau Bacchus, héros et dieu. » Claudiopolis lui dédiait un temple, les Mantinéens se rappelaient que leurs ancêtres avaient colonisé la Bithynie et le revendiquaient pour un des leurs. Ils instituaient en son honneur des fêtes annuelles et des jeux quinquen-
naux. Tarse, Ancyre, Adrianothère, Alexandrie, Cyrône, Hiêrapolis, Corinthe et une foule d'autres villes frappaient des médailles qui représentaient Antinous, avec les attributs d'Harpocrate, d'Apollon, d'Hermès. Les Grecs et les Égyptiens rivalisaient d'adorations. Les railleurs cependant ne manquaient pas. Quelques-uns observaient plaisamment qu'Hadrien avait beaucoup plus fait pour Antinous que Jupiter pour Ganymède,carce dernier, bien que figurant dans l'Olympe, n'avait jamais eu de temples, ni rendu d'oracles.
Le culte d'Antinous devait durer plusieurs siècles. Cet incroyable épisode religieux ne doit pas faire illusion sur l'état des esprits à cette époque mortellement sceptique et malade. Les candidatures à l'Olympe, inaugurées par Alexandre et dont les césars avaient repris la tradition, n'étaient au fond qu'un symptôme irrécusable de la décadence et de la fin prochaine du polythéisme. — L'homme était dieu ; les dieux n'étaient plus.
Hadrien survécut quelques années à Antinous. Crut-il le revoir dans la fièvre de l'hallucination, et ce fantôme, créé par sa pensée, lui renvoyait-il l'écho de ses rêves d'orgueil et d'apothéose ? Nous l'ignorons. Ce que Ton sait des derniers jours de l'empereur porterait plutôt à croire qu'il mourut désabusé, rail-
lant les thaumaturges à Tégal des médecins, plaisantant en vers sur son âme, « ce souffle vague, fugitif, y> qui, après avoir joué un instant avec la vie, va se » perdre, ombre d'une ombre, dans des limbes hu- » mides et froides. »
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BAGDAD SOUS LES KHALIFES
A quatre heures de chemin de la ville actuelle de Bagdad, sur la rive gauche du Tigre, les Parthes, cette avant-garde guerrière dé TOrient contre la civilisation gréco-romaine, avaient établi leur camp d'hiver, qui devint peu à peu la grande ville de Stésiphon, la future capitale des Sassanides. Avant Tlslamisme, leur dynastie régnait aussi sur l'Arabie du Sud. Mais le jour de la naissance du prophète, dit la légende arabe, un tremblement de terre ébranla le palais royal de Madaïn (Ctésiphon), le Tigre déborda; le lac de Sa^vâ se dessécha, quatorze tours du palais s'écroulèrent, et le feu sacré des mages, qui, depuis des milliers d'années, brûlait dans le sanctuaire, s'é-
teignit : un grand destin s'achevait, un autre allait commencer.
Peu d'années après la mort de Mahomet, Saad Ibn Abi Wakkas, vainqueur des Perses à Cadesia, entra avec ses cavaliers arabes dans la capitale abandonnée, et devant ses palais et ses « paradis », il se ressouvint des paroles du Coran à propos des Égyptiens engloutis dans la Mer Rouge : « Que de jardins, que de sources, » que de splendeurs et de voluptés dans lesquelles ils » se complaisaient, ils ont .dû quittera jamais! Moi,
» Allah, j'ai tout transféré à un autre peuple, et ni le » ciel ni la terre ne les pleurent » .
Un* siècle plus tard (l'an 145 de l'hégire), le Khalife Mansour, le fils de cet Aboul Abbas Abdallah le Sanguinaire, qui extermina la dynastie Ommeyade de Damas, posa la première pierre de la ville qui allait devenir la capitale des Khalifes, la reine de l'Orient. En mettant la main à l'œuvre, il prononça ces paroles : « Au nom de Dieu ! Loué soit le Seigneur ! Le monde » entier lui appartient, il le donne à qui il lui plaît T> de ses esclaves, et il assure à ceux qui le craignent » une fin bienheureuse. Bâtissez avec la bénédiction » de Dieu t » — Mansour ordonna de démolir le Charteau Blanc. (C'est le nom que les Arabes donnent encore au palais royal de Ctésiphon). Son vizir Chalid le Barmécide, d'origine Persane, et fidèle aux tradi-
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tions de sa race, essaya vainement de Ten détourner. Mais la destruction de ce monument colossal offrait tant de difficultés qu'on ne Tacheva pas, et le vizir ne put s'empôcher de dire que les Musulmans ne renverseraient jamais ce que les adorateurs du feu avaient édifié.
C'est au point central de l'Orient et de TOccident, dans la région où brillèrent tour à tour Babylone, Ninive,Séleucie,Ctésiphon, ces puissantes métropoles devenues de vastes champs de ruines, que s'éleva la nouvelle capitale de l'empire avec sa double enceinte circulaire de hautes murailles flanquées de tours et bordées par un fossé alimenté par le Tigre, ses portes d'airain, ses bazars couverts, ses médressés, ses observatoires, ses palais construits sur le type Sassanide, ses mosquées aux portails gigantesques, aux coupoles ovoïdes chargées d'inscriptions décoratives sur fond d'or et d'azur <i>.
Au delà du pont du Tigre, hors de l'enceinte, les caravansérails du faubourg d'Al Khor reçoivent les marchandises arrivant de la Chine et du Thibet par le Turkestan et la Boukharie, celles que l'Inde expédie par mer à Bassora et qu'apportent les barques qui sillonnent les eaux jaunes du fleuve. Par les canaux reliant Mossoul à Bagdad affluent les produits de Constantinople et de l'Egypte déposés dans les ports de la
Syrie ^^\ Le faubourg où les Juifs ont plusieurs synagogues, renferme aussi de vastes hôpitaux entretenus aux frais du Khalife. Le Médressé principal étale au bord du Tigre sa longue façade couverte de versets du Coran en caractères coufiques entremêlés de fleurs. 3,000 jeunes gens qui seront un jour des mollahs, des professeurs, des kadis, des généraux, des vizirs, y reçoivent T instruction encyclopédique de l'époque, les études scientifiques et littéraires alternent avec les exercices du corps, le tir de l'arc, le djerid, l'équitation, la manœuvre des barques sur le fleuve.
Entrons dans ces bazars éclairés par des coupbles percées à jour, et dont les murs blancs sont égayés par des arabesques de couleurs vives. Dans ce labyrinthe de rues, traversé par une large voie où roule tout le jour, comme un fleuve vivant, une foule cosmopolyte et bigarrée, l'Orient et l'Occident ont versé leurs richesses ; le brocart et les joyaux Byzantins, les porcelaines de Chine, les verreries de Baalbeck et les vases peints des Baléares, le baume et l'encens de l'Yémen^ l'acier et les châles de Kaschmir,les manuscrits sur peau de gazelle et sur papier de soie de Samarkand. Des dames de haut parage, en robes de satin à fleurs d'Egypte, serrées par des ceintures roses où éclatent les diamants et les perles, circulent, escortées d'eunuques, sur des ânesses blanches de
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Mésopotamie. Elles s'arrêtent devant la boutique d'un joaillier, marchands de bazar, chiens de Séleucie <•>, c'est tout un pour la rapacité et pour le flair. Celui-ci est homme à leur offrir des chrysolithes de Mauritanie provenant des trésors perdus par Alexandre, lorsqu'il cherchait dans les déserts d'Afrique la source de vie c*>. Près de là, un professeur et un poète s'attaquent sur des questions de grammaire. C'est un furieux combat à coups de langue. Qui eût cru que les petits-fils d*Antar se plairaient un jour à ceR duels d'école ?
