‹ La Vie ChèreChapitre 21 sur 48 · PRO · texte numérisé non relu

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supposer que le stock des marchandises produites et achetées avec la monnaie fût toujours le même.

Si l'on compare la masse de l’or et de l'argent qui circule dans le monde avec le stock global des marchandises, chaque denrée ou marchandise en particulier pourra être mise en présence d’une certaine portion de la masse d’or et d'argent. Comme le total de l’une est au total de l’autre, la portée de l’une sera à la portée de l’autre. « L'établissement du prix des choses, dit M. Yves Guyot, dépend toujours fondamentalement de la raison du total des choses au total des signes. »

« Si, depuis la découverte des Indes, l’or et l'argent ont augmenté en Europe à raison de 1 à 20, le prix des denrées et marchandises aurait dû monter à raison de 1 à 20; mais si, d'autre part, ce nombre de marchandises à augmenté de 1 à 2, il faudra que le prix de ces marchandises et denré:s ait haussé, d’un côté, à raison de 1 à 20, et qu'il ait baissé en raison de I à 2; qu'il ne soit, par conséquent, qu’à raison de FAO)

Quand on passe de la théorie à l'application, des complications interviennent. Il est aisé d’évaluer la production mondiale de métal précieux. Il est plus difficile de mettre en regard la production mondiale des richesses de toutes espèces, variables constamment, d’autant plus que l'or et l'argent, en tant que signes représentatifs de la valeur des marchandises, n’agissent pas toujours dans un même cercle : leur aire de diffusion s'étend progressivement à des pays neufs.

À cet égard, 1l est intéressant d'observer précisément le rôle des métaux précieux dans les pays neufs. Ils n’en possèdent que très peu lorsqu'on commence à les exploiter. Les colons amènent avec eux une certaine quantité de monnaie, et cela suffit à déterminer une hausse immédiate des prix.

Dira-t-on qu’en présence du chiffre de plus en plus considérable des transactions qui ont lieu dans le monde, l’augmentation de l'or n'aura pas d’effet très sensible. Mais, ainsi

que le remarque M. G. Blondel, « pour les plus importantes de ces transactions, ne se passe-t-on pas aujourd’hui de monnaie métallique? Le perfectionnement des modes de crédit, l'emploi de plus en plus fréquent des chèques et des divers procédés de compensation permettent de faire les opérations commerciales les plus variées sans recourir au numéraire. La multiplicité des transactions est indépendante de la quantité d’or qui existe dans le monde. L'or n’a rien à voir dans les 366 milliards d’affaires qui se font au Clearing house de Londres, dans les 533 milliards qui se font au Clearing house de New-York » (1).

En grande quantité, lingots nouveaux et pièces nouvelles ont servi à constituer les dépôts ou encaisses des grandes banques. Ce drainage de l'or a atteint des chiffres considérables. En Europe seulement, les provisions d’or accumulées dans les banques d'émission se sont élevées de 4.436 millions en 1888, à 12.493 millions en 1909. Ces dépôts ont permis d'augmenter la circulation fiduciaire dans de très grandes proportions.

Toujours est-1l que l’or monnayé se répand dans le public en quantités de plus en plus grandes. En outre de l'intensité de l'extraction aurifère, 1l y a lieu de tenir compte pour la France, créancière du monde, de l'or venant de l’extérieur, en paiement d'intérêts ou en remboursement de capital, et qui accroît chaque année le numéraire circulant.

D'ailleurs, si l’on compare, dans le passé, la courbe de Îla production aurifère et la courbe des prix, on constate entre elles, à toutes les époques, un parallélisme assez frappant. Nous alions nous en rendre compte en analysant les études de deux économistes de renom, MM. Daniel Zolla et de Contenson, pour qui la cause « principale et dominante » de la cherté générale que nous déplorons, se trouve bien dans l'accroissement du stock de monnaie, qui a provoqué sox avilissement.

(1) Correspondant du 10 novembre 1911.

