‹ La Vie Chère et L'InflationnismeChapitre 10 sur 48 · SOS · texte numérisé non relu

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3 milliards 67 millions d'assignats; il en restait en circulation (en tenant compte des rentrées), 2 milliards 385 millions. À l’instigation de Cambon, la Convention ajouta 800 nouveaux millions et repoussa le maximum d'émission à 3 milliards 100 millions.

Bien que ce stock. de papier monnaie fut assez solidement garanti par les biens nationaux, qui restaient encore à vendre et dont la valeur s'élevait à 4 milliards 600 millions, la détresse publique augmentait chaque jour. Les assignats s’avilissaient à mesure que leur masse s'accroissait; il en fallait toujours davantage pour obtenir les mêmes marchandises et les prix subissaient une hausse considérable.

Les ouvriers qui, faute d'entente, n'étaient pas parvenus à imposer le relèvement de leurs salaires, ne pouvaient plus se procurer les denrées nécessaires à leur subsistance; de là, les plaintes et les menaces qui retentissaient de toutes parts.

Le sucre, le café, la chandelle, avaient doublé de valeur. Les blanchisseuses, contraintes de payer 30 sous le savon qui n’en coûtait que 14 auparavant, étaient venues porter leurs doléances jusque devant la Convention.

La disette était de plus en plus menaçante, car les paysans, méfiants, ne voulaient pas accepter les : assignats, et gardaient leurs récoltes. :

Le 11 avril 1793, la Convention décréta une peine de six ans de fers contre quiconque stipulerait pour une marchandise un prix différent, suivant que le paiement se ferait en numéraire ou en assignats, ou

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échangerait une certaine quantité de monnaie métallique contre une quantité nominale plus grande d'assignats. LH

Ces mesures n'empêchèrent pas la différence de s'accentuer de plus en plus. En mai 1703, t franc métal valait 2 francs assignats. Les gens qui avaient des dettes s'empressaient de se libérer avec cette monnaie dépréciée; mais les créanciers de l'Etat {rentiers et fonctionnaires), obligés d'accepter les ‘ assignats pour leur valeur fictive, subissaient une perte considérable. Quant aux commerçants, ils préféraient ne rien vendre plutôt que de céder leurs marchandises aux anciens prix. alors que la monnaie ne possédait plus que la moitié ou le tiers de sa valeur nominale. Le peuple exaspéré les accusait d'accaparement et demandait qu’on les envoyât à la guillotine.

On comprit, alors, que le cours forcé des assignats demeurerait illusoire, tant que les marchands pourraient, en élevant continuellement leurs prix, se soustraire à l'obligation de recevoir, pour sa valeur nominale, cette monnaie de plus en plus discréditée.

(1) Les 3 et 4 mai, la Convention n’avait pu s'empêcher de rendre un décret par lequel tous les fermiers ou marchands de grains étaient obligés de déclarer la quantité de blés qu’ils possédaient, de faire battre ceux qui étaient en gerbe, de les porter dans les marchés, et exclusivement dans les marchés, et de les vendre à un prix moyen fixé par chaque commune, et basé sur les prix antérieurs du 1er janvier au 1° mai.

Tuiers. Histoire de la Révolution Française.

Liv. XVI, p. 326.

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Pour maintenir le rapport entre les deux termes de l'échange, il fallait, après avoir fixé la valeur de l'assignat, fixer également celle des marchandises.

C'est ainsi que le 3 mai 1793, on décida d'imposer un prix maximum pour le blé (1). Voilà l’origine de ce fameux maximum qui allait bientôt s'étendre à beaucoup d’autres denrées et qui devait rester aussi célèbre que les assignats eux-mêmes. |

L'effet de cette taxation fut alors, en France, ce qu'il avait été, en Amérique, quelques années auparavant, ce qu'il est toujours en pareil cas : les denrées disparurent. Les fermiers ne voulant pas accepter les assignats pour leur valeur officielle, et, craignant d'autre part d'affronter la colère des acheteurs, désertèrent les marchés et se cachèrent avec leur blé. Le maximum ne fit donc qu'aggraver la disette. ra

Cependant le flot de papier-monnaie grossissait toujours. Le 7 mai, la Convention décida une nouvelle émission de 1.200 millions. En juin 1703, 1 franc métal valait 3 francs assignats. Monnaie de plus en plus dépréciée, denrées de plus en plus rares, la situation devenait singulièrement critique.

