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« Les taxes de l’octroi sont donc un impôt à rebours sur le revenu, »
En étudiant les remèdes proposés pour combattre la vie chère, nous nous demanderons s'il n’y a pas lieu de supprimer les octrois et dans quelle mesure on pourrait abaisser les droits de douane.
c) Lois sociales. — Bien que nous soyons les premiers a reconnaître la légitimité et la nécessité d’une législation sociale pratique et prudente, nous ne pouvons moins faire que de constater sa répercussion sur le coût de la vie. En imposant de nouvelles charges aux patrons, les lois ouvrières augmentent les prix de revient et ont un contre-coup sur les conditions d'exploitation de certaines industries.
Sur l'initiative de M. Roussel, les présidents des syndicats de l'alimentation ont déclaré nettement aux ministres du Commerce et de l'Agriculture que les diverses lois « sociales » se traduisaient pour les patrons en dépenses supplémentaires, et ce sont les consommateurs qui les supportent.
Dans le Temps (1), M. F. Momméja a étudié avec une grande précision « le prix des lois sociales », se demandant combien coûtent à l’industrie, au commerce et par suite aux consommateurs, les lois dites sociales. Il distingue les lois qui ont une répercussion directe, immédiate, et celles qui ont une répercussion indirecte et plus ou moins lointaine. Pour ne rien exagérer, M. Momméja se préoccupe uniquement des premières, parmi lesquelles 1l place quatre lois principales : la loi sur les accidents du travail (1808), la loi de 1900 sur le #ravail des femmes et des enfants, la loi sur le repos hebdomadaire (1906), et la récente loi sur les efraites ouvrières. L'auteur essaye de chiffrer « les charges qu'elles ont imposées aux petits, aux moyens et aux gros industriels ou commerçants ». La prime d’assurance-accidents, la cotisation patronale de retraites, le salaire des extras servent de base à ses calculs. L'enquête porte sur quarante corporations dif-
(1) Numéros des 21-27 juillet, 2 août 1911.
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férentes, telles que les restaurateurs et limonadiers, bouchers, laitiers, boulangers, épiciers, le commerce de l’ameublement, de la tabletterie et des éventails, les plumassiers et fabricants de fleurs artificielles, etc. M. Momméja a étudié particulièrement le cas des corporations où l’incidence des lois sociales apparaît d’une manière plus manifeste,”« où l’on peut la chiffrer presque exactement ». Ce sont, d’après lui, la petite et la moyenne industrie, le petit et le moyen commerce, et notamment l’industrie de la tannerie, de la mégisserie, de la corroierie, la pharmacie, la mercerie, les tailleurs, les teinturiers, les coiffeurs, les emballeurs.
Ïl va sans dire que l’incidence des lois sociales varie, non seulement avec le genre de commerce ou d'industrie, mais d’une exploitation à une autre similaire, suivant une foule de circonstances particulières.
De l'étude de M. Momméja, il résulte que la loi sur les accidents du travail apparaît comme très onéreuse pour l'industriel qui, avant 1808, n'était pas responsable de tous les accidents survenus à son personnel. La loi sur le repos hebdomadaire atteint ceux — et leur nombre est considérable — qui éprouvent un préjudice à fermer leurs ateliers ou leurs magasins pendant vingt-quatre heures. Lorsqu'ils ne bénéficient pas de dérogations suffisantes, ils ont dû augmenter d’un septième leur personnel : autant de salaires à . payer en plus. Et cela, sans compter les inconvénients qui résultent de l’embauchage « d’extras », peu familiarisés avec le matériel, avec la clientèle et les usages de la maison À cet égard, le petit patron a été proportionnellement plus éprouvé que le grand. La loi Millerand-Colliard qui a réduit à dix heures la journée de travail dans les ateliers de femmes et d'enfants au-dessous de dix-huit ans, a eu sa répercussion sur la grande industrie. Lésés dans leurs intérêts, les patrons ont souvent renvoyé les femmes et les enfants qu'ils employaient, et ce fut la ruine de apprentissage. Le travail confié jadis aux femmes et aux enfants fut désormais exécuté par des adultes et la main-d'œuvre à ainsi augmenté. Enfin la loi des retraites, qui impose un taux uni-
forme à tout le monde, pèsera lourdement sur le petit et surtout sur le moyen patron.
