‹ La Vie ChèreChapitre 38 sur 48 · TOR · texte numérisé non relu

TOR

s'arrange pour faire partie d'une société de secours mutuels, ou pour recevoir les soins gratuits d’une compagnic d'assurances, d'un dispensaire, d'une œuvre philanthropique ou charitable ?

Le petit bourgeois lui-même ne craint pas de s'enrôler dans le secours mutuel pour consulter sans bourse délier, pas plus qu'il ne rougit de demander l'assistance judiciaire au moment d'engager un procès.

Dans l'esprit populaire, les carrières libérales ne sont exercées que par des personnes « riches ». Le fait est qu'en général l'avocat et le médecin ne devraient guère compter sur les bénéfices de leurs professions pour faire face aux nécessités de la vie chère.

4 Le cas des personnes morales. — La vie chère n'atteint pas seulement les individus isolés. Elle se fait sentir dans beaucoup d'administrations ou d'associations, en rendant diflicile l'équilibre de leurs budgets. Les établissements publics ou privés qui ont des bouches à nourrir voient leurs charges s'aggraver considérablement du fait du renchérissement des vivres.

En veut-on quelques exemples frappants ?

L'Assis/ance publique de Paris à une consommation à peu près constante, dont le coût annuel s'élevait à environ 50 millions en 1905.

Dans l'espace de quatre ans, la hausse des denrées a occasionné un supplément de dépenses de 2.500.000 francs. Soit à peu près 38 % sur la viande, 16 %.sur le lait, 13% sur le vin, 12 % sur les comestibles divers.

Un fonctionnaire de cette administration calculait récemment que, pour une hausse de 1 centime sur chaque produit, l'Assistance perdait 70.000 francs pour le lait, 26.000 francs pour le vin, 25.000 francs pour la viande. Elle dépense 50.000 francs de plus lorsque le blé augmente de 1 franc par quintal.

Et cependant l'Assistance publique achète le plus sou-

OR

vent au producteur lui-même. Que serait-ce si elle devait passer par les intermédiaires ?

Dans le même ordre d'idées, l'administration des Hospices civils de Lyon n'a pu. pour la première fois cette année, équilibrer son budget, et cela en raison de la vie chère. Le tableau suivant fait bien ressortir le supplément de dépenses occasionné pour les principales denrées alimentaires, de 1910 à 1911 (et il est à noter que le personnel hospitalisé est resté exactement le même) :

Désignations | 1910 1911 NOMME Total. TUE 202 5.289 5.289 Nombre de journées d'hospitalisés.... 1.636.084 1.636.090 HIÉDERSESR GS DA Ou Vi». KE: 201.713 213.850

— NN ee MARIE A : 162.836 220.000 — ATENRTS RS OR EN PERS 675.714 704.838 — COUONDIRS SES de vi DIRAIT 590.000

Soit, au total, une augmentation de 176.884 francs en un an, rien que pour la nourriture.

La même question se pose, par exemple, dans les lycées. Comment équilibrer un budget lorsqu'on a des ressources fixes pour faire face à des dépenses croissantes ?

Et dans les casernes ? Là, 1l y a une distinction à faire. On sait que les recettes de l’ (ordinaire » se composent de deux primes :

1° La prime de viande, correspondant au prix d'une ration de 320 grammes payée au fournisseur d'après Île marché. Ici donc, avec le renchérissement, les dépenses sont plus fortes et la ration reste la même:

2° La prime fixe d'alimentation : o fr. 225 par homme et par jour. Cette prime n'’augmente pas avec la cherte de la vie : et la portion individuelle de nos troupiers diminuera en raison inverse de l'accroissement des prix. Ce phénomène a d'ailleurs été vivement ressenti depuis quelques mois dans nos casernes.

On voit ainsi quelles répercussions innombrables la vie chère exerce sur toute la vie de la nation.

Les esprits fermentent. — La nation s'inquiète

Les détresses individuelles ou collectives dont nous venons de parler ont eu des retentissements profonds. L'ensemble du pays s'est ému. Dans la nation tout entière, les mêmes symptômes d'angoisse et de découragement se sont manifestés; les mêmes gestes de dépit, de colère et de révolte ont soulagé les rancunes. Les mois d'août et de septembre 1911 marquent les points culminants de cette crise qui, par la grâce de la C. G. T., nous conduisit au seuil d’une révolution. Ce seuil ne fut paint encore franchi. Mais les causes subsistent : elles pèuvent, demain, engendrer de plus puissants effets, transformer une crise économique en la plus redoutable des crises sociales que nous ayons Jamais traversées.

