‹ La Vie ChèreChapitre 28 sur 48 · RIT TR · texte numérisé non relu

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rien à gagner à voir augmenter la concurrence que se font entre eux les intermédiaires. Jamais le nombre des commerçants ou des petits commerçants ne fut proportionnellement plus élevé ; jamais la concurrence commerciale ne fut plus acharnée qu'aujourd'hui où on parle le plus de vie chère. On dénombrait en France, lors du recensement de 1901, 1.822.000 commerçants de toutes catégories, à peu près un commégrçant par vingt habitants. Dans ce total, on relevait notamment 189.400 boulangers, soit environ un boulanger par 200 habitants. Et, depuis dix ans, ces chiffres se sont encore élevés alors que la population est presque demeurée stationnaire.

Il est certain que, dans le commerce de l'alimentation, les intermédiaires sont trop nombreux. Leur bénéfice individuel si minime soit-1il est multiplié par un diviseur trop fort : et c'est en déjinitive le consommateur qui règle l'addition, ou plutôt la multiplication.

Le commerce de la boucherie en particulier utilise un luxe surprenant d'intermédiaires qui, selon l'expression imagée de M. Gide, « font cascade » sur la tête du malheureux consommateur : il y a les commissionnaires aux halles, les sous-traitants, les rabatteurs, les détaillants, exploités eux-mêmes par la pratique du « regrat » (1). Ces intermédiaires dont les intérêts s'opposent âprement, ne réalisent peut-être pas les bénéfices que s'imagine le public. mais ils constituent néanmoins pour le consommateur une charge des plus onéreuses.

Au marché de la Villette, écrit M. Lefèvre, président du Syndicat de la Boucherie, certains animaux passent par les mains de deux ou trois marchands avant d’être livrés aux chevillards et, en

(1) Les « regrattiers » achètent les bestiaux avant l'ouverture oflicielle de la vente et deviennent ainsi détenteurs d'animaux qu'ils exposent ensuite sur le marché pour les revendre à des prix fortement majorés.

Il résulterait d'enquêtes faites par le Temps et par le Journal dela Boucherie, qu’un même animal engraissé doublerait de prix en passant de l’étable à la boucherie.

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province, un nombre considérable de rabatteurs vont au-devant des métayers pour acheter leurs bestiaux sur les routes, privant ainsi les communes des subsides que leur rapporteraient les animaux qui seraient mis en vente sur les marchés, et créant ainsi une hausse absolument factice, puisque le nombre des animaux réellement mis en vente n’est pas porté à la connaissance des acheteurs.

Cette intrusion d’intermédiaires parasites constitue un abus contre lequel le commerce spécialiste, accusé lui-même bien à tort de parasitisme, devrait protester plus énergiquement. Les commissionnaires et les regrattiers ne sont pas” du reste, les seuls responsables ; il y aurait beaucoup à dire sur le rôle des bouchers en gros où chevillards, véritables potentats investis d’un monopole de fait qu’il y aurait un grand intérêt à supprimer, mais qui ne sera pas aisément détruit.

Sur ce personnel pléthorique, mais régulier, viennent se greffer les spéculateurs, « gros joueurs » quis'interposent entre les producteurs et les consommateurs, (pour réaliser au détriment des uns et des autres des bénéfices considérables ». On les représente comme des gens vivant du bien d'autrui. Ce sont «des pieuvres qui nous rongent ». À côté d’eux, agissent les puissants intermédiaires, qui accaparent les marchandises et provoquent des hausses artificielles sur le sucre, les alcools, les pétroles. Les producteurs organisent maintenant des sortes de kartells, accords secrets ou publics en vue de limiter la concurrence, et, croit-on, de se rendre maîtres des prix,

En dépit des articles 419 êt 420 du Code pénal, inefficaces pour trop de raisons, la forme la plus habituelle de la Spéculation consiste dans la imitation de l'offre. Cette limitation s'opère par des moyens de coalition multiformes.

Aujourd’hui, déelare M. Gide (1), les ententes, les hkartels, aboutissent à limiter, à régler l’offre, afin de ne pas écraser le cours du marché et afin de soutenir les prix. Je dis « les soute-

(1) Réforme sociale, loc. cit.

nir », par politesse ; en réalité, pour les faire monter. On cite des faits extraordinaires, ils sont peut-être exagérés, mais peuvent servir au moins d'illustration : en Suisse, il vient de se constituer un kartel pour verres de montres qui a fait monter le prix des verres de montres de 300 %, c’est-à-dire qui a quadruplé le prix. Vous me direz que, sur le prix d’une montre de 200 à 300 francs, peu importe que le prix du verre ait quadruplé; sans doute, le consommateur ici ne s’en aperçoit pas, mais supposez que ce même procédé soit appliqué à tous les produits et vous aurez alors une idée des conséquences.