Voici des derviches portant écrits sur leurs calottes ces mots : « Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu ^ ; des soldats de l'Irak aux arcs de palmier, aux carquois
de cuir incrusté d'agathe et de cornaline, des médecins à cheval, des khadis en simarre noire coiffés d'un turban de môme couleur enroulé autour d'un long bonnet, des astrologues à la robe semée d'étoiles. La foule s'amasse autour d'un chanteur arabe qui s'accompagne sur le mizhar <^>. Il chante l'air de Djinn, qui passe pour avoir été dicté par les génies aux virtuoses à la mode, Ibrahim et Mauceli, dont le Khalife, qui en raffole, a rempli l'autre jour la bouche de perles fines. Un prince Persan entre avec de grandes démonstrations de respect dans une boutique tenue par un chambellan du Khalife, et lui remet une bourse
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contenant 100 dinars d'or <*>, il reçoit en échange un petit tapis d'étoffe, commune, marqué du sceau du Commandeur des Croyants qui Ta, croit-on, tissé luimême, car le possesseur de tant de trésors est censé vivre du travail de ses mains <'^. Ces étrangers à la robe de soie brochée d'or qui échangent des bijoux de
Gonstantinople contre des aromates de Tlnde, sont les ambassadeurs du Basileus, qui mènent de front le commerce et la diplomatie. Voici les envoyés du Caboul et ceux de Tempereùr du Thibet. Ces hommes blonds aux yeux bleus, chaussés de sandales et dont la courte tunique est recouverte d'un justaucorps de peau de loutre, viennent de la cour du grand empereur de la Francie, pour demander au Khalife de protéger les pèlerins chrétiens qui se rendent à Jérusalem.
Le palais des souverains de Bagdad « le château de l'éternité », comprenait les casernes de la garde et les divans ou bureaux préposés à l'administration de l'empire. La partie habitée par le Khalife était une succession de salles circulaires à coupoles, aux parois revêtus d'applications de jaspe et d'albâtre, tendues de tapisseries représentant des chasses, des concerts et des danses d'aimées ; des portes d'ivoire et d'ébène plaquées d'or et de nacre y donnaient accès. Des animaux fantastiques et des enroulements de plantes
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décoraient les chapiteaux et les bases des colonnes. L'hiver, Taloès de Mandai brûlait dans des réchauds ; Tété, des courants d'air amenés par des tubes ensevelis sous des monceaux de fleurs, répandaient une fraîcheur embaumée; le parc et les jardins s'étendaient jusqu'au Tigre; un vaste étang en occupait le milieu; les allées, pavées de cailloux multicolores, donnaient à rœil l'illusion d'un tapis ; bordées de grands vases incrustés de pierres précieuses et remplis de fleurs, elles séparaient les divers massifs d'arbres touflfus où erraient les gazelles^ où s'ébattaient les oiseaux rares ; des canaux circulaires étages laissaient retomber l'un dans l'autre les nappes de leurs ondes ; les lions avaient leurs palais, cour carrée pavée de marbre et close de murs très élevés, contre lesquels s'appliquaient de grandes cages de fer doré. De temps en
temps on lâchait dans la cour ces rois du désert dont les plus beaux portaient des colliers d'émeraudes, et du haut d'une terrasse, le maître aimait à les voir bondir et à entendre leurs rugissements <®>.
Là vivait le Khalife avec ses femmes, ses gardes du corps recrutés en Perse, dans le Turkestan et laTransoxiane (car il se déflait de la noblesse arabe), ses vizirs, ses historiographes, ses poètes et ses bouffons qui recevaient quelquefois des coups de bâton quand ils n'avaient pas réussi à le faire rire. Généralement
invisible pour le reste de ses sujets, comme ces anciens rois de l'Iran sur le type desquels il tendait de plus en plus à se régler, il ne se montrait guère en public qu'une fois l'an, dans une solennité religieuse dont nous parlerons. Parfois, des pèlerins de l'Hedjaz ou de l'Yémen, venus dans la nouvelle ville sainte de l'empire pour contempler les traits du vicaire du Prophète, se groupaient devant le grand portail du Palais en criant : « Seigneur I lumière et splendeur de l'Islam, » donne-nous la faveur de ta présence ! » mais leur prière n'était pas écoutée. De grands officiers du Khalife se mêlaient aux suppliants et criaient aussi : « Seigneur! manifeste ta paix à ces hommes venus de » si loin pour s'abriter à l'ombre de ta gloire ! » Alors, derrière les treillis d'or d'une fenêtre basse, apparaissait vague et indistincte la figure du Commandeur des Croyants qui, par une fente, laissait passer un pan de sa robe que les pèlerins baisaient tour à tour avec la ferveur de l'adoration <•>.
Un million d'habitants au moins peuplait la capitale des Khalifes, toute la région environnante, aujourd'hui désert grisâtre entrecoupé de marais salins, était alors un jardin splendide, sillonné de canaux navigables. Il s'étendait jusqu'à Bassora, l'industrieuse et la savante, « la coupole de l'Islam ».