Il y a donc un très grand intérêt à jeter un coup d'œil sur l'ensemble de cesévènements. Nous ne prétendons pas en écrire ici l'histoire, mais en tracer seulement un tableau synoptique où seront mis en évidence, par le simple enchainement ou par la coïncidence des faits, les points nécessaires à notre étude. Si nous voulons savoir où peut nous mener la « Vie chère », il parait indispensable que nous sachions où la vie chère, déjà, nous a conduits. L’actualité journalistique nous fournira les principaux éléments de cette enquête sur les évènements d’hier. Elle nous procurera, le plus ingénüment du monde, certains postes d'observations d'où nous découvrirons toute la campagne. Et ce panorama de l'information, nous reposant à la fois des discussions théoriques et des exposés statistiques, va nous présenter les plus édifiants spectacles.

C'est vers le 15 août qu'on commence à parler sérieusement de « manifestations de ménagères »etde «grèves de

consommateurs ». Depuis plusieurs mois, on souffre et on se plant de l'exorbitante cherté des vivres. Les économistes versent des flots d'encreet les politiciens continuent à faire des promesses, cependant que l’Assistance publique, débordée de sollicitations également urgentes, voit son budget ordinaire s'augmenter de 995.000 francs.

« Je n éprouve pas d'inquiétudes, déclare M. Mesureur, sur la possibilité d'assurer l'alimentation de nos malades, de nos pensionnaires, de notre personnel; tous nos efforts tendent à ce qu'ils souffrent le moins possible de la crise que nous traversons. Je n'en ai pas moins le douloureux regret de voir compromis, par un cas de force majeure, l'équilibre d'un budget dont j'ai la responsabilité. »

Mais la misère, jusqu'à cette date, reste paisible. Le Paris des faubourgs, le Paris de tous les enthousiäsmes et de toutes les colères, se contente de quelques meetings sans ardeur et de quelques imprécations sans portée. Le signal de «l'action directe » lui viendra de la province etlui sera donné par des femmes. Les Maubeugoises, en effet, sont les premières à lever l'étendard, et leur mouvement inopiné, loin d'’effrayer la capitale, ne suscite dans la presse « bourgeoise » que de souriants commentaires. Il s'agit, s'imagine-t-on, d'une grève en dentelles : ce sera d’'excellente matière pour le cinématographe et pour les revues de fin d'année :

Enfin, voilà donc une grève originale et qui, à l’encontre des autres manifestations de ce genre, obtiendra l’approbation de la majorité des contribuables. Comment pourrait-il en être autrement, du reste, puisqu’en la circonstance, les grévistes sont les consommateurs et que ces derniers, nul ne l’ignore, sont innombrables !

Cette fois, c’est du Nord que nous vient la lumière, et si le Midi sait bouger, selon l’adage imprescriptible, le Nord est capable de ne pas demeurer inactif. Au reste, les ménagères de Maubeuge, de Souslebois, de Ferrières-la-Grande,et en général de toutes les localités avoisinant la cité frontière, se sont liguées, avec une unanimité touchante et rare chez la gent féminine, contre les marchands de beurre, d'œufs et de lait.

Cet ostracisme va s'étendre, paraît-il, aux bouchers et boulangers. À l’instar des syndicalistes les plus décidés, ces dames ont constitué un comité de protestation contre la cherté des vivres, sous la présidence d’une certaine dame Gallois. Les grévistes ont commencé, depuis le 16 août dernier, un mouvement de protestation qui ne laisse pas que d’être inauiétant. Leurs revendications portent principalement sur le prix des denrées précitées. C’est ainsi qu’elles offrent 7$ centimes de la demi-livre de beurre, 2 francs du quarteron d'œufs et 20 centimes du litre de lait, alors que les producteurs vendent le beurre 1 franc, les œufs 3 fr. 75 et le lait 25 centimes.

La citoyenne Gallois possède une éloquence entraînante, et si l’on songe que l’esprit des ménagères de la classe ouvrière est très monté, on peut concevoir qu'elle n’a pas grand effort à faire pour entraîner ses consœurs dans la lutte, d’autant que la majorité des commerçants du bassin de Maubeuge sont d'accord avec les protestataires. Et c’est vraiment un spectacle peu banal que de voir ces théories féminines envahir les marchés, visiter les paniers, bousculer les vendeurs, et lorsque ces derniers protestent ou refusent de s’incliner devant les desiderata de leurs antagonistes, ce qui arrive le plus souvent, elles houspillent les marchands, renversent les paniers et composent de magistrales omelettes que le sol, aussi surchauffé qu’il soit, ne peut cuire à point... (r).