Ces lois sont coûteuses : on ne saurait le nier. Elles constituent un véritable 2##6{ perçu sur le patron et se répercutant sur le consommateur. Par suite, elles n'ont pu que contribuer au renchérissement de la vie. Faut-il toutefois y voir, comme certains, une explication suffisante — à elle seule — de la hausse des prix? Nous ne le pensons pas. Après avoir constaté leur action sur le prix de revient et par conséquent Sur le prix de vente, M. Paul Beauregard dit avec beaucoup de raison : « Quelque part de vérité qui se trouve en cette observation, elle reste z#sufhsante pour expliquer un mouvement qui est général, se faisant sentir non seulement en France, où la législation tend incontestablement à avantager certaines catégories de citoyens aux dépens des autres, mais aussi dans des pays qui n’obéissent actuellement à aucun mouvement de ce genre (1). »
Au surplus, 1l convient de remarquer que l'effet des lois sociales ne se fait pas sentir dans toutes les branches de la production et du commerce. Les lois de 1802 et de 1900 sur le travail des enfants et des femmes ne sont applicables n1 à l’agriculture m1, d’après la jurisprudence, aux industries de l’alimentation.
À noter que, chez les boulangers, les porteuses n’ont pas droit au repos hebdomadaire. Les laitiers bénéficient à cet égard d’une tolérance. Chez les épiciers, fruitiers et crémuers, le repos hebdomadaire est donné à raison d’une demi-journée le dimanche et d’une autre demi-journée dans la semaine ou d’une journée par quinzaine.
Ces diverses dérogations atténuent la gêne que la loi de 1906 occasionnait au commerce de détail au début de son application.
(1) Monde économique du 21 octobre 1911.
JV. — Causes sociales.
(L'AUGMENTATION DES SALAIRES, L'AUGMENTATION DES BESOINS, LA DÉPOPULATION DES CAMPAGNES).
a) L'augmentation des salaires.— Parmi lescauses permanentes de renchérissement, il est impossible d'omettre les revendications ouvrières, et particulièrement les demandes d'augmentation de salaires. M. Paul Beauregard n'hésite pas à classer ce phénomène social (avec l'augmentation du stock d’or et la politique douanière) parmi les trois facteurs principaux de vie chère. Le mouvement social qui tend à améliorer la condition des salariés «n’a guère dû avoir moins d'importance, dit l'éminent professeur, que l'augmentation du stock d'or. Nous sommes, iciencore, en présence d'une cause générale, puisque le taux moyen des salaires s'est élevé dans les divers pays de l'Europe. L'augmentation progressive des salaires se fait sentir depuis un peu plus de 50 ans. Elle a subi un moment d'arrêt vers 1880, pour se constituer et s'accentuer encore dans la suite. »
L'effet en a été rendu plus sensible par le développement de l'industrialisme, qui a concentré les ouvriers dans les grandes villes. Et la conséquence naturelle devait être un accroissement considérable de la consommation, la nourriture étant plus raffinée en ville qu'à la campagne. C'est ainsi que la viande, dont on mangeait peu jadis, est devenue nécessaire à la vie du plus grand nombre : de 26 kilos par an et par tête en 1862, la consommation est allée a 58 kilos. En même temps, les prix se sont élevés : c'est la loi de l'offre et de la demande. Mais il faut bien noter que l'augmentation de la demande tient en partie a ce que les salaires se sont élevés et permettent à l'ouvrier d'acheter certains produits qu'il ne pouvait se procurer autrefois. C'est un des aspects de l'augmentation des besoins. Le Times faisait la même remarque aux ménagères se ré-
voltant contre la cherté des vivres. « Les prix des produits alimentaires se sont élevés et s'élèveront encore partout au monde, et cela pour des causes générales dont une est justement la hausse des salaires obtenus par les ouvriers. Ces derniers dépensent maintenant davantage pour leur alimentation ». Nous nous félicitons, certes, que les travailleurs aient un peu plus de bien-être ; nous devons cependant constater cette répercussion sur les prix.
La hausse des salaires n'aurait pas beaucoup d'influence sur la cherté, si elle correspondait toujours à l'augmentation de la production. Mais elle est souvent imposée par la grève et ne correspond pas toujours à la prospérité de l'entreprise. Tout comme les lois sociales, les revendications ouvrières imposent de nouvelles charges au producteur agricole et à l'industriel qui, ne voulant pasrestreindre leurs bénéfices, sont amenés à hausser leurs prix. C'est ainsi que les prix de vente sont augmentés fatalement par tout ce qui surcharge la production et élève les prix de revient. Il ne faut pas oublier non plus que les commerçants et industriels, en prévision des chômages qui peuvent surgir du jour au lendemain par le fait des grèvistes sont obligés de constituer des réserves. Ce nouvel amortissement pèse encore sur la production.