Les Arabes, les Syriens et les Persans formaient le
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fond de la population de Bagdad. Ces derniers étaient les plus nombreux. La plupart profesvsaient l'islamisme, mais en l'accommodant à leur esprit national, amoureux des mythes et des légendes. De là devaient naître la divination d'Ali et la foi à son prochain retour, /a passion d'Hussein, l'adoration des imans de leur race, considérés comme des incarnations successives du Très-Haut, croyances où l'influence boudhique est visible, et toutes les particularités qui aboutirent au schisme définitif. Beaucoup de Persans restaient fidèles au Magisme. Ce culte passait pour idolâtrique et n'était pas toléré dans la capitale, mais conservait encore de profondes racines dans les provinces. Les chrétiens n'étaient pas molestés, bien que certaines manifestations publiques de leur religion fussent interdites ; un grand nombre étaient Nestoriens, et cette secte qui rejetait le culte de la Vierge, et qui avait souffert pour l'unité de Dieu, était assez sympathique aux musulmans. Les vieilles religions païennes de la Babylonie et de la Chaldée comptaient encore quelques adhérents. La Mésopotamie abondait en Juifs. Cette terre, presque aussi sacrée pour eux que la Palestine, gardait les tombeaux plus ou moins authentiques de beaucoup de leurs patriarches et de leurs prophètes. Les Juifs de Bagdad étaient riches, influents, très adonnés aux sciences, surtout à la
médecine et hautement favorisés par les Khalifes. Leur chef, toujours pris dans une famille qui prétendait descendre du roi David, portait le titre de prince de la captivité. Il était solennellement investi de sa dignité par le Khalife qui lui remettait un sceau. Son autorité s'étendait sur toutes les Juiveries de la Mésopotamie, de la Perse et des provinces plus reculées, jusqu'à rindus. Il nommait les rabbins, levait des taxes sur ses coreligionnaires et exerçait tous les droits qui avaient appartenu au Cfrand-Prêtrede Jérusalem. Chacun des sujets de l'empire, quelque religion qu'il professât, devait se lever à son approche, et le saluer avec respect, sous peine de cent coups de bâton. Quand il se rendait à cheval chez le Khalife, vêtu de brocart d'argent et coiffé d'un turban diadème d'or, de nombreux cavaliers l'escortaient, et un héraut criait devant lui : « Place au flls de David ! » <^®>
La fièvre conquérante qui avait possédé les premiers Khalifes, avait fait place depuis la chute des Ommeyades à un grand désir de repos, de jouissances sensuelles et intellectuelles, et l'énorme richesse que le commerce et les tributs de tant de peuples faisaient affluer au centre de l'empire augmentait encore cette disposition. Après tant d'efforts héroïques, après de si extraordinaires accès d'enthousiasme, l'islamisme arabe voulait vivre à l'aise et prendre du bon temps,
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c'est dire que la décadence allait venir. Les premiers conquérants arabes, leurs chefs du moins, n'étaient pas des nomades, mais des citadins parvenus à un assez haut degré de culture. Ce n'est pas dans les pays conquis qu'ils prirent le goût de la vie polie^ ils l'avaient apporté avec eux. Transplantés en Syrie, en Egypte, en Perse, de tels hommes devaient s'assimiler avec une étonnante rapidité la culture de ces contrées où l'hellénisme avait laissé tant de traces ; de cette fusion naquit une société brillante, variée, habituellement plus libre et plus tolérante qu'on ne se l'imagine, mélange attrayant d'activité industrieuse, de plaisirs raffinés et de curiosité d'esprit, heureuse enfin sous les premiers Abbassides, quoique souvent troublée par des luttes intestines et des retours de fanatisme.
Quelques métropoles musulmanes (Gordoue, Ispahan, le Caire) ont offert avec moins de puissance et d'éclat un spectacle assez analogue. Mais ce qui assure la prééminence au siècle des Abbassides, c'est l'intensité du mouvement intellectuel dont Bagdad fut le foyer. Gomme les savants d'Alexandrie se répandirent autrefois dans tout le monde gréco-romain, de même l'astronome, le mathématicien, le médecin, le chimiste, le philologue, sortis des écoles de Bagdad, de Koufa et de Bassora, allaient porter à Gonstantinople, en Afrique, en Espagne, comme dans le Thibet, le Caboul
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et la grande Boukharie, non-seulement les trésors scientifiques transmis par les Hellènes et les Indiens, mais encore le fruit précieux de leurs propres découvertes.
De tout temps les Arabes aimèrent à contempler ces astres qui furent leurs premiers Dieux. De tout temps leurs poètes s'inspirèrent de ce spectacle. Aboul Maani disait magnifiquement :
« C'est avec les clous d'or des étoiles que Dieu fixa » le voile éclatant du jour et le crêpe sombre de la » nuit. Quand une étoile tombe du ciel, ce n'est qu'an » clou qui se détache du palais du seigneur Dieu. »
Ce penchant inné devait produire un développement extraordinaire de Tastronomie, quand les livres qui traitaient de cette science, surtout le grand Sindhind (Révolution des siècles), porté par un Indien à la cour de Mansour et traduit par Alfazavi^ et le livre de Ptolémée traduit par le Nestorien Honian sur l'ordre du Khalife Mamoun, furent devenus accessibles aux Arabes. Partout s'élèvent des observatoires munis d'instruments perfectionnés et souvent gigantesques ; il y eut des congrès astronomiques ; Mamoun fit exécuter deux fois la mesure du degré terrestre ; on dressa des catalogues et des cartes des étoiles visibles ; le pendule fut appliqué à la mesure du temps ; les astronomes arabes vérifièrent la précession des
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équinoxes, déterminèrent l'obliquité de l'écliptique, accumulèrent les observations sur la conjonction des planètes, l'occultation des étoiles, les éclipses, les solstices, etc. Après avoir reçu en astronomie tant de leçons des Indiens, ils furent bientôt en état de leur en donner à leur tour.
L'astrologie, qui, chez tous les anciens peuples de l'Orient, n'était pas distincte de l'astronomie, continua d'être en crédit à la cour des souverains, et à leur exemple devint d'un usage fréquent dans tous les rangs de la société musulmane. Un passage de ces mille et une nuits qui contiennent de si précieux détails de mœurs, est à citer à ce propos. Nos barbiers d'Occident nous entretiennent tout d'abord des petits événements de la ville. A Bagdad, on va le voir, c'était autre chose :
« Le barbier, dit le jeune boiteux de Bagdad, mit » beaucoup de temps à déplier sa trousse et à préparer » ses rasoirs. Au lieu de mettre de l'eau dans son » bassin, il tira de sa trousse un astrolabe fort propre, V sortit de ma chambre et alla au milieu de la cour » d'un pas grave prendre la hauteur du soleil. Vous » serez bien aise, dit-il. Seigneur, d'apprendre que » nous sommes aujourd'hui au 18« jour de la lune de » Safer, de l'an 253 de l'hégire, et de l'an 7320 depuis » l'époque du grand Iskander aux deux cornes
» (Alexandre), et que la conjonction de Mars et dé » Mercure signifie que vous ne pouviez choisir un » meilleur jour que celui-ci pour vous faire raser » <">.
Les mathématiques suivirent les progrès de l'astronomie ; les livres de Diophante et d'Euclide, la sphérique de Ménilaûs d'Alexandrie, le traité d'Archimëde sur la sphère et le cylindre et tant d'autres, furent traduits par ordre des Khalifes Haroun et Mamoun. Ces traductions n'étaient pas toujours exécutées sur les originaux grecs, mais parfois sur des traductions Syriennes et Persanes ; le système de numération des Indiens fut adopté, et par l'intermédiaire des Arabes se répandit bientôt en Occident. L'algèbre, dont les
grecs n'avaient donné que le germe, prit un grand essor. Mohamed-ben-Musa en donna uncompendium ; la trigonométrie devint une science distincte; l'optique, l'hydrostatique s'enrichirent de précieuses découvertes. L'impulsion donnée par les savants du siècle des Abbassides devait influer puissamment sur le brillant développement des mathématiques et de la physique dans le moyen-âge italien et préparer les progrès décisifs des temps modernes.
Les Arabes avaient été initiés à la médecine grecque par les écoles Nestoriennes d^Edesse (Mésopotamie) et de Dschoudisapour (Susiane). Les traductions d'Hippocrate, Galien, Dioscoride, et ordonnées par les
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Khalifes, achevèrent d'en répandre la connaissance. Haroun avait à sa cour deux médecins indiens, Manka et Saleh. Manka traduisit de Sanscrit en Persan le traité classique de médecine intitulé Susruta, et un traité des poisons. On emprunta aussi aux Indiens plusieurs procédés chirurgicaux, entr'autres la rhino-
plastie ; la loi religieuse interdisait Tanatomie des cadavres humains, mais on disséquait des animaux, surtout des singes. Sous Mutawakil, Al-Djahid publia une histoire des animaux. On vit, dit-on, à Bagdad, jusqu'à 860 médecins. Bientôt tous les souverains, même chrétiens, appelèrent auprès d'eux des médecins arabes ou juifs. Ce furent des Espagnols de Cordoue qui portèrent au xiii« siècle la science d'Avicenne à Montpellier, et participèrent à la fondation de cette grande école de médecine, établie sur le modèle des écoles arabes.