Il peut se conclure entre producteurs et concurrents dans l'ordre de l'alimentation, et surtout lorsqu'il s'agit de denrées non immédiatement périssables, — telles que le sucre, l'alcool, le blé, etc., — des ententes de même nature, autrement redoutables que celles des verres de montres. Et certains économistes libéraux sont les premiers à reconnaître que des manœuvres se sont produites, au cours de 1911, Sur les denrées en question. Il suflit d'ouvrir ou de fermer, au bon moment, certaines écluses, pour assécher ou pour inonder le marché. On dénonce aujourd'hui les méfaits de l’accaparement destine à provoquer la hausse; mais il y a vingt ans on accusait précisément l'agiotage et les marchés à terme de fausser les cours en provoquant une baisse qui ruinait l'agriculture.

Ces agissements se font donc particulièrement sentir en période de crise, qu'il s'agisse de hausse ou de baisse. Rien de plus significatif, à cet égard, que la récente discussion parlementaire sur le prix du pain. C'est une tradition, aux moments troublés, que de clouer au pilori les accapareurs de farine. La crainte, presque superstitieuse, de manquer de pain, oppresse la conscience et l'estomac du peuple. Et précisément certains cours, récemment cotés à la Bourse du Commerce, étaient de nature à faire naître les soupçons et les inquiétudes.

En effet, le 31 janvier 1912, par suite d'influences mystérieuses, que la spéculation explique, si la raison ne les comprend pas de prime abord, le blé valut jusqu'à 29 fr.95

le quintal ! Le 1‘* février, moins de douze heures après, la cote était subitement retombée à 27 fr. 25. Dans les centres de production, les cours étaient restés entre 26 et 27 francs.

Le parti socialiste s'émut de ces circonstances et, le 6 février, il déléguait à la tribune de la Chambre l'un des siens, M. Lauche, pour déposer la motion suivante :

La Chambre, considérant que les prix actuellement pratiqués sur les blés ne correspondent pas au rendement de l’année 1971, qui a été normale ;

Considérant que cette hausse artificielle, dont ne bénéficie en rien la petite propriété, résulte des agissements d’un petit nombre de grands propriétaires terriens, appuvés par des spéculateurs,

Invite le Gouvernement à suspendre temporairement le droit d’entrée sur les blés, seule mesure capable de ramener le prix du blé, et par suite celui du pain, au taux normal.

M. Lauche, demandant l'urgence, faisait valoir des arguments qui, pour être exagérés, ne contenaient pas moins une part d'exactitude. Découpons les passages les plus importants de son discours, dans l'Oficiel du 7 février.

Les causes réelles de la hausse, messieurs, vous les connaissez : les grands propriétaires n’ont point de besoins d’argent pressants ; ils peuvent, eux, garder leur récolte ; ils ne sont pas contraints, comme les petits producteurs, de vendre leur blé fin août, courant septembre. Ils peuvent attendre et ils attendent, alors que le petit propriétaire, poussé par la nécessité, est obligé de réaliser sans délai. Nous en concluons que le petit propriétaire, ayant vendu fin ou courant septembre, ou courant octobre au-dessous de 2 sut, l'augmentation actuelle profite, non pas au petit propriétaire, à celui qui laboure le sol et travaille d’une façon continue, maïs au grand propriétaire terrien qui spécule sur la cherté de la vie.

Je vous concède que les gros cultivateurs ne sont pas seuls à spéculer ; 11 y a aussi les spéculateurs à la Bourse du commerce, dont l’action est si funeste.

NT. le baron Des Lyons DE FEUCHIN. — Voilà la vérité! M. Düomesniz. — Voilà la plaie!

M. LAUCHE. — Oui, voilà la plaie, voilà le mal, et nous verrons tout à l'heure, messieurs, si vous serez d’accord avec nous pour en

rechercher les remèdes et prendre contre les accapareurs, quels qu'ils soient, les mesures nécessaires pour mettre un terme à leurs pratiques.

C’est sous le couvert des marchés fictifs qu'on participe à la hausse provoquée par les gros propriétaires et que la consommation en éprouve une répercussion très importante.

La hausse du blé à eu sa répercussion sur le prix de la farine. Vous savez que, pour la région parisienne, on traite au sac de 157 kilogs. Le prix de ce sac était en décembre, c’est-à-dire à une époque où les petits cultivateurs avaient vendu leur récolte, de 53 francs.

Il était passé la semaine dernière à 59 francs, et il était hier de 6o francs. Si l’on ajoute à ce chiffre les frais de manutention, évalués par la ville de Paris au prix moyen de 22 francs, le prix de revient est de 82 centimes par 2 kilogs, et le public payera certainement le pain 85 centimes et, au détail, 90 centimes les 2 kilogs.

C’est donc une augmentation de charge pour les consomma- LEUTS

M. Emile LoTH, rapporteur de la Commission des douanes. — C'est du côté de la spéculation que nous devons veiller, et non du côté des producteurs, puisqu'il est démontré que nous avons suffsamment de blé pour attendre la campagne prochaine et faire la soudure.

On a parlé tout à l’heure des prix des blés à la fin du mois de janvier. C’est la preuve absolue aue la hausse est l’œuvre de la spéculation.