D'ailleurs, cela s'arrangera le mieux du monde. selon les règles de la galanterie française :

(Il faut bien le dire, la population tout entière paraît étre de cœur avec les femmes de bonne volonté qui ont pris l'initiative de ce mouvement. On leur offre des fleurs, c'est bon signe !... » (2).

Et ces fleurs s'accompagnent de chansons. Le correspondant du Temps se divertit fort de « l'Internationale du Beurre », que glapissent les citoyennes de Maubeuge (3).

(1) Excelsior du 21 août.

(2) Matin, du 21 août.

(3) Debout, chaque mère de famille!

Debout, et soyons tous unis:

Marchons, pour braver là misère Que les fermiers viennent méttre dans le pays Si un jour nous avons la victoire, Noùs montrerons à nos maris chéris

La « vie chère ». si fertile en répercussions de toutes sortes, n'aura pas exercé grande influence sur la poésie française. Elle aura du moins procuré d'assez plaisants spectacles aux envoyés spéciaux de la presse parisienne.

Mais les choses ne vont pas tarder à se gâter : les « accortes matrones » et les « descendantes de Madame Angot », que raillent agréablement ces messieurs du fil spécial, vont se souvenir qu elles ont dans leurs veines du sang de tricoteuses. Les ménagères se transforment en mégères (1).

Que toutes les femmes ont défendu Pour la vie de leurs pauvres petits.

En avant, camarades, Les amis, tous debout!

Sans peur ni tapage (bts) Nous voulons l’beurre à quinze sous (brs)

Quelques jours plus tard, à Montlucon, les manifestantes poursuiyant de leur réprobation un expéditeur de volailles en gros, entonneront cet autre refrain :

Laniray, si tu continues, De tous tes poulets, il ne t’en restera guère: Laniray, si tu continues, De tous tes poulets, il ne t’en restera plus. Poussons, poussons Laniray à la baïonnette!

Poussons Laniray au bout du canon.

(1} Les manifestantes qui avaient opéré mardi au marché d'Hautmont se sont toutes retrouvées hier au marché de Maubeuge. Deux d’entre elles ayant été arrêtées. elles furent les chercher en cortège, puis parcoururent les étalages en chantant sur l'air de l'Internationale un refrain imprévu dont les deux derniers verssont les suivants:

Les œufs à deux francs pour tous Et le beurre à quinze sous.

Rencontrant le sous-préfet d'Avesnes au coin d'une rue, les manifestantes voulurent lui demander un don en argent, mais celui-ci sen tira en leur conseillant d'aller acheter des troncs-tirelire d’abord (1*).

Les ménagères de Nuils-Saint-Georges se proposent d'organiser, lors du prochain marché, une manifestation contre les servantes des maisons bourgeoises, « qui payent sans compter avec l'argent de leurs patrons » et sont responsables de la hausse des prix (2*).

A Valenciennes, les marchands virent leurs étalages entourés sur la place du marché par deux ou trois cents femmes criant : « Le beurre

(1*) Journal des Débats; du 25 août.

(2*) Temps, du 25 août.

Ces excellentes femmes semblent avoir à cœur de montrer de quels exploits elles sont capables, sans le concours actifs de leurs époux. En certaines régions, dès que le mouvement s'étend, elles iront jusqu'à déclarer, comme à Quimperlé, que les hommes «sont sévèrement exclus de leurs meetings ».

à 30 sous !». Ils ont dû céder leur denr ée à ce prix pour éviter le pillage. Certains avaient déposé des paniers et des caisses de beurre dans des estaminets ct des auberges. Les manifestantes sont allées assiéger ces établissements au chant de l'Internalionale. Elles ont forcé les marchands à leur vendre leurs provisions de beurre à r fr. 50 Île demi-kilo (1*). ;

À Hénin-Liélard (Pas-de-Calais), les ménagères, arrivées par petits paquets, formèrent bientôt un groupe compact qui entra en Es parlers avec les marchandes de beurre. Dès qu'elles a apprirent qu’on vendait le beurre à 2 fr. 25, 2 fr. 40 et 2 fr. 50, les œufs aux prix de 3 fr. 25 et 3 fr. so, les manifestantes se ruèrent sur les paniers et en jetèrent le contenu par terre. C'est au milieu d’une gigantesque omelette que le marché prit fin avec la fuite éperdue des marchandes (2*).