On cherchait avec ardeur la transmutation- des métaux et le breuvage immortel, et tout en les cherchant vainement, on trouvait autre chose. On sait combien les arabes excellèrent à décomposer les substances pour opérer des combinaisons nouvelles, ce que n'avaient pas su faire les savants d'Alexandrie. A Bagdad, les droguistes qui ne se distinguaient
guère des alchimistes, étaient des personnages. C'est à eux et à leurs émules des autres royaumes arabes,
que Ton doil la philosophie chimique, la connaissance de la fermentation alcoolique, des composés des divers acides, et les premières prescriptions magistrales» qui, par l'école de Salerne, se répandirent dans le midi de l'Europe <^2).
La philologie fit d'étonnants progrès. Tous les dialectes arabes furent classés et définis. Sous Mansour, Chalib fixa le système de la prosodie arabe, dont les Persans allaient bientôt adopter les règles. Ibn Othman publia une grammaire si parfaite, qu'on
ne l'appelait plus que le livre (al KitabJ. Les grandes anthologies poéti ques (lellamasa, le Kitab-el-Aghani) sont de cette époque.
Les historiens et les chroniqueurs furent nombreux sous les Abbassides. Àlbaladori raconta les conquêtes des Arabes. Ibn-el-Mogassa, guèbre converti, composa la chronique nationale des Parthes.Tabari publia la connaissance du passé. Ibn Mohammed, de Madaîn, écrivit 40 livres sur Mahonlet, sur les Koreichites, sur l'histoire des Ommeyades et des premiers Abbassides. Masudi, né dans l'Irat et grand voyageur
traduisit du Persan l'histoire des Sassanides,et publia ses prairies d'or, le plus précieux monument historique que nous aient légué les Arabes.
On rassemblait de tous côtés les traditions orales du prophète, afin de s'en servir pour fixer le dogme
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et la jurisprudence, car, disait-on, « le noble sabre » Mâthour, fabriqué par les Djinns, est moins tran- » chant (décisif) qu'une tradition authentique » .
Les Médresès de Bagdad, de Koufa et de Bassora, auraient mérité le nom d'universités, car on y enseignait toutes les sciences alors connues ^^^K Les bibliothèques privées et publiques abondaient et les manuscrits précieux figuraient souvent parmi les dons que
les ambassadeurs étrangers apportaient aux Khalifes. Un docteur de Bagdad refusait de se rendre à Bokhâva sur l'invitation du sultan de cette ville, parce que le transport de sa bibliothèque aurait exigé 400 chameaux <^*\ On attachait le plus grand prix à la calligraphie et à l'enluminure ; une belle copie du Coran avec les titres des Suras en lettres blanches sur fond d'azur, avec ses accents d'or et de couleurs vives, et ses encadrements d'arabesques, passait pour « le jardin des yeux. » La ligne noire tracée par la main" du calligraphe paraissait « plus belle que le fard sur la joue de la beauté ».
Le progrès et la diffusion des sciences furent singulièrement favorisés par des voyages oJi le désir de s'instruire et la simple curiosité tinrent souvent autant de place que l'intérêt du trafic. Ni les missionnaires chrétiens, ni les négociants de Venise n'en ont accompli de plus longs et de plus périlleux. « J'ai beau-
» coup voyagé^ disait un poète. Dans chaque pays » j'ai trouvé du plaisir, et j'ai obtenu un épi de » chaque meule ». La masse de monnaies arabes trouvées enfouies dans les régions les plus inaccessibles de TAsie^ et jusques dans les parties de la Scandinavie voisine du pôle^ témoignait de cette étonnante activité; elle profita particulièrement à la géographie que les Arabes avaient apprise des Grecs, et où devaient s'illustrer Ibn Hankal, Edrisi, Bekri, etc.
L'architecture,^ au temps des Abbassides, se borna à reproduire, en les modifiant, les anciens types Sassanides : carrés allongés surmontés de coupoles, arcades à niches groupées autour d'un arc gigantesque à plein
cintre masqué par un haut portail elliptique <">. Ce genre de constructions, d'une imposante grandeur, devait se répandre dans toute cette région de l'Orient musulman, de Bagdad à Ispahan et à Delhi. Il faut chercher ailleurs, en Egypte, en Espagne, en Sicile, la vraie architecture arabe, art qui fut lui-même essentiellement imitateur, tout en marquant ses emprunts d'un indélébile caractère national. Ce n'était pas le temps des galeries à jour, des minarets découpés, des longues avenues d'arcades ogivales retombant sur de frêles colonuettes, des murs intérieurs dispa--^ raissant sous une ornementation géométrique, ingénieusement compliquée de toutes ces broderies
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architecturales qui étonnent le regard, mais où les juges sévères ne veulent voir qu'un ravissant décor.
Malgré les prohibitions du Coran au sujet de la représentation des êtres animés, il ne manquait pas à Bagdad de peintres « qui avaient le soleil pour palette » et qui traitaient les sujets les plus variés. Ici encore le contact de la Perse avait fait fléchir la loi religieuse. Le parc du palais contenait un pavillon des peintures. Quand les Mongols saccagèrent Bagdad, ils trouvèrent dans les appartements du Khalife 100 pièces d'étoffe représentant la suite des différentes dynasties arabes, avec les portraits des rois et des hommes célèbres de leur temps. Au-dessous de chaque figure était écrit le nom du personnage, le nombre d'années qu'il avait vécu, etc.
« La langue du poëte est la clef du trésor de Dieu » . Cette image, un peu forte pour nous, montre le prix que de tout temps les Arabes attachèrent à la poésie. Celle qui fleurit à la cour des Abbassides n'était plus l'antique poésie pastorale et guerrière des Moallâkat et du Roman d'Antar, mais de la poésie de circonstance, au service des souverains et des grands, dont elle flattait les passions, bonnes et mauvaises; on chantait le vin et l'amour; on célébrait « ces beautés » dont les sourcils, pareils à des arcs, menacent de » flèches inévitables ceux qui osent les regarder, dont
» lâ bouche ressemble à l'anneau de Salomon sur » lequel est écrit le nom ineffable de Dieu, dont les » dents brillent entre les lèvres comme l'éclair autour » d'un astre ». Abdallah, l'un des poëtes de Mamoun, s'écriait non sans grâce : « Nous que le glaive des » batailles n'a pas fait reculer, nous tremblons devant » des yeux noirs ; nous qui attaquons le lion avec » nos lances, nous sommes domptés par un regard de » gazelle». On ne louait pas toujours ; les poètes s'invectivaient avec la verve propre au genus irritabile, et s'attaquaient môme aux plus hauts personnages. Un poète de cour s'amusait quelquefois à chanter
la vie d'aventure dans le désert, et affectait de commencer une ode à la manière antique par la description minutieuse du chameau qui l'avait porté jusqu'au palais de son Mécène; mais ce genre était devenu aussi fade et aussi faux qup les bergeries de Fontenelle. La cour de Bagdad vit une telle affluence de faiseurs de vers, qu'on dût leur donner, sous le titre pompeux de prince des poètes, un chef chargé de les examiner et de les classer. Leur art était devenu à la mode, ce qui est ordinairement un fâcheux symptôme. Les chancelleries des états musulmans allèrent, diton, jusqu'à échanger des notes diplomatiques en forme de casside I Comme la poésie alexandrine, celle du siècle des Abbassides ne fut guère qu'un jeu de l'esprit
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et surtout de la mémoire, quelque chose d'harmonieux mais d'artificiel, un élégant cliquetis de syllabes. Il faut faire une exception pour Montenebbi (x® siècle), que les historiens de la littérature arabe placent à un rang élevé ; il disait de lui-même : « Je parle clair, comme j'y vois clair». Bien qu'en décadence, la poésie tint une place considérable dans la vie sociale de ce temps ^^^\ Quelques anecdotes nous en donneront une idée.
