millions en 1915 à 32.596 — 1916 A2 2
et la progression s'est poursuivie avec une telle rapidité que du 1tr août 1914 au 31 décembre 1919, c'est-à-dire pendant la période de guerre et celle de l'armistice, les ouvertures de crédit ont atteint le total formidable de 208.349 millions.
On doit, il est vrai, faire subir à cette somme une réduction de 10 °/o pour tenir compte des annulations.
Mais il faut ajouter par contre 7 à 8 milliards représentant les dépenses effectuées au titre de services spéciaux, ce qui porte à 195 milliards le fardeau qui a pesé sur les finances françaises (1).
Nilimpôt, ni l'emprunt, n'auraient pu fournir à eux seuls des sommes aussi considérables.
(1) Krorz : La situation financière de la France. Revue Internationale économique. Novembre 1920.
Le gouvernement s’adressa donc à la Banque de France et lui demanda de lui avancer l'argent dont il avait besoin. Mais la Banque de France ne crée évidemment pas de capitaux, elle ne peut que mobiliser son crédit par l'émission de billets qui deviennent monnaie légale.
L'Etat s'est servi de ce papier pour payer ses nombreux créanciers : rentiers, fonctionnaires: employés et surtout fournisseurs de matériel et de denrées nécessaires à la guerre. Quand il n'avait plus de billets dans sa caisse, il en redemandait à la banque qui ne pouvait'les lui refuser, alors que le canon tonnait et qu'il s'agissait du salut du pays.
Mais, précisément, la facilité de ces emprunts constituait un danger. N'ayant qu’à demander pour recevoir, 2 gouvernement en arriva vite à abuser d'un expédient auquel il n'aurait dû recourir que dans l'extrême nécessité, après avoir épuisé toutes les ressources normales.
La tentation était évidemment bien forte!
Sans doute, on aurait pu (comme le fit l’Angleterre, dans une certaine mesure), mettre le pays en face des réalités financières, lui révéler le coût réel .de la guerre et majorer les impôts dans les proportions nécessaires. Il n’était pas besoin d'attendre des années pour accroître raisonnablement les charges
” fiscales de l'arrière, et frapper notamment ceux qui s’enrichissaient sur les souffrances, les deuils et les ruines de leurs compatriotes. Mais c'était soulever des mécontentements, braver inutilement l'impopu-
Lion larité, alors qu'on obtenait si facilement tout l'argent désiré en recourant aux avances de la Banque de France!
Sans doute, on aurait pu faire appel à la confiance du public et user plus largement de la ressource des emprunts. Mais c'était courir le risque de n'obtenir peut-être qu'un succès mitigé et, d'autre part, il aurait fallu servir aux prêteurs un intérêt de 5 ou 6°/.. Combien il était plus facile de s'adresser tout simplement à la Banque de France dont les avances illimitées ne devaient porter, jusqu’à la fin des hostilités, qu'un infime intérêt de 1 0/0. (Avantage d’ailleurs singulièrement illusoire, comme nous ne tarderons pas à le constater). | x
Et c'est ainsi que se multiplièrent les émissions de papier-monnaie pour répondre aux exigences croissantes d'un gouvernement qui vivait au jour le jour et pratiquait, au point de vue financier, la politique du moindre effort.
Il est aisé de se rendre compte de la part de l'Etat dans les émissions de la Banque de France.
Huit jours avant la guerre, le 24 juillet 1914, la circulation de la banque atteignait 5.011 millions. Le 31 juillet, par suite de l’escompte du papier des sociétés de crédit, elle passait à 6.683.
Sur ce total, les avances à l'Etat ne représentaient que 200 millions, ce-qui, à cette époque, paraissait un maximum raisonnable.
Dès le début des hostilités, le ministre des finances demanda les 3 milliards auxquels une convention secrète lui donnait droit. Depuis, les appels à la
205 12 Banque se sont succédés pour ainsi dire sans inter— ruption.
Certains remboursements de faible. importance ont été opérés au moment des emprunts, mais la marche ascendante a bien vite repris.
Le 14 novembre 1918, c’est-à-dire le lendemain de l'armistice, les avances consenties directement par la Banque se montaient à 18.500 millions, auxquels il convient d'ajouter 3.500 millions représentant la valeur de bons du trésor escomptés pour avances aux gouvernements étrangers. Soit au total : 22 milliards. |
Si l'on songe qu’à cette époque, la circulation totale de papier-monnaie s'élevait à environ 30.000 millions, on voit que la plus grande partie des émissions avait servi à remplir les coffres de l'Etat.
. On pouvait espérer qu'après la cessation des hostilités, le gouvernement renoncerait à l'abus de la monnaie de papier, et que, s’il n’était pas en mesure de rembourser immédiatement ou dans un bref délai une partie importante des avances consenties par la Banque de France, il se garderait bien, tout au moins, d'accroître l'inflation en continuant à provoquer de nouvelles émissions.
Il n'en a malheureusement pas été ainsi. Jamais la presse à billets ne fonctionna plus activement que
depuis l'armistice, jamais la circulation ne s’enfla avec une pareille rapidité.
A la date du 3 juillet 1919, l'Etat devait à la Banque plus de 27 milliards de francs. En huit mois, le chiffre de ses emprunts avait grossi de plus de 5 mil-
ne | liards, tandis qu’au cours de la guerre, il n'avait été majoré que d'environ 3 milliards 1/2 par an.