A Denaïn, deux ou trois cents femmes ont parcouru la ville et sont allées chez les bouchers. Elles ont sommé ceux-ci d'afficher le prix de la viande. Dans certains quartiers, des incidents se sont produits entre ménagères et porteurs de lait : des pots ont été renversés. La gendarmerie et la police locale font des patrouilles permanentes (2*).

A Rouvroy-Nouméa, près de Belly-Montigny, les ménagères accostèrent les voitures des fournisseurs en victuailles. Elles demandèrent les prix et « sabotèrent » les marchandises de ceux qui, à leur gré, voulaient vendre trop cher. La viande de quatre bouchers fut jetée à terre, trois laitiers virent le contenu de leurs bidons culbuté; des légumes, pris à divers moments, sur huit voitures « balladeuses », furent lancés dans toutes les directions.

Il y a. à l'heure actuelle, quatre arrondissements entiers où chaque tenue de marché est l'occasion de scènes de désordre (2*).

Les ménagères de Ferrière constituèrent un comité de résistance et décidèrent la grève des acheteurs et le sabotage des marchés. Des groupes de femmes arrêtèrent les voitures de cultivateurs, piétinèrent les marchandises et organisèrent un cortège avec drapeaux rouges et pancartes, au son des tambours. La gendarmerie fut appelée. Des réunions eurent lieu, au cours desquelles le boycottege fut décidé. Les femmes perquisitionnèrent dans les hôtels soupçonnés d'avoir acheté les denrées prohibées. Le maire intervint, mais vainement (3*).

(1#) Journal aes Débats, du 38 août.

(2*) Journal des Debats, du 30 août.

(3*) Temps, du 30 août.

Elles se moquent de la politique: l’{nlernalionale n'est pour elles qu'un moyen de faire du bruit; elles chanteraient aussi bien n'importe quoi. À Brest, revenant de piller le marché, elles entonnent la Marseillaise. Klles exercent leurs violences au petit bonheur, au hasard de l'inspiration, sous l'effet de déductions extrèmement sommaires. Elles sabotent indistinctement le lait, la viande, les œufs, la volaille. et souvent pour rien, pour le plaisir, aveuglées par une véritable rage de destruction et de vengeance. Elles s'attaquent à tout le monde et prennent d'extravagantes résolutions. Telles les Hâvraises, qui promènent dans les rues des pancartes avec ces inscriptions : & À chacun selon ses forces !.. Unissons-nous !.. Nous ne ferons plus d'enfants !... » (1)

Lasses de crier et de casser les œufs, elles tourneront bientôt leur fureur contre les personnes.

Dès le 1°" septembre, d’ailleurs, le mouvement change de caractère. Il augmente son personnel, s'étend en surface et précise sa gravité. C’est une trainée de poudre qui, partie du Nord, de l'Aisne et du Pas-de-Calais, va gagner toute

(1) Ce fait divers, cueilli parmi tant d’autres, nous semble particulièrement édifiant.

A Aunay-sous-Lens, des femmes avaient projeté d'aller manifester. Les réfractaires furent taxées d'une amende de $ francs. Me Fauquenberge, dont le mari était à Lens, refusa de faire droit à ces exigences arbitraires. Les manifestantes se ruèrent à l'assaut de sa maison, arrachèrent la clôture, pénétrèrent dans la cour et brisèrent les vitres. Le fils de Me Fauquenberge accourut, une hache à la main, et blessa une des assaillantes. Les gendarmes arrivèrent et dispersèrent la foule (1*}.

On notera l'amende dont sont taxées les réfractaires : c'est la gréve obligatoire.