Le Khalife Mahdi, le père d'Haroun-al-Raschid, ayant su qu'Aboul Otahiya avait renoncé à la poésie par scrupule religieux, le fit jeter en prison avec menace de lui faire couper la tête, s'il ne lui envoyait au plus tôt quelques vers nouveaux. La résolution d'Aboul Otahiya ne tint pas devant un aussi terrible admirateur, il préféra rester poëte et vivre. Mahdi lui-même était poëte, voici comment il essayait d'attendrir une beauté farouche :
« Je vois une source et je ne puis y ètancher la soif » qui me consume. Puisse Dieu m'arracher le cœur et » me transporter ensuite dans les demeures de l'éter- » nité!Tous les autres mortels sont mes esclaves, et » tu dédaignes de régner sur moi. Mon amour est si » grand que, si tu devais trouver du plaisir à me » couper les pieds et les mains, je te crierais : » frappe » I
Ces vers sont médiocres, il faut l'avouer, mais prouvent qu'en amour, du moins, Mahdi n'était pas un tyran .
Abou*Nurras, un des poètes favoris d'Haroun, avait fait le voyage d'Egypte pour offrir au financier Ghas^ sib un poëme où figurait cette strophe :
« Si nos chameaux ne se dirigent pas vers le pays » qu'habite Ghassib, vers quel autre homme généreux » pourraient-ils nous porter » ?
De retour à Bagdad, Abou-Nurras parut devant Haroun qui lui dit avec humeur : « Gomment feras-tu » pour me louer après ce que tu as osé dire de » Ghassib » ?
Le rusé poëte de cour, qui avait prévu le cas, ri<* posta immédiatement par ces vers :
« Quand nous te louons, la louange demeure tou- » jours au-dessous de la vérité; quand nos louanges » s'adressent à un autre, c'est toujours toi qui es » présent à notre pensée » .
Tahir, un des généraux de Mamoun, avait demandé des vers à Abou-Tamman, qui lui envoya ceux-ci :
« Mes compagnons disaient : Veux-tu nous conduire » dans la contrée où le soleil se lève? J'ai répondu : » non, mais je vous conduirai dans la demeure où le » soleil de la bienfaisance resplendit sur le monde » entier. »
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Tabir paya ce coup d'encensoir 40,000 dirrhems.
En revanche, le poëte Alakarrak eut cruellement à se repentir d'avoir loué, fort ridiculement il est vrai, un certain Abou-Doulaf que le Khalife n'aimait guère :
« Abou-Doulaf est pour nous le monde entier. S'il » détourne de nous sa face, pour nous le monde entier » s'épanouit. Tous les flls de l'Arabie, qu'ils habitent » les cités ou les déserts, n'empruntent que de lui » leurs plus nobles qualités. Pour lui, le sort et ses » vicissitudes n'existent plus^ son regard, quand il » s'arrête sur un mortel, lui donne la vie ou la mort».
Mamoun, ayant lu ces vers, entra dans une colère furieuse, et flt arracher la langue à Alakarrak, pour n'avoir pas craint de parler d'un homme avec des expressions réservées à Dieu seul.
Ibn Errumi, qui vivait sous le Khalife Mutadhid, avait offensé par une satire le vizir Kevim. Dans un festin où tous deux assistaient, un affldé de Kevi'm versa du poison dans la coupe du poëte qui en ressentit bientôt les effets et se dirigea en chancelant vers la porte. 4f Où vas-tu ? » lui demanda le vizir d'un ton doucereux. « Là où tu m'envoies, » répondit Ibn Errumi. « Salue mon père de ma part, » ajouta le vizir, en ricanant (son père était mort depuis longtemps). La réplique du poëte fut terrible : « Ohl dit-il,
je ne vais pas enfer. » Puis il se traîna jusque dans sa demeure et mourut.
La musique et le chant, qui étaient déjà chez les Arabes des arts nationaux, gagnèrent encore à Timitation des mélodies persanes et gréco-syriennes; le mizhar, le chebbâbit, luth perfectionné en forme de poisson, les théorbes, les hautbois, les flûtes douces formaient l'orchestre. Dans les concerts, chez le Khalife et les grands seigneurs, des musiciennes grecques chantaient les airs de leur pays en s'accompagnant sur des lyres, des Persanes chantaient des airs de l'Irak ; le chant des voyageurs, celui des chameliers évoquaient l'ancien monde arabe pour les voluptueux citadins de Bagdad qui, dans leurs transports, se battaient la tète
contre les murs et quelquefois déchiraient leurs vêtements, c'était le superlatif de l'enthousiasme. On a retenu les noms des plus célèbres virtuoses du règne d'Haroun, les musiciens Mutazihl, Barsum et Zulzul, les chanteurs Ibn-Djâmi et Ebrahim-el-Manceli. Ce dernier fit un jour paraître dans un concert treize jeunes filles jouant du luth à l'unisson. Ibn-Djâmi entra dans la salle et dit : Parmi ces 120 cordes il y en a une fausse ; puis il désigna la musicienne dont le luth était défectueux. On se passionnait à la cour et à la ville pour les artistes en renom. Quand un dilettante trouvait embarrassant de se prononcer sur le
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mérite respectif de deux rivaux, il s'en tirait avec ces vers:
« Je compare vos chants à deux colliers, l'un de » perles, l'autre de rubis, qu'on admire également » tous les deux, sans pouvoir dire lequel est le plus » beau » .
Ibn-Djâmi chantait souvent devant Haroun qui, couché sur un divan, prèsd'un bassin de jaspe rempli d'eau de rose, lui jetait des bourses de milles pièces d'or, comme on jette aujourd'hui un bouquet à une actrice. Son épouse Zobeydeh ordonna à un jour à Mouslim, le chef de ses eunuques, de compter à Ibrahim et Manceli autant de fois cent mille dinars qu'il y avait de vers dans le morceau qu'il venait de chanter <^^>.