Le 26 juillet, les mesures les plus rigoureuses furent prises contre les accapareurs (1). Personne ne pou-

(1) Le 26 juillet 1793, la Convention rendit un décret dont l’article 1° était ainsi conçu : « L'accaparement est un crime capital». L'article 2 disait: « Sont déclarés coupabies d'accaparement ceux qui dérobent à la circulation des marchandises de première nécessité, qu'ils achètent ou

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vait faire de provisions excédant les besoins d'un mois ; Ceux qui avaient vendu ou acheté à un prix au-dessus du maximum, ou qui étaient convaincus de de déclarations mensongères, se voyaient punis deda confiscation et d'une amende de 300 à 1.000 francs. Les commerçants étaient obligés de déclarer la quantité de comestibles qu'ils avaient en magasin. Les fermiers étaient contraints d'apporter leur blé dans les marchés et exclusivement dans les marchés. Ils devaient le vendre au prix fixé par chaque municipalité.

La commune de Paris ajoutait ses arrêtés de police aux décrets de la Convention. C’est ainsi qu'elle réglementait la distribution du pain dans les boulangeries. On ne pouvait s'y présenter que muni d’une carte de sureté délivrée par le comité revolutionnaire et mentionnant la quantité à laquelle on pouvait prétendre d’après le nombre de personnes composant la famille dont on faisait partie.

C'était donc, en somme, les ancêtres de ces tickets de pain que nous avons connus, il y a quelques mois. Mais, plus prévoyante encore que nos municipalités modernes, l'administration avait alors réglé jusqu'à la manière de « faire queue » devant la boutique des

tiennent enfermées dans un lieu quelconque, sans les mettre en vente journellement et quotidiennement». Venait ensuite l'énumération des denrées réservées (c-à-d. considérées comme de 1e nécessité): pain, viande, grains, farine, légumes, fruits, charbons, bois, beurre, suif, chanvre, lin, sel, cuir, boissons, salaisons, draps, laine et toute étoffe, excepté les soieries.

boulangers. On attachait à la porte du magasin une longue corde que chacun devait tenir par la main pour conserver son rang et éviter les discussions sur l'ordre de préséance. Cette prudente mesure ne suffisait pas d'ailleurs à supprimer tout incident. De temps en temps, quelque commère mal avisée coupait

brusquement la corde, et la confusion qui s’er suivait nécessitait souvent l'intervention de la force armée.

Cependant, le renchérissement augmentait chaque jour, et le peuple exaspéré, voyant partout des accapareurs, se livrait fréquemment au vol et au pillage.

En août 1703, il y avait pour 3 milliards 775 millions d’assignats en circulation, et 1 franc métal valait - 6 francs en billets. Le gouvernement s'efforça de réduire cette masse de papier-monnaie et d’en combattre la dépréciation.

Les asssignats créés sous Louis XVI, et portant l’effigie royale gagnaient 10 à 15 0/0 sur les autres, en raison de la plus-value dont ils étaient susceptibles en cas de contre-révolution. [lyenavait pour 558 millions; un décret leur enleva le privilège du cours forcé (août 1793) (1).

Les sociétés par actions furent supprimées à cause

(1) (Août 1793) Quoique démonétisés, les assignats à effigie royale ne cessèrent pas d’avoir une valeur; ils furent transformés en effets au porteur, et purent être reçus en paiement des contributions, ou en paiement des domaines nationaux, jusqu’au 1e" janvier suivant. Passé cette époque, ils ne devaient plus avoir aucune espèce de valeur.

Tuiers. Histoire de la Révolution.

Liv. XVI, p. 370.

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de la concurrence qu'elles faisaient aux emprunts de l'Etat en drainant les capitaux d’un grand nombre de personnes confiantes en leur crédit (1).

Les rentiers furent frappés d'un emprunt forcé d'un milliard destiné à permettre la destruction d'une certaine quantité de papier-monnaie. (Décret du 3 septembre 1793).

Le 29 septembre, le maximum fut étendu à toutes les denrées de première nécessité.

L'exécution des peines édictées contre l'accaparement fut poursuivie avec plus de rigueur.