Mais voici mieux encore :

A Bruay, un fait odieux s'est passé hier dans la matinée. Les fnénagères de cette commune avaient projeté, vendredi soir, de se rendre en bande à Valenciennes. L'une d'elles avait émis l'idée, acceptée d'enthousiasme, d'emmener de force les bourgeoises du village. En effet, dès cinq heures du matin, les manifestantes sc présentaient devant les demeures des gros cultivateurs, des fabricants

(1*) Journal des Débais, du $ septembre.

md: (A0

une partie de la province : dans la Côte-d'Or on organise la grève du lait, ainsi qu'en Saône-et-Loire: les ménagères de Montceau-les-Mines fixent souverainement le prix du beurre; celles du Creusot lapident les marchands à coups de pommes de terre; celles de Montluçon conduisent leurs maris au pillage du marché, L'Oise, les Ardennes, la Nièvre, le Calvados, la Loire, le Gard, le Morbihan. la Meurthe-et- Moselle voient se dérouler des incidents identiques. Aux quatre coins du territoire, et surtout dans les centres industriels, s'allume le brandon de la discorde. La Corse à Son tour Sagite: Ajaccio et Bonifacio, accablés par un été torride, protestent violemment contre la hausse de la glace, qu'on vend jusqu'à 5 francs le kilo et dont la pénurie cause la mort de plusieurs malades.

Alors les femmes ne sont plus seules à faire du bruit. Les hommes s’en mêlent, et donnent à ces désordres un caractère qui n’est plus vaudevillesque, mais nettement révolutionnaire. Lille, Avesnes, Charleville, Roubaix, Saint-Quentin, Dunkerque, Douai. Cambrai, Creil sont le théâtre d'évé-

de sucre, des négociants, et la menace à la bouche, obligeaient les dames à se lever pour les suivre Dans une maison bourgeoise, des Parisiennes étaient arrivées de la veille. Quelle aubaine!

Au chant de l'Internationale, toute la bande vient chercher ces « belles madames ». La porte de l'immeuble ne s'ouvre pas : on l'enfonce: on oblige les Pauvres femmes, plus mortes que vives, à s’habiller tant bien que mal et à se mettre en route au premier rang de la manifestation. Toutes les bourgeoises réquisitionnées avaient été groupées sous la surveillance de solides gaillardes, qui les remettalent dans le rang avec des grossièretés à la moindre tentative d'évasion. Cette marche douloureuse de huit kilomètres dura trois heures.

Les gendarmes et les chasseurs à cheval qui escortaient cette bande de furies n'ont pas un seul instant tenté de délivrer les infortunées victimes. :

À l’arrivée aux portes de Valenciennes, un commissaire de police fit arrêter la colonne par les sommations légales. La foule s'enfuit, ct les malheureuses Parisiennes Purent alors se réfugier à Valenciennes et reprendre le train pour Paris (rs

(1*) Le Temps, du 8 septembre.

nements qui font présager aux moins timorés l'approche du (Grand Soir ». On saccage et on incendie les boutiques, on élève des barricades dans les rues, on tend des fils de fer et on arrache les plaques d'égoûts pour gêner les évolutions de la cavalerie. Le drapeau rouge est arboré dans tous les cortèges de manifestants. Ils vocifèrent la Carmagnole. Ils insultent la troupe, envahissent les casernes, criblent les gendarmes et les soldats de projectiles; ils malmènent les commissaires de police, narguent les représentants des pouvoirs publics.

— C'est la Révolution, proclament-ils! C'est nous qui sommes les maîtres !...

En dépit des appels au calme, des interventions municipales ou parlementaires, cette nouvelle jacquerie se propage et prend d'angoissantes proportions. Certains récits de journaux sentent la guerre civile. Rappelons-nous l'émeute idée Greil(r).

L'exaspération contre l’armée, contre le Gouvernement, contre la Patrie même, va croissant :

(1) A 6 h. 30 du matin, un millier de manifestants qui s'étaient réunis au faubourg de Montataire, pénétrèrent en ville au chant de l’Internationale. La colonne se heurta à une compagnie du 54° de ligne, arrivée le matin de Saint-Quentin. Un grand silence s'établit. Puis l'appel aigu d’un clairon retentit. C'était la première sommation. Personne ne bougea. Deux fois encore l'avertissement se renouvela, puis un ordre : « En avant! » Les fantassins se précipitèrent, la baïonnette au fourreau, mais les crosses levées, car les pierres pleuvaient sur les soldats. La charge passa, laissant derrière elle des visages ensanglantés.

Les manifestants se reformèrent devant la gare, face aux troupes, aux cris : (Assassins! Bandits! » Les moellons tombent drus sur les soldats. Les chasseurs à cheval donnent... Trois détonations éclatent, faisant cabrer les chevaux qui désarçonnent cinq cavaliers...