A l'heure actuelle, les avances à l'Etat se montent à 30.780 millions, sur 38.589 millions de billets en circulation. (1)
Ainsi donc, sur 39 milliards de billets actuellement en circulation, 31 milliards ont été directement avancés à l'Etat. Quelle a pu être l'influence de ce flot de papier monnaie sur le niveau des prix? Pour nous en rendre compte, il faut examiner le mécanisme de ces émissions que l’on peut à juste titre qualifier d’anormales.
En temps ordinaire, l'émission de billets par la Banque de France repose sur une opération commerciale. La Banque escompte une lettre de change à un industriel ou à un commerçant, soit directement, soit par l'intermédiaire d'un autre établissement de crédit. La lettre de change escomptée représente une créance de l'industriel ou du commerçant sur une tierce personne qui a reçu la marchandise..Les billets émis à l’occasion de cet escompte ont donc une contrepartie. Au bout d'un temps plus ou moins long, la marchandise aura été employée ou consommée, et de même les billets ne tarderont pas à être retirés de la circulation; ils rentreront forcément par suite de l’acquittement de la traite.
L'émission, ainsi pratiquée « adapte continuellement le niveau du réservoir monétaire au volume des transactions; le robinet d'approvisionnement
(1) Bilan de la Banque à la date du 6 Janvier 1921 ;
ne est du même calibre que le robinet de débit. » (1)
Si notre stock de billets de banque augmente alors, c'est que les transactions commerciales s'accroissent égalementidans la même proportion, et l'émission, si considérable qu'elle puisse être, correspond par conséquent à une nécessité ; elle ne saurait entraîner d'inflation. Il n'y a pas une plus grande quantité de monnaie pour un même volume de transactions ou un même stock de marchandises ; les prix ne s'élèveront pas. ©
Il en va tout différemment quand l'émission correspond non plus à une opération commerciale, à l'escompte d’une lettre de change, mais à des avances consenties à l'Etat. Les billets mis alors én circulation n’ont pas de contre-partie dans le mouvement des échanges, et pourtant 1ls représentent comme les autres un pouvoir d'acquisition, un bon de consommation. L'augmentation des signes monétaires ne sera pas compensée par un accroissement du nombre de marchandises ou de services susceptibles d’être achetés. Il y aura une plus grande quantité de monnaie pour le même nombre de transactions; fa monnaie surabondante sera dépréciée et il s'en suivra infailliblement une hausse des prix.
Or, nous constatons que d2puis 1914, l'Etat a déversé ainsi plus de 31 milliards dans la circulation. En supposant même que les quantités de marchandises à vendre soient restées ce qu'elles étaient auparavant, une pareille surabondance d'instruments
(1) Drcawrs : La Guerre et les Finances de la France. $ :
monétaires devaient fatalement amener un renchérissement considérable; comment s'étonner alors de l'ascension formidable des prix, quand on songe que cet afflux de papier-monnaie a coïncidé avec la diminution des stocks, les difficultés d'approvisionnement inhérentes à la guerre?
La surabondance des billets de banque devait infailliblement « en causer le mépris », comme disait Bodin, et amener « le renchérissement du prix de toutes choses ». |
Notre. stock monétaire avait subi un formidable accroissement comparable à celui que provoquèrent les afflux de métaux précieux ou de papier-monnaie dont nous avons vu les conséquences dans le passé.
Comme au XVIe siècle, lors de la découverte de l’Amérique,comme au XIXe,lors de la mise en exploitation des mines de Californie et d'Australie, comme au temps des assignats, comme à toutes les époques où les gouvernements ont abusé des émissions de papier-monnaie, nous devions subir la « Vie chère ».
Du moment que l'Etat remplissait ses coffres au moyen des avances de la Banque de France, toutes ses dépenses devaient avoir pour effet de jeter dans la circulation un supplément d'instruments moné- -taires et par conséquent, d'augmenter l'inflation fiduciaire. Pour qu'il en fût autrement, il aurait fallu que le gouvernement recourût plus largement à l’impôt et à l'emprunt et drainàt ainsi à son profit une partie des moyens d'achat du public. Ni le stock monétaire, ni la demande de marchandise n'aurait pu alors augmenter, puisque l'accroissement des
disponibilités du trésor aurait été contrebalancé par la diminution des ressources et par conséquent de la consommation de l’ensemble des citoyens. Le coût de la vie ne se serait élevé que dans des proportions relativement faibles et uniquement par l'effet de la raréfaction des principales denrées.
(Sans doute, en empruntant au public, pour compléter les ressources fournies par les impôts, l'Etat aurait payé des intérêts assez élevés, mais combien ce sacrifice eût été inférieur à celui qu'allait lui
* imposer la cherté de la vie, dont il devait être, à la
fois, l’auteur et la victime).
En vivant sur les avances de la Banque de France, le gouvernement augmentait au contraire chaque jour l'inflation ; il devait donc infailliblement causer la hausse générale des prix, même s'il avait fait preuve de la plus sage économie et s'il avait limité ses dépenses austrict minimum. Nous allons malheureusement constater qu'il en a été tout différemment, et que la façon dont l'administration a jeté dans la circulation les masses de billets trop facilement obtenus, a largement contribué à accélérer le renchérissement dont nous souffrons actuellement et à aggra-
.… ver les perturbations de la vie économique.