Les danseuses, recrutées parmi les esclaves les plus belles, et souvent chrétiennes d'origine, représentaient à Bagdad les hétaïres de la société gréco-romaine, et avaientacquislamême importance; on prodiguait l'or et les cassides aux Djémilé, aux Bulbulé, aux Habbâba, aux Khoulayda. On ne leur élevait pas de statues sur les places publiques comme à Byzance, mais, scandale inouï aux yeux des croyants rigides,
plus d'une eut son image en bois doré, revêtue d'habits magnifiques, dans les palais des grands et même chez le Khalife. Le soir, on voyait les danseuses
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s'acheminer par petits groupes^ conduits chacun par une matrone, vers les maisons où elles étaient attendues. Sous une toque plate leur^ cheveux débordaient en touffes comme des grappes ; une courte tunique blanche, ouverte à la poitrine et bordée de clochettes d'or, flottait sur leurs larges pantalons de soie rose ; elles portaient un long voile vertou écarlate dontelles jouaient avec grâce pendant leurs ébats, et cachaient dans leur sein un petit tambour de basque carré. Bientôt le chant et la danse égayaient Torgie, le vin de dattes, le vin d'or du Liban, ceux de Grèce et de Ghiraz coulaient à flots. L'ivrognerie qui était chez les Persans un vice national, avait gagné les Arabes. Il s'était établi à cet égard une sorte de tolérance : il eût été de mauvais ton de s'enivrer le jour, mais un bon musulman pouvait se dédommager le soir, sans trop nuire à sa réputation. Les poëtes favorisaient & l'envi ce penchant. Tel était, paraît-il, en tous pays, l'attrait du fruit défendu, que personne n'a chanté la liqueur anathématisée par le Coran en traits aussi enflammés que les poëtes musulmans de la Perse et de l'Arabie. C'est du délire <">.
La chasse au faucon, la chasse avec des panthères dressées à s'élancer sur le gibier, le mail, le Dgérid, le tir de l'arc étaient les exercices en honneur chez la jeunesse de Bagdad^ les combats de coq et les jeux de
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hasard faisaient fureur malgré les prohibitions renouvelées de temps en temps par les Khalifes moroses. Les Bagdadins étaient polis, sociables, spirituels, railleurs, leur verve s'exerçait volontiers sur le derviche convaincu d'ivrognerie sur le kadhi surpris en bonne fortune, sur le médecin qui abusait de la thé* riaque. Mais le sujet inépuisable de leurs moqueries était Damas, la capitale déchue, dont ils accusaient les habitants de stupidité. L'Égyptien, disaient-ils, a la riposte au bout de la langue^ l'Âlepin dans sa poche, le Bagdanin à la maison. Ils racontaient qu'un docteur de Bagdad s' étant rendu à Damas pour inter* prêter la Sunna, monta en chaire dans la grande mosquée, et pour éprouver l'auditoire, lui débita ce qui suit comme paroles du prophète : « Ceux-là seuls » iront en paradis qui parviendront à toucher le bout » de leur nez avec la pointe de leur langue » . Aussitôt, tous les assistants de tirer leur langue et de s'efforcer de se conformer au précepte. Le docteur, outré de tant de niaiserie, descendit de sa chaire et quitta la ville.
Pendant le règne de Mamoun, une terrible sécheresse désola Bagdad. Le Khalife ordonna aux Musulmans des prières publiques qui restèrent sans effet.
Le jour suivant, toujours par ordre du Khalife, les Juifs et les Chrétiens prièrent h leur tour, et la pluie tomba.
Les Musulmans, profondément humiliés» parlaient de faire un mauvais parti aux infidèles, lorsqu'un derviche leur tint ce discours.
« Frères» vos prières sont si agréables à Dieu qu'il » n'est jamais pressé d'y mettre fin en les exauçant. » Celles des Juifs et des Chrétiens» au contraire» 9 l'importunent tellement que» pour s'en débarrasser» » il se hâte de leur accorder ce qu'ils demandent ».
L'auditoire voulait bien se contenter de cette explication» et le tumulte s'apaisa. Voltaire (s'il est possible de se figurer Voltaire derviche) ne s'en fut pas mieux tiré.
Le souvenir d'Haroun» si improprement appelé Al Raschid (le juste)» est devenu pour la postérité» grâce aux louanges des poëtes à qui il prodiguait l'or» inséparable de celui de l'ancien Bagdad. Sa célèbre am*bassade à Charlemagne le fit connaître de tout le Moyen-Age» et depuis» de fabuleux récits» presque aussi répandus en Occident qu'en Orient^ ont redit son nom à tous les échos. Ce souverain» habile et énergique» brave» spirituel et généreux» mais fantasque et cruel» d'une dévotion tout extérieure qu'il alliait à un amour effréné du plaisir» d'un orgueil et d'un faste inouïs» fut le plus brillant peut-être» mais aussi le plus tyrannique de ce temps. On peut citer de lui bien des traits d'une cruauté perfide et raffinée ^^\
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Après avoir fait périr les deux enfants de sa sœur, il pleura sur leur sort. C'est une forme de sensibilité qui n'est pas rare. Populaire après sa mort, il occupe encore aujourd'hui les imaginations ; il fut pourtant odieux à se» sujets qui ne lui pardonnèrent pas la mort de son vizir Djafan, dont le corps mutilé fut exposé un matin sur le pont de Bagdad. Le prétexte
de la mort de Djafan fut son attachement prétendu à la religion de Zoroastre ; la vrai cause fut, sans doute, non pas l'incroyable histoire de sérail, digne dés Mille et une Nuits, rapportée par quelques chroniqueurs, mais la jalousie qu'inspiraient au Khalife la
richesse et l'influence des Barmécfdes, ces représentants de l'indestructible nationalité de l'Iran. Les Abbassides, dans leur lutte avec les Ommeyades, s'étaient appuyés sur les Persans, et n'avaient triomphé qu'avec leur concours. Les missionnaires musulmans, envoyés dans les provinces, avaient dû, pour conquérir à la foi nouvelle les sectateurs du Magisme, se prêter à une interprétation allégorique du Coran
qui dénaturait sur bien des points la doctrine du Prophète. La Perse n'était devenue musulmane qu'à ce prix, et les Khalifes de Bagdad, par politique, avaient longtemps favorisé ce compromis. Le parti orthodoxe arabe ne tarda pas à réagir, et Haroun le servit avec ardeur ; il fit plusieurs pèlerinages aux
villes saintes, une fois même il s'y rendit à pied; toute la route était couverte de tapis splendides, et, à chaque halte, le Khalife trouvait un château improvisé pour le recevoir. Un jour, à Médine, Haroun, èomme descendant d*Abbas, Toncle de Mahomet, salua le tombeau du prophète en ces termes : « Salut, cousin f> ! L'Âlide Musa Ibu Djafen parut à son tour devant le tombeau et s'écria : « Salut, père ! » Pour cette audace, il fut jeté en prison et bientôt après mis à mort.