Les cavaliers mettent le sabre à la main et chargent. Les manifestants se sauvent, non sans que quelques-uns soient contusionnés.

Cependant, à peine les soldats sont-ils partis, que les groupes se reforment. La foule se précipite vers les hangars d’un marchand de ferraille et son effort collectif parvient à soulever, à transporter d'énormes chaudières, des cuves de métal d’un poids considérable: Elles constitueront la nouvelle barricade, précédée de fils de fer, de poutres et de moellons amoncelés. Sur la voie du chemin de fer, une

À Mézières, les révolutionnaires tentent de débaucher les ouvriers d’une usine. Repoussés par la troupe, ils criblent de projectiles cavaliers et chevaux et insultent les officiers aux cris de : « À bas la France ! Vive l'Allemagne!»

A Lille, un ouvrier ajusteur interpelle grossièrement un capitaine et lui crie: « Si les Allemands étaient ici, tu ne serais pas si fier !... » On se croirait reporté aux troubles suscités par la délimitation de la Champagne, alors que des manifestants égarés ne craignaient pas d'arborer le drapeau prussien.

A Charleville, ce sont les soldats qui. gagnés à la cause des émeutiers, font la sourde oreille aux injonctions de

leurs chefs (2).

« L'action publique n'est plus exercée », constate le Temps. Les parquets attendent des ordres. On renonce à poursuivre les saboteurs de denrées. Et l'affolement règne parmi les populations du Nord.

petite baraque en bois brüle : on les attend maintenant les soldats! Ils viennent...

À trois heures, l'infanterie débouche, suivie de la gendarmerie et des chasseurs. Debouts sur la barricade, les ouvriers avec leurs femmes chantent l'Internationale. Des voix vocifèrent : « A la frontière! Vous seriez mieux à la frontière! ».…

Cependant, sur un commandement, l'infanterie prend le pas gymnastique, et, véritable assaut, escalade la barricade, dont les occupants s’enfuient (1*).

(2) Le cortège se heurta presque aussitôt à un détachement du gi de ligne qui gardait le passage à niveau. L'officier qui commandait le détachement fit mettre baïonnetle au canon, et après les sommations légales, ordonna la charge. Celle-ci eut lieu, mais sans enthousiasme S les soldats arrachaient eux-mêmes leurs baïonnettes et les remettaient au fourreau pour éviter de blesser les manifestants. La foule franchit sans peine cet obstacle sympathique et se reforma un peu plus loin en colonne. Il est bon de faire remarquer que, seuls les soldats de l’active, ontété employés au service d'ordre; les réservistes ont refuse de marcher, aussi les a-t-on laissés tranquilles.

Arrivés à hauteur du Pont-de-l'Arche, les manifestants se sont encore une fois heurtés à un barrage militaire, Il fut débordé avec autant de facilité que le premier (2*)

(1*) Journal des Débats, du 15 septembre.

(2*) Bataille Syndicaliste, du 1 2 septembre:

Cependant, l'émeute avait gagné Paris et sa banlieue. Saint-Denis, Clichy, Nanterre, Puteaux, Romilly, Billancourt manifestent. La Société coopérative « La Bellevilloise » est le siège d'importants conciliabules. Plusieurs marchés menacés de sabotage font appel à la protection de la police. De nombreuses arrestations sont opérées.

Lésés dans leurs intérêts, les producteurs et les commerçants, d'autre part, usent de représailles. À Dunkerque, à Reims, à Valenciennes, à Billy-Montigny, à Liévin, les bouchers et les charcutiers font grève. C'est la contrepartie: après les grèves de consommateurs, les grèves de fournisseurs, (lock-out » d'un nouveau genre.

Les laitiers d'Alençon, eux, élèvent leurs tarifs au lieu de les abaisser. Les marchés de Lorient, et ceux de Montceaules-Mines, sont déserts. Dans diverses communes, les maires doivent ravitailler la population et distribuer des vivres. On a faim. Autour de Valenciennes les fermes sont prises d'assaut et razziées. Chacun prend sa vie où il la trouve. On fait main basse sur toutes les denrées. C'est le « chambardement » général, le déchaînement des appétits. La bête humaine se révèle et veut satisfaire ses besoins les plus pressants.