Le blé, pendant les deux ou trois derniers jours du mois, a valu 27 fr. 20 sur février, et il valait 29 fr. 90 pour le disponible, D’où venait cette différence de 2 fr. 90? Du fait de la spéculation, de ce qu’on appelle, en argot de bourse, l’étranglement du découvert. Vous savez que lorsqu'un spéculateur se trouve à découvert, celui auquel il doit une marchandise n’a pas droit de lui réclamer plus que ro % en sus de la valeur des cours du mois suivant. Or, le mois suivant étant coté 27 francs, le cours du découvert devait être

- réglé à 29 fr. 7o ou 29 fr. 90, parce que je crois que le blé valait effectivement 27 fr. 25 à la fin du mois.

Je me tourne donc du côté de M. le Ministre du Commerce, du côté du Gouvernement, et je prie celui-ci de prendre les mesures nécessaires pour empêcher ces spéculations. Mais je vous en prie, messieurs, laissez les producteurs tranquilles. (Vifs applaudissements.)

M. LaAucHE. — Pourtant, vous le savez, ce sont les grands pro-

priétaires qui détiennent les blés. On établit que, sur les marchés de France, le blé se fait rare, que les minotiers ne trouvent plus les quantités de grain suffisantes et que, par conséquent, il y a là une manœuvre des grands producteurs.

On me dit : « Citez des noms! » Il est très difficile de citer des noms de gros agriculteurs qui conservent le blé par devers eux et qui provoquent, en raréfant ce produit sur le marché, une augmentation des cours. C’est une manœuvre, et je puise cet argument dans les renseignements que j’ai relevés, comme je viens de vous l’indiquer, dans les organes qui prétendent défendre toujours les intérêts de ls France, qui ont toujours donné des conseils de prudence. Ils disaient, ces temps derniers, aux cultivateurs : « Ne vendez pas votre blé, les prix ne sont pas assez rémunérateurs. » ces mêmes organes, dans l’impossibilité où se trouvaient les meuniers d'alimenter leurs minoteries, disaient hier aux cultivateurs : « Ne tirez pas trop sur la corde, les prix actuels sont assez rémunérateurs, apportez votre blé sur le marché français, faites que la meunerie n’en manque point. Nous vous donnons ces conseils dans votre intérêt, car si vous continuez à raréfier le blé sur le marché et à provoquer ainsi une accentuation de la hausse, il est à craindre qu’on supprime les droits de douane qui vous protègent. »

M. Plichon, député progressiste, tirant argument de ce que la hausse s'était accusée sur le seul marché de Paris, confirmait certaines allégations de M. Lauche; M. Plissonnier, radical, abondait dans le même sens, et M. Ferdinand David, ministre du Commerce, tout en prenant la défense des droit des douanes, affirmait qu'il fallait «brider la spéculation et la forcer à rentrer dans l'ordre ». Ainsi, tous les partis semblent d'accord pour reconnaître les méfaits du spéculateur, de l'insaisissable et fabuleux spéculateur, celui dont on parle toujours, mais qu'on n'atteint jamais.

Toutefois, il ne faut pas trop se laisser prendre au mot magique de spéculation. |

Sans doute, il y a dans l'action des (parasites » sociaux dcs prélévements excessifs faits au détriment du consommateur. Mais, de là à y voir une explication suffisante de la crise que nous traversons, il y a une assertion diffcile à prouver. Ni les intermédiaires, ni les spéculateurs, ni les aCccapareurs n'ont créé la crise elle-même. Si les intermé-

diaires était véritablement la cause principale du renchérissement, il devrait s'en suivre qu'une diminution du nombre de ceux-ci coïnciderait fatalement avec une diminution des prix de vente. Or, rien ne permet de croire que cette prévision, bien qu'elle contienne une part de vérité, se réaliserait dans tous les cas. Là même où le nombre des intermédiares a diminué, par suite des contacts directs entre producteurs et consommateurs, les prix se sont souvent maintenus.

Quant à la spéculation, s'il y a lieu de la dénoncer lorsqu'elle est abusive, on ne saurait non plus l'accuser d’avoir créé la crise elle-même. Comme le dit M. Beauregard, il est fort possible que la spéculation qi en eftet souligné le fait qui se produisait. C'est assez son rôle. Mais quant à l'engendrer, c'est une autre affaire. Elle n’a ni raréfié les produits, ni augmenté les besoins!» Enfin, les «accapareurs » n'ont accaparé n1 les beurres, ni les œufs, ni d’autres marchandises qui se seraient gâtées entre leurs mains, et dont pourtant les prix montent à en désespérer les braves ménagères. La mauvaise récolte betteravière est une cause ‘bien plus directe de la cherté du sucre que la spéculation.

Il est bon de remarquer aussi que les kartells n'ont pas toujours pour effet de provoquer une hausse des prix. En diminuant la concurrence excessive et les « déchets » de la production, ces ententes commerciales permettent même parfois d’abaisser les prix de vente.

Il ne faut donc pas trop s'arrêter à cet ordre d'idées. L'organisation vicieuse du marché a bien pu exaspérerla crise : elle ne l'a point produite.

MN Fe

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