Enfin, les succès remportés en septembreet octobre par les armées de la révolution (victoire de Hondschoote, retraite des Piémontais au delà des Alpes, prise de Lyon, victoire de Wattignies, victoire de Cholet, fuite et dispersion des Vendéens au delà de la Loire) (2) avaient affermi l'existence de la

(1) Après avoir détruit la rivalité des assignats à effigie royale il fallait détruire la rivalité des actions des compagnies de finances. On décréta donc l'abolition de la compagnie d'assurances à vie, de la compagnie de la caisse d’escompte, de toutes celles, enfin, dont le fonds consistait en actions au porteurs, en effets négociables, en inscriptions sur un livre, et transmissibles à volonté. Il fut décidé que leur liquidation serait faite dans un court délai, et que le gouvernement pourrait seul à l'avenir créer de ces sortes

d'établissement.

: Tuiers. Histoire de la Révolution.

Liv. XVI, p. 375-76.

(2) Victoire de Hondschoote(8 septembre 1793). Retraite des Piémontais au delà des Alpes (4 octobre). Prise de Lyon (g septembre). Victoire de Wattignies (16 octobre). Victoire de Cholet (16 octobre). Fuite et dispersion des Vendéens au delà de la Loire (18 octobre).

République et hâté la liquidation des b'ens nationaux.

Pour toutes ces raisons, en décembre 1793, les assignats bénéficièrent d'une hausse moitié réelle, moitié fictive qui leur permit de se rapprocher du pair. Mais, ce relèvement devait être de courte durée : il ressemblait un peu à cette amélioration éphémère qui, dans certaines maladies, précède l'issue fatale.

L'entretien d'une armée de treize cent mille hommes, la création d'un nouveau matériel et la construction d'une marine exigeaient des millions qu'on ne pouvait demander qu'ala planche à assignats. Loin de diminuer la circulation du papier-monnaie, il fallut l’'augmenter considérablement. Elle atteignait près de 7 milliards au mois de juin 1794.

Au lendemain de la chute de Robespierre, les assignats n'étaient plus acceptés que pour le sixième ou le huitième de leur valeur, maloré les victoires de la République et malgré l'importance du gage que constituaient lesbiens nationauxévaluésofficiellement à 15 milliards. La confiance ne faisait donc pas défaut, mais des émissions aussi exagérées ne pouvaient manquer de précipiter la dépréciation du papiermonnaie.

La réaction thermidorienne amena l'abolition du maximum, du séquestre et des réquisitions. Les prix, libérés de toute entrave, reprirent naturellement re prodigieuse ascension.

Les perturbations considérables qui se produisaient à chaque instant dans les valeurs favorisaient le développement de l'agiotage que l'on voit naître de tout désordre politique ou financier.

Comme à toutes les périodes troublées, des individus dénués de scrupules édifiaient sur les ruines des fortunes scandaleuses. Leur procédé est toujours le même ; au moment où la production ralentie reste très au-dessous des besoins du public, ils accumulent | toutes les marchandises que leurs disponibilités leur permettent d'acquérir, et ils les conservent jusqu’au moment où la hausse, semblant avoir atteint son point culminant, leur permet d'ésouler leurs stocks avec d'invraisemblables bénéfices.

Le gouvernement essayait bien de réduire la circulation des assignats par tous les moyens en son pouvoir: ventes de biens nationaux, emprunts forcés, loteries avec primes, etc..., mais, comme d'un autre côté ses dépenses l’obligeaient à recourir à des émissions de près de 800 millions par mois, il creusait sans cesse le gouffre qu'il s'était promis de combler.

La disette, qui s'aggravait chaque jour, amenait des révoltes. Le combustible devenait introuvable ; le pain se vendait 22 francs la livre et l'on voyait à l'un des passages de la Seine, des mariniers exiger jusqu'à 40.000 francs pour un service qui nese payait que 100 francs autrefois.

. Ne pouvant pas compter ramener l'assignat à sa valeur nominale, le gouvernement essaya tout au moins d’en limiter la dépréciation. En se basant sur le principe que l'augmentation du numéraire en circulation provoque une hausse proportionnelle du prix de toutes les marchandises, il décida en juin 1795, de faire subir officiellement à la valeur du papiermonnaie une réduction proportionnelle au chiffre de

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l'émission (1). Ainsi un objet qui coûtait 1 franc, lorsqu'il y avait 2 milliards de billets en circulation, devait valoir 2 francs lorsqu'il y avait 4 milliards ; 3 francs lorsqu'il y en avait 6 ; 4 lorsqu'il y en avait 8 etc... On établit une échelle de proportion basée sur une circulation de 2 milliards et on décida que dans tout paiement effectué en assignats, la somme à verser serait augmentée d'autant de quarts qu’il y avait eu d'émissions de 500 millions.