L'exploitation par la C. G. T. des ventres affamés. — Faut-1l, comme l'ont fait certains auteurs, hantés par les théories de Taine, parler ici d'anarchie spontanée ? Nous ne le croyons pas. Sans doute les circonstances se prêtaient admirablement à de tels désordres. Le terrain social et politique, travaillé par les événements, portait les semences de la révolte. Et l'on parlait de la guerre comme d'une chose probable, sinon inévitable. Les esprits étaient inquiets, fiévreux. Il suffisait de quelques étincelles habilement jetées pour déterminer les plus bruyantes, les plus néfastes explosions.

Ces étincelles furent l'œuvre de la «Confédération générale du Travail ». Une organisation si nettement révolutionnaire ne pouvait laissér échapper semblable occasion

d'affirmer sa méthode. Nous allons voir comment elle s'y prit.

Déjà, le 19 août 1910, les marchands de vins et restaurateurs parisiens, émus par l'augmentation du prix des denrées alimentaires, s'étaient réunis en un grand meeting au Cirque de Paris, et, se déclarant « soucieux de sauvegarder les intérêts généraux et de maintenir la qualité des marchandises jusqu'ici servies à la clientèle », déclaraient l'élévation immédiate des prix, ainsi que la suppression de la « demi-portion ».

Ce renchérissement des prix du restaurant — survenant après celui du pain, celui du sucre et celui de la viande — fit accepter l'idée d'une campagne contre la cherté de la vie par l'unanimité des délégués au Comité général de l'Union des Syndicats. Et, dans une nouvelle réunion. ces délégucs autorisaient les deux secrétaires à adresser aux organisations adhérentes une circulaire ainsi conçue :

Camarades,

Après avoir examiné la situation créée à la classe ouvrière par le renchérissement des denrées de première nécessité, le Comité général de l’Union des syndicats de la Seine a décidé :

1° De protester par une agitation énergique contre la hausse autant insolite que scandaleuse du prix des vivres :

2° De saisir le Bureau confédéral dans le plus bref délai possible afin d'organiser un mouvement national de protestation par les moyens qui paraîtront les plus appropriés.

En présence des agissements criminels des trusteurs de l’alimentation, assurés de la complicité du Gouvernement qui reste indifférent devant ces faits, la classe ouvrière doit faire tous ses efforts pour réagir.

Et, dès le 22 août 1910, l'Union des Syndicats faisait placarder sur les murs de Paris la première des affiches annoncées dans sa circulaire. Elle était intitulée « Les Affameurs » et invitait tous les travailleurs à venir aux meetings organisés à Paris et en banlieue pour protester contre

« les forbans de la spéculation et les gros commerçants de l'alimentation ».

Quelques jours plus tard, le Comité confédéral, réuni rue Grange-aux-Belles, délibérait sur l'opportunité d'une campagne. La séance fut laborieuse et mouvementé, raconte M. Charles Dulot (1).

Les uns disaient : « Il faut marcher! Cette question du renchérissement des denrées et des loyers préoccupe et alarme tous les ménages ouvriers. Et nous pourrons, à la faveur d’une campagne contre ce renchérissement, faire à la C. G. T. une popularité qu’elle ne saurait acquérir en aucun cas par des déclarations purement théoriques sur la lutte de classes et sur la valeur transcendante de l’action directe. Les forces confédérales bénéficieront tout naturellement de l’inertie dont les pouvoirs auront fait preuve en face de la crise économique. » Mais il y avait aussi quelques adversaires du projet de campagne. Ils estimaient que la C. G. T. « allait sortir. de son terrain ordinaire. de lutte — Ja lutte des classes; la lutte entre patrons et ouvriers, — en se jetant dans le conflit des producteurs et des consommateurs ». À ceux-là on répliqua, non sans véhémence, « qu’ils se laissaient abuser par des mots ; que leur habitude d'entendre qualifier les ouvriers de « producteurs » les empêchait de comprendre l'intérêt qu’une semblable manifestation pouvait avoir pour les ouvriers qui ne sont jamais que des consommateurs ». Et la grande majorité se prononça pour le principe de la campagne.

Mais cette majorité elle-même était partagée en deux courants.

Tandis que quelques délégués prétendaient faire porter tout le poids des responsabilités du renchérissement sur les petits commerçants — boulangers, épiciers, bouchers, « tous grands adversaires, disaient-ils, des travailleurs », — d'autres affirmaient qu'il fallait remonter plus haut et que c’étaient les grands « spéculateurs et agioteurs de la Bourse du commerce qu'il fallait démasquer ».