Cie

Pour démontrer cette thèse qu'il regarde comme une vérité irrécusable, M. Daniel Zolla applique les méthodes expérimentales de Stuart Mill. On sait que ces méthodes sont caractérisées par des procédés d'exclusion ou d’élimination. Le collaborateur de la Revue des Deux Mondes et, comme lui, M. de Contenson dans la Revue politique et parlementaire, commencent par éliminer les antécédents qui ne sont pas la cause véritable, pour mettre l'effet en présence d’une cause unique, qui sera la cause cherchée.

La première méthode de Stuart Mill (méthode de conéordance) débute par l'élimination successive de tous les antécédents qui ne sont pas causes, en vertu du principe élémentaire de logique : .« Tout antécédent qui peut être éliminé sans que le conséquent disparaisse, n’est n1 la cause ni une partie de la cause. » Or, dans le cas présent, la variation des prix et de leur hausse actuelle ne peuvent s'expliquer que par la rareté plus grande, le déficit des marchandises, ou par l'accroissement de la quantité de monnaie et son avilissement, d’où augmentation de la somme à donner pour obtenir les mêmes produits. C’est bien ainsi que le problème est en effet posé par M. de Contenson.

« L'origine de cette variation est-elle due aux #archandises ou à la monnaie? Les premières sont-elles devenues tout d’un coup plus rares, pour que le jeu de l'offre et de la demande permette d’en donner moins pour faire équilibre à la même quantité de monnaie? Ou, au contraire, suivant la théorie « quantitative », celle-ci est-elle devenue plus abondante pour que, d’après la même loi, il en faille Plus pour représenter la valeur de la même quantité de marchandise? » Voilà le problème et voici la réponse : « Les statistiques montrent que la production des divers articles n’a pas diminué ; tout au contraire, 1l y a surproduction dans presque toutes les branches. C’est donc l'autre explication qu'il faut admettre : celle de l'accroissement de la quantité de monnaie mise à la disposition des acheteurs. »

En d’autres termes, l’élévation des prix, ne s’expliquant point par la rareté des marchandises, doit s'expliquer par

l'augmentation de la monnaie et son avilissement. La rareté des marchandises, cause hypothétique, étant exclue, il ne reste plus que la cause véritable.

Le raisonnement de M. de Contenson est des plus corrects. On se croirait à un cours de « logique appliquée ». L auteur excelle à mettre en relief le rapport de causalité ou, comme on dit encore en langage scientifique, « l’uniformité de succession nécessaire ».

C'est bien ainsi que l’entend également M. Daniel Zolla. Après avoir montré « que ce phénomène économique, d'une portée si haute, exerce son action sur les matières industrielles aussi bien que sur les aliments », il conclut à sa généralité et à sa persistance (il ne dit point sa permanence). « Ce phénomène, dit-1l, a pour caractère saillant la généralité, et 1l n’est pas moins certain que son action est persistante : elle se fait sentir depuis le début de ce siècle quelles qu'aient été les circonstances diverses, climatériques ou économiques, qui en ont atténué ou exagéré l’ampleur. »

Pour achever sa démonstration, M. Zolla établit que la crise n’est point spéciale à notre pays. Le service de la statistique agricole à Washington lui fournit des chiffres typiques. D'autre part, on signale les mêmes faits en Russie, en Allemagne, en Angleterre, en Suisse et au Canada.

Ces préliminaires établis, l’éminent économiste procède comme M. de Contenson : il élimine tous les antécédents qui ne sont point la cause principale, pour nous mettre ensuite en présence de cette véritable cause. « En ce moment, dit-il, la plupart des économistes ou des hommes politiques qui étudient ie problème de la hausse des produits agricoles lui assignent précisément comme causes quelques-uns des fais contingents où des éransformations sociales récentes dont nous venons de parler. Nous sommes persuadés que leur opinion enferme une part de vérité, et nous l’acceptons sans la moindre hésitation, en nous réservant le droit de la critiquer et surtout de compléter les conclusions qu'elle comporte. » Mais on ne peut voir l'explication d’une crise permanente que dans un fait permanent qui est, pour M. Zolla

lui aussi, la dépréciation de l'or. Les autres causes invoquées de part et d'autre sont des auxiliaires, des phénomènes actuels qui ont pu exaspérer la crise, mais qui ne l’ont point produite.