Les dernières années d'Haroun furent tristes. Atteint d'un mal incurable, tourmenté de remords et rassasié de voluptés, il avait fui Bagdad pour Racca, sur le haut Euphrate. Le poète Aboul Otahiya, qui recevait de lui une pension de 50,000 dirrhems, l'avait suivi. Dévot depuis longtemps, Aboul Otahiya avait pris des vêtements de laine et ne traitait plus de sujets frivoles. Un jour, Haroun, cherchant à se distraire, lui demanda des vers amoureux, et sur son refus, le fit jeter en prison. Après plusieurs épîtres suppliantes qui restèrent sans effet, Aboul Otahiya lui adressa celle-ci :
« Honte à l'iniquité I Celui qui opprime son sem- » blable est un tyran.
» Nous paraîtrons devant le Juge qui pèse les ac- » tiens des hommes. Au tribunal de Dieu est le ren- » dez-vous de l'oppresseur et de ropprimô » .
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En lisant ces vers, Haroun se troubla et versa des pleurs. II relflcha aussitôt le poëte et lui fit compter
2,000 dinars. Quelques jours après, il lui dit : « Donne-moi un avertissement moral», je crains de t'irriter, répondit Aboul Otahiya. Rassuré par le Khalife, le poëte récita ces deux strophes :
« Malgré Iqs gardes qui veillent à tes portes, ne » crois pas être un seul instant en sûreté contre la » mort, et sache qu'il n'est point de cuirasse ni de » bouclier qui puisse te garantir de ses traits ! »
Haroun, frappé de ces paroles, se couvrit les yeux de sa manche qu'il trempa de ses larmes <*^>. Il mourut deux ans après, à Tus (Chorassan), où devait naître un siècle plus tard le poëte Jerdousi, l'auteur de la grande épopée qui contribua si puissamment au réveil de la nationalité persane.
Parmi les Khalifes Âbbassides, la figure la plus originale est Mamoun, fils d'Haroun et d'une mère persane, le Frédéric II de l'Islam, qui, comme cet empereur d'Allemagne, osa jouer, dans un siècle fanatique, le rôle dangereux d'un souverain souvent dédaigneux de la religion nationale dont il était le chef suprême. Son frère Émin, fils de Zobeydeh, lapetite-fille du Khalife Mansour, et candidat du parti arabe intolérant et orthodoxe, lui disputa quelque temps le pouvoir. Ce duel de deux systèmes et presque
de deux nationalités, se termina par la mort d'Emim, massacré par les soldats Ghorassaniens au service de son frère. Maître de l'empire, Mamoun épousa la belle Buran, fllle de son vizir, le Persan Hasan Ibn Sahl, l'opulent Satrape de l'Irak, qui venait tout récemment de quitter la doctrine de Zoroastre pour l'Islamisme. Ces noces fameuses furent célébrées durant 19 jours dans un château au-dessus de Bagdad, sur le Tigre ; les principaux courtisans et les chefs de l'armée, Persans pour la plupart, y assistaient. La salle était éclairée par de grands candélabres d'ambre, et le vin, défendu par le Coran, coulait dans les coupes d'or. Un soir, la grand'mère de Buran versa sur la tête de l'épousée 2,000 perles de la grosseur
d'une noisette, et le vizir distribua aux convives des
boules d'ambre et de musc qui contenaient chacune un billet donnant droit à une maison, à un domaine ou à un diamant. Quand plus tard Hasan Ibn Sahl eût fait traduire en Arabe un livre persan intitulé : «la Raison éternelle », traité purement philosophique de déisme, Mamoun s'écria : « Voilà la vraie sagesse I Tout le » reste, sur quoi nous disputons, n'est que rado- » tage » <">. Il voulait une réforme du Coran qu'il n'osa entreprendre et qui n'est pas encore accomplie aujourd'hui. Ce monarque savant et guerrier, et qui présida, nous l'avons vu, à un admirable mouvement
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intellectuel, trouva Bagdad en proie à une fièvre tliéologique qui menaçait de troubler la paix intérieure. Les sectes orthodoxes de Tlslam, d'accord sur les dogmes, se livraient, à propos de questions de rituel (ablutions, heures de la prière, etc.), à des controverses qui allaient jusqu'à la violence ouverte, et pour lesquelles elles allaient chercher des formes de raisonnement et jusqu'à des arguments dans Aristote. Les Mutazilites (dissidents), protégés par les premiers Abbasides et maîtres des écoles de Bassora, s'efforçaient de réconcilier la foi et la raison ; ils niaient les éternels attributs de Dieu (la puissance, la science) ; car, disaient-ils, admettre comme co-éternels la substance et ses attributs, c'est créer plusieurs dieux. C'était bien de la subtilité. Les Djabarites niaient le libre arbitre. Les Hanbalites, ces casuistes et ces zélotes de l'Islam, avaient organisé une sorte d'inquisition ; ils entraient de force dans les maisons où se donnaient des concerts, battaient les danseuses, brisaient les instruments de musique et répandaient le vin des coupes; leur chef Ahmed Ibn Hanbal, grand collectionneur de traditions, prétendait que le Coran n'était pas un livre créé et avait existé de toute éternité. Il attribuait à Dieu la forme humaine, se fondant sur cette parole du prophète transmise de bouche en bouche : « Je vis le Seigneur, il m'apparut comme un
» jeune homme sans barbe, avec une abondante che- » velure frisée et des sandales d'or aux pieds« » Le même homme s'abstenait de pastèques, ne sachant pas si Mahomet les mangeait avec ou sans récorce, s'il les rompait avec les doigts ou les partageait avec un couteau. Ceci rappelle la terrible querelle qui
s'éleva à Lilliput sur la façon de casser les œufs à la coque.
Mamoun,sans s'inquiéter des anathèmes des théologiens, qui l'accusèrent fort injustement d'athéisme, força tous ces disputeurs incommodes à rester en paix. Ahmed Ibn Hanhal résistait, il fut exilé à Tarse. La philosophie d'Aristote, d'où, plus tard, Avezroès devait, en la travestissant sur bien des points, tirer ce panthéisme d'origine orientale, si répandu au Moyen- Age, fut exposée pour la première fois aux Musulmans non sans mélange d'éléments néo-platoniciens, mais comme une science indépendante. Jusqu'alors elle n'avait été que la servante de la théologie <^>. Le Khalife créa des chaires de philosophie dans les médressés de Bagdad, et ce furent le plus souvent des médecins qui les occupèrent ; il mit à la tète de beaucoup d'écoles des savants juifs et même chrétiens, et inaugura une ère de tolérance et de libre-pensée qui devait durer assez longtemps. Un musulman d'Espagne qui fit le voyage de Bagdad à cette époque, en
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revint fort scandalisé ! Il parlait avec horreur de ces conférences où figuraient non seulement des Musulmans des diverses sectes^ mais encore des Parsis, des Juifs, des Chrétiens, et jusqu'à rf^5 gens de V évidence ^ c'est ainsi qu'on désignait alors les libres-penseurs. Quand chacun des controversistes entrait dans la salle, toute l'assistance se levait en signe d'honneur. La foi fondamentale de la conférence était qu'on ne devait invoquer en discutant aucun texte sacré <^\
Al-Mutassin, frère et successeur de Mamoun, continua sa politique. Le sectaire Ibn Hanbal, revenu de Tarse après la mort du Khalife, et qui se prononçait avec fureur contre les tendances rationalistes de la cour, fut exécuté ; le peuple protesta par son attitude ; le convoi de ce fanatique, que l'Islam a mis au nombre de ses docteurs orthodoxes, fut suivi, dit-on, par 80 mille ]iommes et 60 mille femmes, ce qui peut donner une idée de la population de Bagdad.