Et puis, c’est le Gouvernement qu’il faut rendre responsabde de son inertie devant les agissements des spéculateurs. Cette inertie a d’ailleurs des causes qu'il faudrait dévoiler : un grand nombre de parlementaires sont ou ont été, les’ uns en qualité d’avocat-conseil, les autres en qualité d'administrateur de société, dans la dépendance immédiate des trusts, des cartels,

(1) Temps, du 2 septembre:

Ces observations, mais surtout la dernière, qui laissait entrevoir la possibilité de faire, à la faveur de la « vie chère », de l’ « antiparlementarisme », influencèrent si bien le Comité qu’au lieu de se rallier à une campagne contre le commerçant, contre le marchand, semblable à celle qu’avaient commencée diverses organisations parisiennes, comme le Syndicat des boulangers de la Seine, par exemple, qui à propos du renchérissement faisait de l'agitation contre les patrons boulangers exclusivement, il décida de diriger l’action entreprise « contre la spéculation financière, contre l’agiotage, contre l’inertie gouvernementale ».

Ainsi le plan est très net : derrière les formules et les dissertations de circonstances, on distingue cette idée « d'exploiter » la vie chère en faveur de la Révolution. Et tout de suite on se met à la besogne. Les bourses du Travail sont avisées, les grandes fédérations ouvrières reçoivent le mot d'ordre, et la C. G.T. dispose ses batteries, quand, brusquement, éclate la grève des cheminots.

Du coup le plan de campagne contre la vie chère est complètement bouleversé. Pendant des semaines et pendant des mois, les militants ne vont plus dans les réunions que pour fulminer, avec une fureur jamais apaisée, contre la «violation du droit de grève», contre la «trahison des politiciens ». Ils ne trouvent plus le temps de parler du renchérissement des vivres.

Il faut attendre l’année suivante pour que les résolutions de la C.G. T. soient suivies d'effets. Mais les manifestations ménagères du Nord, à leur début, déconcertent un peu les « militants ». Cela ne va pas comme ils l'entendent. Qu'importe, en effet, au directoire de la rue Grange-aux- Belles, que les consommateurs s'organisent et tentent de fléchir producteurs et commerçants ? Il ne s’agit point de s'entendre, mais, au contraire de se battre. Les ventres affamés doivent avant tout servir la cause de la révolution :

« La plupart des femmes si vaillantes, qui ont levé l'étendard de la révolte, et qui le suivent en chantant des refrains révolutionnaires à travers les rues des cités industrielles du Nord, ignorent peut-être la C. G. T. »

Cette constatation est amèrement exprimée par le citoyen Yvetot dans la Voix du Peuple, organe officiel du syndicalisme révolutionnaire.

Mais la C. G. T. ne tarde pas à manifester son action, et la voici qui lance des manifestes, qui distribue des conseils, qui fomente des troubles. Des mssi dominici parcourent la province et répandent la bonne parole. Les citoyens Yvetot, David, Mark, délégués officiels, se multiplient, tandis que le compagnon Broutchoux, anarchiste avéré, seconde leurs efforts. Sur certains points, ces efforts triomphent. La cherté dés vivres est un prétexte à la à la révolte à main armée. Il n'est plus question de grèves de consommateurs, mais de grève générale. Innombrables sont les incidents, les troubles fomentés, les menaces révolutionnaires qui apparaissent comme d'inquiétants symptômes de guerre civile.

Et ainsi l'anarchie sponlance est reprise, canalisée, dirigée par les meneurs syndicalistes vers le but qu’ils se proposent. Les « forçats de la faim » ne dissimulent plus la réalité de leurs desseins. Ils hivrent bataille à la société. ils montent à l'assaut de la citadelle bourgeoise et croient déjà planter leur étendard sur ses ruines amoncelées.

Cependant, le projet échoue presque au moment où. dans la pensée des syndicalistes, il devait aboutir. La C. G. T., sans doute, avait trop présumé de ses forces et de son influence. I1 lui manqua l'audace de la dernière heure. II manqua surtout des chefs et des troupes à cet organisme sans mandat qui prétend représenter la «classe ouvrière ».

Une fois l'effervescence révolutionnaire calmée, certains se tournèrent vers l'Etat et demandèrent à cette souveraine et laïque Providence, d’atténuer les effets de la crise. N'était-ce pas une nouvelle illusion ?

L'examen des remèdes possibles va justement nous fournir l'occasion de rechercher quelle peut ître l'action de l'Etat en présence de la vie chère,

Page 1