C'était une véritable banqueroute, d'autant plus regrettable qu’elle portait à la fois sur le présent et sur l'avenir, puisque toute nouvelle émission devait diminuer automatiquement la valeur de l’assignat.

Ce système d'échelle était d’ailleurs d’une application difficile. Le trésor en profita pour la perception des impôts, mais on n'osa pas en faire bénéficier les créanciers de toutes catégories ; seuls les proprié- : taires des fonds territoriaux purent l’imposer à leurs fermiers qui jusqu'alors, par suite de la dépréciation des assignats, ne payaient en réalité que le douzième

(1) Juin 1795. On établit une échelle, à partir de l’époque où il n’y avait que deux milliards d’assignats en circulation, eton décida que dans tout payement fait en assignats, on ajouterait un quart en sus par chaque 500 millions ajoutés à la circulation. Ainsi une somme de 2.000 francs stipulée, lorsqu'il y avait 2 milliards en circulation, serait payée lorsqu'il y en avait 2 milliards 500 millions, 2.500 francs ; lorsqu'il y en avait 3 milliards, elle serait payée 3.000 fr. ; aujourd’hui enfin qu’il y en avait 10 milliards, elle devait être payée 10.000 francs.

‘JHiErs. Histoire de la Révolution.

Liv. XXVIIL: p. 247.

de la somme convenue, malgré leurs bénéfices exorbitants. à |

Le flot de papier-monnaie montait, montait toujours. L'échelle devint bientôt tout à fait insuffisante ; elle ne réduisait en effet l’assignat qu'au cinquième de sa valeur nominale, alors qu'en réalité, il n'en conservait que le cent cinquième.

Au moment de l'installation du Directoire, la quantité de papier en circulation atteignait 19 milliards, alors que les biens nationaux restant encore à vendre ne représentaient pas 7 milliards. Aussi les marchandises les plus courantes avaient-elles atteint des prix extravagants qui nous causent encore une véritable stupeur.

En Frimaire an IV, à Paris, le pain coûtait 40 à 50 francs la livre : le beurre, 110-francs ; les pommes de terre, 240 francs le boisseau ; une course en fiacre, 600 francs. Quelques mois après, le sel valait 35 francs la livre; un chou, 75 francs ; un dindon, 1.800 francs; le blanchissage d’une chemise, 30 francs ; les œufs, 9 et 10 francs pièce.

En Prairial, an IV, le pain était à 150 francs la livre ; la viande, à 350 francs ; le café et le sucre à 1.600 francs (1). È

Dans ces conditions, l'existence de chaque jour devenait un problème insoluble pour les rentiers dont le revenu était limité, et quant aux fonctionnaires, ils avaient beau réclamer sans cesse de nouvelles indem-

(1) Marion. C}r à l'Académie des Sciences morales et politiques. Séance du 24 mai 1919,

nités de «vie chère», ils n’arrivaient pas à toucher des sommes correspondant à l’effroyable avilissement de la monnaie de papier.

C'était l'époque où un juge de Rouen, pourvu d'un traitement de 7.500 francs assignats, désigné pour aller présider le tribunal de Neufchâtel, se voyait demander 5.000 francs pour son trajet et celui de ses meubles, et 12.000 francs pour sa pension personnelle (1).

C'était le temps où un juge de paix du Bas-Rhin, venant de percevoir quatre mois et demi de son traitement arriéré, soit 18.120 livres assignats, se désolait de ne pouvoir, avec cette somme trop modeste, se procurer une paire de chaussures dont l'emplette exigeait alors quelque vingt mille francs.

La vie devenait impossible pour tous ceux qui n'avaient à vendre ni marchandises, ni services ou qui ne possédaient plus aucune de ces pièces de métal dont la valeur s’accroissait chaque jour par rapport à celle de l'assignat.

Le louis d’or qui, au pair, devait correspondre à - 25 livres, valait, en août 1795, 1.020 livres papier ; en septembre, 1.200 livres ; en octobre 3.000 livres: en décembre, 5.000 livres; en janvier 1796, 5.400 livres et en février, 8.600 livres. Parfois il se produisait d'un jour à l’autre des variations de 500 et même 1.000 livres. C’est ainsi que le louis d’or coté 1.690 livres le 23 octobre 1795, valait trois jours

(1) Lettre de Lesurur, directeur du Jury de Neuchâtel, le 12 prairial, an IV, au ministère de l'intérieur.

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