TROISIÈME PARTIE
Nous allons étudier 1c1 les conséquences sociales de la vie chère. Il est certain que le renchérissement général de la vie porte préjudice à l’ensemble des consommateurs, mais il est particulièrement ressenti par les moyennes et les petites bourses.
Nous considérerons plusieurs catégories parmi les victimes de la vie chère.Mais, avant de parler du préjudice causé aux acheteurs par la cherté de la vie, une question préalable se pose : l'augmentation des prix a-t-elle profité à quelqu'un ?
Y a-t-il des bénéficiaires ?
Cette question n'est pas si simple qu’elle paraît au premier abord. Quantité de gens — et surtout parmi les salariés — vous diront : « Les prix ont augmenté. L'argent que nous sortons de nos poches va dans d’autres poches. Celles-ci se sont forcément enrichies à nos dépens. » Voyons si cette assertion se peut vérifier.
Nous nous adressons d’abord au producteur et nous lui
tenons ce langage : « Vous bénéficiez très probablement de état de choses actuel. Bien que les prix d'achat soient déterminés par une foule de circonstances indépendantes de votre volonté, vous contribuez, pour une part, à établir le cours des denrées, et vous conviendrez de son exagération. Le protectionnisme à outrance qui gouverne aujourd’hui notre économie nationale, et que certains dénoncent comme une cause essentielle de cherté, est tout en votre faveur. Il vous défend contre la concurrence étrangère. Il vous fait, dans certaines limites, les maîtres du marché. Vous encaissez ce que nous déboursons; vous vous êtes enrichis, par conséquent, tandis que nous nous appauvrissions! »
L’interpellé proteste, et avec quelle vigueur : « Je n'ai rien gagné, s'écrie-t-1l, à la plus-value des denrées! Toutes sortes de fatalités et de calamités ont augmenté mes prix de revient. J'ai souffert moi-même, à la fois comme producteur et comme consommateur, de la crise que vous étudiez. Au surplus, ce n’est pas moi qui suis responsable des prix de détail : voyez le marchand. »
Nous nous tournons alors vers le marchand, et nous le chargeons de nos anathèmes. Nous tenons le coupable : le voilà bien, le profteur de la vie chère, l'éternel et ruineux parasite de notre marché! Mais, à son tour, le marchand se cabre sous l’outrage; 1l s’insurge contre ces légendes qui le font passer pour un intermédiaire inutile et coûteux : 1 est humblement soumis à la loi de l'offre et de la demande: il n'empoche qu'un juste profit, toujours sensiblement fe même, et il déplore les circonstances de toute nature qui ont élevé le coût de la vie, circonstances dont il a pâti tout le premier. Mais ce n’est pas chez lui qu'il faut chercher un « enrichissement sans cause ».
Si chacun plaide sa bonne foi, où trouver le coupable? Aux yeux de certains, le véritable pêcheur en eau troubie, celui qui serait d’ailleurs l'artisan principal de la vie
chère, c'est le spéculateur. Nous avons déjà examiné avec les causes de la vie chère {voir la mauvaise organisation du marché), le rôle du spéculateur. Il est certain que la hausse des prix donne toujours lieu à un regain de spéculation. ‘ Mais il ne faut pas non plus s'imaginer que le champ d'action de cette dermière soit bien vaste. Les accapareurs et les joueurs à terme ne peuvent pas opérer d’une manière permanente. Le relèvement des prix qui leur est imputable ne peut être que momentané, car 1l leur serait impossible de maintenir à un cours élevé une marchandise pour laquelle 1] n'y aurait pas simultanément une offre rare et une demande abondante.
Toujours est-1l que les bénéfices réalisés par les spéculateurs, particulièrement à la faveur de la vie chère, échappent à toute évaluation. L'’imagination populaire les grossit sans doute; mais comment les connaître?
Âu surplus, il faudrait définir ce qu'on entend au juste par « spéculateur ». Où finit le commerce? Où commencent l'accaparement, la coalition immorale? A l'heure où les ententes commercialzs se généralisent, peut-on moins faire que de les considérer comme une pratique régulière du commerce ?
Autant de raisons pour ne pas trop nous laisser hypnotiser par le fantôme de la spéculation.
Constatons seulement avec amertume que certains joueurs ont dû réaliser d’assez jolis bénéfices aux dépens du consommateur, et étudions plus en détail la situation du producteur et de l'intermédiaire en présence de la vie chère.
Bien qu'il ne soit guère possible de répondre d’une manière précise, essayons de nous demander si la vie chère a pu leur profiter. En l'absence de certitude, contentonsnous d’hypothèses.
a) Le Producteur. — Le Capitaliste. — On sait, par les plus récentes statistiques, que l’avoir global des Français s’est considérablement accru dans le courant du siècle dernier. Il ne dépassait pas 64 milliards en 1826, et :1l
atteignait 242 milliards en 1802. Notre fortune nationale aurait donc presque quadruplé en l’espace de soixante-cinq ans. Si nous ne considérons que ces chiffres, il semble que la rchesse, au sens le plus commun du terme, se soit, chez nous, énormément accrue. Depuis 1900, nous avons. progressé plus vite encore. Au mois d'octobre 1911 M. Edmond Théry évaluait la fortune totale de la France à 287 millards 282.000.000 de francs, ce qui représentait, en moyenne, pour chaque Français, une part de 7.314 francs. Et tout récemment, à la tribune de la Chambre (1), comme les députés de l’opposition reprochaient aux lois ouvrières d'appauvrir le pays, M. Léon Bourgeois, ministre du Travail, essayait de rétorquer cette démonstration par la simple éloquence des chiffres :
« De 1900 à 1910, disait-il, la propriété bâtie s’est accrue, en nombre de 310.000, en valeur locative de 494 millions, en valeur vénale de 7 milliards 700 millions. Il serait puénil de nier la prospérité économique de notre pays!
Ce que le ministre oubliait d'ajouter, c'est que, depuis 1802, la valeur de la propriété non bâtie avait diminué de près de 2 milliards et demi. Cette dépréciation de la valeur du sol est toutefois compensée en partie par l'importance du capital d'exploitation, ainsi que le fait clairement ressortir le tableau suivant, également emprunté à M.Edmond Théry, dans un important ouvrage sur la Fortune publique de la France :
Valeur de la propriété agricole française en 1802, 1006 et 1908.
Diflérences
Jr 1296 po entre 1892 et 1908
Väleur vénale ne. NS
— En millions de francs Totale Pour cent Propriété non bâtie . 77: CA7IRT3-055 0074 SO0 ES 2.347 3 OI Animaux de ferme. . s.202 5.250 5.868 + 666 r2 So
Matériel agricole. . . 1400 T7 250 te TS TEE 7 ALT Semences et fumiers, 1 SIP CT 205 EI OS 10 Oo 76 Totaux F6) 604 92.235 184.00 1:434 1 67
(1) A propos du débat sur la Journée de 10 heures (séance du 29 février 1911).