Le langage de M. Zolla est tout à fait affirmatif : « Il importe, croyons-nous de ne pas écarter cette hypothèse, la seule qui explique, à défaut d’autres raisons suffisantes, les hausses de prix durant de longues périodes. »

Ii écarte comme accidentelle l'influence climatérique : « Cette influence des temps et des saisons ne fournit aucune explication acceptable et intelligible en ce qui touche les périodes de hausse ou de baisse que l’on a pu étudier dans le passé. » Il met hors de cause la transformation des moyens de transport, qui « atténue la cherté au lieu de ia produire ».

M. Zolla ne veut pas tenir compte de l'augmentation des besoins et de l'accroissement de la population. Car, dit-il, «le niveau des cours baissait alors que la population des grands pays civilisés s'élevait ».

Reste encore la hausse des salaires et l'application des lois sociales. « Cette explication ne saurait être acceptée. » L'éminent économiste déclare qu'il n’a point le temps de dire pourquoi, ce qui est, à vrai dire, une raison bien insuffsante.

Toutes ces causes invoquées par d’autres, mais inex1stantes pour lui — ou tout au plus secondaires — étant éliminées, M. Zolla nous met en présence de ce qu'il considère comme une évidence.

« Nous pensons qu'il faut chercher ailleurs une cause générale dont l’action s'ajoute à l'influence des autres faits économiques. Cette cause est pour nous — comme pour bien d'autres — /a dépréciation des métaux monétaires. »

Et, pour bien affirmer la valeur de cette coïncidence qu'il regarde comme l'expression d’une loi, l’éminent économiste ajoute ces mots qui ne laissent aucun doute sur sa pensée : « Nous constatons, et cela est une certitude, que l’aboudance relative des métaux précieux (c'est l’auteur qui sou-

ligne) «@ Zoujours coïncidé depuis cent cinquante ans avec la hausse des prix des denrées agricoles, soit à la fin du XVIII* siècle, soit après 1850 jusqu'en 1875. Cette coïncidence est curieuse et suggestive : elle permet d'admettre qu'il existe une relation, un rapport de cause à effet entre l’afflux des métaux précieux et l'élévation des cours. »

Cette coincidence ne suffisant pas, l’auteur indique rapidement ce qu'il appelle « une sorte de contre-épreuve », et qui n'est en réalité que l'application de la troisième méthode de Stuart Mill dite « des variations concomitantes »: « L’antécédent qui varie en proportion exacte du conséquent est la cause cherchée. » « Or, dit M. Zolla, on observe au contraire, et c'est là une sorte de contre-épreuve, que les baisses prolongées des cours, de 1815 à 1850, de 1875 à 1000, ont coincidé avec une diminution de la production des métaux précieux, diminution qui aurait produit comme conséquence une rareté relarive, car les exigences de la circulation et des échanges auraient continué de croître au moment où l'instrument métallique d'échange était produit moins abondamment. Nous accueillons cette hypothèse, vraisemblable et intéressante, parce qu’elle explique sexle des faits que les autres causes signalées expliquent mal ou n’expliquent pas. »

Ainsi, la pensée de l’auteur est claire : nous sommes en présence de ja cause, la cause essentielle, celle qui explique seule et d’une manière adéquate les phénomènes de hausse ou de baisse signalés dans le monde entier. Après cet essai de démonstration, il ne restait plus qu'à invoquer l'autorité de maîtres compétents. M. Daniel Zolla s'appuie sur l’autorité de M. de Foville, qui exprime la même opinion « avec mesure mais sans hésitation ». Nous avons vu d'autre part qu'il a dit plus haut : « Cette cause est pour nous, comme pour bien d’autres, la dépréciation des métaux monétaires. »

Parmi ces autres, il faut signaler, comme nous l'avons fait déjà, le collaborateur de la Revue politique et parlementaire : M. de Contenson fait aussi la contre-épreuve, et avec plus d’insistance même que M. Daniel Zolla. Il la fait

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