On peut se demander si c'est la hausse des salaires qui a entraîné le renchérissement de la vie, suivant la théorie classique, ou au contraire la cherté de la vie qui a provoqué la hausse des salaires, suivant la théorie américaine. En réalité, il y a action et réaction d'une cause sur l'autre. Les ouvriers ont réclamé une augmentation de salaire parce que, le prix des marchandises s'étant accru, ils ne pouvaient plus faire face aux dépenses de la vie quotidienne. Le taux des salaires, comme le coût de la vie luimême, s’est trouvé lié à tout un ensemble de phénomènes économiques, comme la création de nouvelles lignes de chemins de fer, l'expansion de la navigation à vapeur, et l'organisation du crédit. A son tour, l'élévation des salaires a contribué à la hausse des marchandises,
b) L'augmentation des besoins. —Ilest bon d'insister encore sur cettecause soriale,nousdirions presque cette cause d'ordre psychologique et moral. Nous avons déjà constaté, dans la première partie de cette étude (1), l'accroissement continu des besoins réels ou factices. Ces besoins nouveaux s'expliquent par une conception nouvelle, ou au contraire très ancienne, suivant le point de vue auquel on se place : les uns y voient un fruit de la civilisation, d'autres un retour au paganisme. C'est le désir de se procurer le maximum de jouissances.
D'où vient, en effet, la « demande » intense à laquelle l’ Coffre » ne peut toujours suffire, sinon de l'accroissement des besoins et des désirs qui les manifestent ? En remontant à la source, on trouve donc un facteur psychologique et moral. M. Georges Blondel l'indique très justement. « La valeur est déterminée par des facteurs très divers : elle dépend, dans une large mesure, de considérations psychologiques, de la désidérabilité si variable de toutes les choses qui peuvent être utiles à l'homme ou qui peuvent simplement lui plaire. On veut aujourd'hui bien vivre, on veut surtout se bien nourrir ; on veut la qualité et la quantité.»
De fait, la consommation s'est prodigieusement accrue, et en qualité et en quantité ; un grand nombre de produits, qui ne figuraient pas jadis dans la consommation populaire, y entrent maintenant. C'est partout la recherche du bien-être, et, comme on l’a dit, le bien-être « c’est l'entrainement universel à la dépense ».
M. de Contenson, au cours de l'article cité plus haut, dit en substance : «On a les jouissances à meilleur compte qu elles n’eussentcoûté à nos pères ; maisonnelesa pourtant pas encore pour rien. Voilà comment l'augmentation des besoins nous conduit à crier au renchérissement de la vie, alors que, si nous vivions comme il y a vingt-cinq ans, sans téléphone, sans lumière électrique, etc., nous aurions une vie beaucoup moins coûteuse que celle que nous
{1} V. notamment le chapitre intitulé : « L'Imprévu et le superflu ».
sommes entraînés à mener, que nous ne pouvons pas ne pas mener!» Nous lisons enfin aux dernières pages de l’article en question : «Il est bien entendu que plusieurs autres éléments entrent dans la fixation du prix des choses, notamment l'offre et la demande, dont la loi régit la valeur de la monnaie elle-même. Si un article cesse d'être demandé, quel que soit l'avilissement de la monnaie, son prix ne pourra que baisser... Si, par exemple, la télégraphie sans fil remplace les câbles sous-marins, ces derniers ne trouveront plus preneurs à quelque prix que ce soit, et celà sans que l'abondance ou la rareté de la monnaie ait à intervenir ». Par là, M. de Contenson réfute en partie sa propre théorie que nous avons exposée plus haut. Il est clair, en effet, que lorsqu'un article cesse d’être beaucoup demandé, son prix ne pourra que baisser, indépendamment dela valeur actuelle et relative de lamonnaie. Le prix d'une marchandise est fixé, non en totalité, mais en grande partie par la demande, dont l'intensité est celle des besoins réeis ou factices de l’objet.
M. Levasseur, en étudiant la proportion des ressources au coût de la vie {1}, fait la même constation. « La production agricole et industrielle, en variant et en multi-
pliant les formes de la richesse, a fait naître des désirs de jouissance. Or, le désir n'a pas de bornes. Le besoin qui aiguillonne le désir, en rencontre une dans le revenu qui procure les moyens de satisfaction; la satisfaction du besoin doit, sauf certains cas de force majeure, s'arrêter à cette borne sous peine de déséquilibrer le budget de la famille. Mais la borne recule à mesure que le revenu s'accroît ».