Le penchant au chiitisme et la haine de l'orthodoxie signalèrent encore le règne du Khalife Wathik, flls et successeur d'Âl-Mutassin. Dans un échange de prisonniers avec Byzance, il ne consentit à recevoir que ceux qui partageraient ses doctrines ; il fendit la
tête de ses propres mains à un hambalite qui s'obstinait à tenir le Coran pour incréé. Le retour à l'orthodoxie ne fut que plus violent sous son successeur
Miitawaskil. Ce fut alors le tour des Mutarilites, des Juifs, des Chrétiens et des Parsis d'être molestés. Le cyprès gigantesque que Zoroastre passait pour avoir planté près de Tus et que les Mages appelaient l'arbre du Paradis, fût coupé par ordre du Khalife ; les Parsis avaient vainement oflFert 500 mille dinars pour le conserver ; on devait employer cet arbre dans la construction d'un palais à Samarra sur le Tigre, mais la nuit même où ses débris arrivèrent à Samarra, Mutawaskil fut assassiné.
Dans tout ce qui précède, on a déjà pu saisir bien des analogies avec Byzance. Le vice-prophète, le Khalife est un Basileus arabe, maître, comme l'empereur grec, du spirituel et du temporel; on théologise & Bagdad comme à Gonstantinople ; le Khalife prêche dans la grande mosquée, comme son rival sur la pierre verte de la Magnaura ; les troupes régulières du Khalife avaient les mêmes armes et la même tactique que les Byzantins ; le cérémonial de la Cour était identique. Dans la salle du trône, à Bagdad, on retrouvait les lions et les arbres d'or et tout ce luxe bizarre emprunté à la Perse qui l'avait reçu de la Babylonie ; à force de se combattre, on en était venu à se bien connaître et même à s'imiter ; les rapports continuels avaient établi une sorte de tolérance ; les Arabes avaient une mosquée à Constantinople, où Ton n'avait
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jamais pu souffrir une église du rite latin. Les byzantins disaient que les deux monarchies étaient les deux yeux auxquelsla divinité avait donné le soin d'éclairer le monde, et ce pompeux langage n'était pas dépourvu de vérité. La chancellerie du Bas-Empire qualifiait le Khalife « de très-magnifique, très-noble et très-illus-
» tre commandeur et conseil suprême des Agarênes » ; les dépêches qu'elle lui adressait étaient écrites en lettres grecques en or avec une traduction arabe en lettres d'argent. Les médecins et les artistes grecs sont très-souvent mentionnés dans les livres arabes du temps. Théophile fit construire le palais de Bryas dans le goût oriental. Mamoun et lui s'envoyèrent des messages sur des questions de mathématiques, et organisèrent à frais communs une mission scientifique chargée d'examiner la caverne des sept Dormans, près d'Ephèse. Malgré la supériorité qu'à certains égards le christianisme (un christianisme bien gâté, il est vrai) assurait à la société Byzantine sur sa grande adversaire d'Orient, les sujets du Khalife étaient certainement plus libres, mieux instruits et surtout moins exploités que ceux de l'empereur grec ; l'atmosphère morale était moins étouffante à Bagdad qu'à Byzance, et il devait être plus doux d'y vivre.
Chaque année ramenait dans la capitale du Khalifat une solennité qui produisait une recrudescence ex-
traordinaire d'orgueil national, d'ardeur guerrière et de fanatisme religieux, c'était la fête de l'Harafat <"> -célébrée le lendemain du jour où finissaient les austérités du Ramadan.
Dès l'aube, les rues, parsemées de branches de palmier et rafraîchies avec de l'eau de rose, se remplissent de |fldèles accourus de tous les pays musulmans dans « le centre du monde » ; les fanfares guerrières de la Transoxiane se mêlent aux mélodies du désert; la foule en habits de fête entoure les derviches qui récitent le Coran, les conteurs qui exaltent les anciens héros de l'Islam, les danseuses indiennes et persanes, les musiciens et les chanteurs.
C'est l'heure de la prière. Par le grand portail du palais sortent à flots pressés les cataphractes de la garde, les eunuques noirs en robes blanches dont les
sabres recourbés pendent à de larges baudriers d'or, le Commandeur des Croyants s'avance seul, monté sur une mule, couvert du manteau noir des Âbbassides, il tient à la main le bâton du Prophète, son turban de
mousseline étincelle de pierreries d'une inestimable valeur, il est suivi par un grand nombre de nobles et de princes mahométans à cheval, venus de l'Arabie, de l'Egypte, de la Perse et même du Thibet, par les sultans vassaux des bords de la Caspienne, du Ghazna, du Turkestan et de la Boukharie. Le soleil
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luit sur les casques d'argent semés de perles, sur les aigrettes à nœuds de rubis, sur les gorgerins d'anneaux d'or, sur les armures d'acier bleuâtre qui couvrent ces cavaliers brillants « comme des glaives hors du fourreau ». Le cortège s'engage sur la place du palais pour gagner par la rue de Bassora la mosquée principale ; sur son passage, les croyants crient : « Sois béni, Seigneur »! et se prosternent, le front dans la poussière. Le Khalife entre dans la mosquée parée des débris des idoles envoyées par les princes indiens récemment convertis à l'islamisme, il gravit les degrés qui conduisent à une balustrade de bois et harangue l'assistance. De quoi parle ce maître de la moitié du monde? D'humilité et de renoncement. Il interprète quelques points douteux de la loi et prêche la guerre sainte. Le délire religieux, cette force orageuse qui a débordé de l'Arabie à l'Egypte, de la Perse à l'Indus, de l'Atlas au Guadarrama se réveille avec fureur à la voix du vicaire du Prophète ; la vision du conducteur de caravanes, du rêveur maladif qui ne sait ni lire ni écrire, et dont riaient les libertins et les raffinés de la Mecque, s'accomplira tout entière. Byzance n'est qu'un faible rempart; il ne résistera pas ; le jour approche où le monde ne reconnaîtra plus qu'un Dieu, une loi et un Maître.
Le Khalife descend de la chaire, et, après les prières
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d'usage, immole un chameau dont les seigneurs de sa
suite se partagent les lambeaux ^^^\ Puis il s'achemine seul vers son palais le long du rivage du Tigre. Ainsi le veut Tantique coutume destinée à lui rappeler que la pompe qui l'entoure ne sera que solitude et ténèbres au jour de la mort ^^>.
Le souvenir du Khalifat Abbasside devait laisser un long éblouissement dans l'imagination des peuples de l'Islam, et pour eux, l'ancien Bagdad n'a pas cessé d'être l'eldorado, la ville incomparable, la merveille. Dans son divan oriental-occidental, cherchant à peindre l'illusion de l'amour qui crée aux plus humbles des palais enchantés, Goethe, écho d'un poëte arabe, a dit :
« Es-tu séparé de ta bien-aimée comme l'Orient de » l'Occident, ton cœur, sans qu'on le guide, a bientôt » franchi tous les déserts. Pour les amoureux, Bagdad » n'est pas loin. »
NOTES
ET