Qu'est-ce qui explique, en définitive, cette recherche du bien-être, de la jouissance, et par suite cet entraînement à la dépense ? Il y a d'abord l'esprit d'imitation, qui pousse les classes populaires à se modeler sur les classes bourgeoises. La préoccupation du confortable, qui tient dans l'existence des personnes aisées une si large place, a envahi l'âme prolétarienne. Le fait de considérer maintenant
(1) Qestions industrielles et ouvrières sons la Troisième République:
comme nécessaire ce qui était autrefois objet de luxe, pousse à dédaigner la vie simple qui était aussi la vie à bon marché.
Et cependant la vie nouvelle, plus fleurie que l'ancienne, ne connaissant plus les mêmes privations, ne paraît pas donner toutes les satisfactions attendues. M. Levasseur nous en donne encore la raison. (Un phénomène psychologique est à noter, qui explique pourquoi le progrès du bien-être n'est pas suffisamment apprécié : c'est que les variations de ce bien-être suscitent chez les hommes plus de doléances que d'expressions de gratitude. La famille, dont l'aisance vient à diminuer accidentellement, sent douloureusement le resserrement de sa vie. Au contraire, la population, dont le bien-être s'accroît progressivement. s'accoutume aux jouissances nouvelles, et cesse au bout d'un certain temps d'en éprouver le contentément qu'elle en avait espéré d'avance : l'habitude émousse la sensation du plaisir ».
c) La dépopulation des campagnes. — Ne conviendrait-il pas de dénoncer une fois de plusla regrettable désertion de nos campagnes? Rien ne vaut, sur un pareil sujet, . l'éloquence des chiffres :
En 1846, la population urbaine était de 8 millions 751.31 habitants et la population rurale de 26 millions 680.146.
En 1876, la population urbaine atteignait 11 millions 977-396 unités et la population rurale descendait à 24 millions 928.802.
En 1896, la première catégorie montait encore. Elle arrivait à 15 millions 025.842, tandis que la seconde, tou- Jours en baisse, tombait à 23 millions 491.520.
Enfin, en 1906, date du dernier recensement, la population urbaine accusait 16 millions 537.234 unités.et -la population rurale, perdant toujours du terrain, 22 millions 715 OT
Ainsi, les proportions, pour 100 habitants, de la population urbaine et de la population rurale, qui étaient, en
1946, de 25,4 pour la population urbaine et de 75,6 pour la population rurale, devenaient en 1906, 42,1 pour la première catégorie et 57,9 pour la seconde.
La dépopulation des campagnes, dans certaines régions, atteint des proportions inquiétantes. Ne compte-t-on pas dans certains départements que, sur 1.000 habitants, 100 à 1os prennent le chemin de Paris?’ Un article de la Revue bleue faisait dernièrement les constatations suivantes :
Les petites communes de moins de 2.000 âmes comptaient, en 1890, 24 millions et demi d'habitants ; tous les cinq ans, le nombre de ceux-ci diminue de 400.000 où 500.000 ; en 1905, il ne restait plus que 23 millions de têtes.
Dans le même temps, les villes de plus de 20.000 âmes croissaient de près d’un tiers. En 1890, on y trouvait moins de 7 millions d'habitants. En 1905, il y en a 9.365.000.
Tandis que les bourgades de densité movenne, celles qui ont moins de 20.000 et plus de 5.000 âmes gardent une population à peu près constante : 4 millions en 1891 ; 4.400.000 quinze ans après.
Le petit citadin reste donc sédentaire. Et c’est la campagne qui alimente le réservoir de forces où puisent les grandes villes. Paris, en 1891, donnait asile à 1.200.000 provinciaux; en 1901, son hospitalité s’étend à 1.400.000, si bien que la moitié Ce ses résidents sont nés hors de ses limites.
On voit quelle attraction les « villes tentaculaires exercent sur les pauvres « campagnes hallucinées ».
Il est hors de doute que la surpopulation des villes et la dépopulation des campagnes contribuent à augmenter la cherté dela vie. Aux champs, la main-d'œuvre se raréfie ; son prix s'élève dans d'énormes proportions, et augmente en même temps le coût de la production. La ville, par contre, regorge d'ouvriers qu'elle loge et qu'elle nourrit mal, de petits détaillants trop nombreux, qui font difhcilement leurs affaires, ou qui sont amenés à élever insensiblement leurs prix. Nous allons d’ailleurs revenir sur ce dernier point. |