EXAGÉRATION DES PAIEMENTS DE L'ETAT PRODIGALITÉ DE L'ADMINISTRATION
ENvVERS LES FOURNISSEURS DE LA GUERRE
Grâce aux ressources inépuisables fournies par les émissions de la Banque de France, comme si quelque
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nouveau Pactole se fut déversé dans ses coffres, l'Etat a pu se montrer d’une excessive générosité envers ses fournisseurs et les employés de ses usines de guerre.
Dans l'affolement des besoins militaires, il a apposé sa signature au bas des marchés les plus ruineux, beaucoup plus préoccuppé des quantités promises que des prix exigés.
Tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé à l'éxécution de ces commandes si prodigieusement rémunératrices, ont vu tomber dans leurs mainsune pluie de billets de banque plus abondante que cette manne miraculeuse qui s’abbattit jadis sur les israélites dans le désert de Six. |
Ces paiements excessifs ont permis à un Re:
nombre d'individus, souvent peu recommandables, d'édifier en quelques mois des fortunes invraisemblables, ridiculement disproportionnées avec les services rendus à fa défense nationale.
Sans parler des gros industriels qui ne comptent plus leurs millions, il a suffi au petit patron, échappé à la mobilisation ou même le plus souvent au politicien besogneux, au commis intrigant, à l’intermédiaire véreux d'arriver à obtenir de l'administration des commandes d'obus, de vêteinents ou des denrées alimentaires, pour réaliser des bénéfices considé— rables et devenir, du jour au lendemain, un de ces «nouveaux riches » si grossièrement prodigues dont le gaspillage éhonté et la soif de jouissance insultent à tant de ruines et à tant de souffrances !
Si les bénéfices des fournisseurs de guerre se
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chiffraient par millions, le travail de leurs employés était également rémunéré avec une excessive prodigalité. Monsieur Coignet, l'éminent président de la Chambre de Commerce de Lyon, constatait, le 15 Novembre 1918, à la Société d'Economie politique, « que la hausse des salaires supérieure aux demandes mêmes des ouvriers ne venait pas de la -cherté de la vie, mais était imposée par le gouvernement dans un intérêt de paix sociale. »
L'Etat donnait lui-même l'exemple de cette générosité dans ses propres usines et dans ses arsenaux, et les industriels, qui travaillaient pour son compte, pouvaient d'autant plus aisément imiter ses largesses que l'augmentation de leurs frais généraux figurait sur leurs factures sous forme de majoration de prix toujours aisément acceptées
Le moins qu’on ait pu dire de ces salaires exorbitants, c'est « qu'ils étaient mal proportionnés aux sacrifices des soldats et de leurs familles. »
Nous n'avons évidemment pas à discuter ici les raisons qui ont poussé le gouvernement à gratifier par surcroît d'avantages pécuniaires aussi considérables, ces heureux sursitaires dont la situation comportait déjà par elle-même d'innapréciables privilèges. Aux uns les suprèêmes souffrances, l'enfer des tranchées et la ruine ; aux autres le bien-être de l'intérieur, la vie facile et les gros profits ; il serait superflu de disserter sur cette choquante inégalité ; mais il nous faut bien constater comme un fait indé— niable les bénéfices extravagants des « fournisseurs de guerre » et les gains éxagérés de leurs ouvriers,
puisque nous allons en voir la fâcheuse répercussion sur la vie économique du pays tout entier. |
Tous ceux dont les poches avaient été si abondamment remplies par le gaspillage de l'Etat entendaient jouir sans tarder de ces ressources inespérées. Or précisément, au moment ou leur faculté d'achat se trouvait considérablement accrue, les stocks baissaient, les marchandises se faisaient de plus en plus rares, on annonçait la disette de certaines denrées. Il était manifeste que la situation économique créée par la guerre, commandait à tous de sages restrictions.
Mais il s'agit bien de restrictions quand la fortune vous sourit et qu'on a hâte de profiter de richesses tombées du ciel! Les denrées étaient rares; qu im— porte ! En les payant plus cher que le voisin, on saurait bien s'en procurer les quantités nécessaires. Lorsqu'on a de l'argent, c'est pour s’en servir, surtout quand il n'a pas coûté grand-peine à amasser.
Aussi, nos nouveaux Crésus n’hésitèrent-ils pas à payer n'importe quel prix les objets qu'ils désiraient acquérir. Non seulement ils subissaient decilement la loi du marchand, mais encore le plus souvent ils allaient au-devant de sesexigences, en promettant des sommes exagérées pour s'assurer la possession des. denrées convoitées. Ils ne se contentaient pas de consommer largement, alors que l'intérêt commun (sans parler des simples convenances) leur
commandait au contraire la plus grande retenue, au moment où le pays luttait pour son existence et qu’un si grand nombre de leurs compatriotes acceptaient
héroïquement les plus durs sacrifices. Ils voulaient encore se prémunir contre la disette possible ; de là ces provisions d'une quantité de marchandises obtenues à des prix exorbitants ; de là cet accaparement du charbon, du sucre, des conserves, des : pâtes alimentaires... qui aggravait encore les conditions du marché.
Les commerçants ont adroitement exploité cette terreur des restrictions, ce désir de bien vivre, de mieux vivre qu'auparavant. Habiles à supputer la possibilité d'achat de cette facile clientèle, ils n'ont pas tardé à mettre leurs prix en harmonie avec ses ressources nouvelles.
Ainsi, les marchandises devenant de plus en plus rares, étaient pratiquement vendues aux enchères et ces consommateurs trop dociles gratifiaient encore volontiers d’un sourire reconnaissant le vendeur qui venait d’abuser sans vergogne de leur sotte prodigalité.
Non seulement ces Rotchschilis au petit pied méprisaient pour eux-mêmes le vulgaire marchandage et incitaient les commerçants à accroître chaque - jour leurs incroyables prétentions, mais encore, ils se plaisaient à railler grossièrement les économies et les privations des nouveaux pauvres de la guerre.
La hausse, provoquée parle stupide gaspillage des fournisseurs de l'Etat et l’imprévoyance de leurs ouvriers, devait se propager de proche en proche, comme il arrive toujours en pareil cas, et cette sur— abondance des signes monétaires prodigués par le gouvernement ne pouvait manquer de causer le ren—
chérissement de toutes les marchandises, en se répandant petit à petit dans tousles canaux de la circulation.
Les marchands qui avaient réalisé d'énormes bénéfices, gràce à la prodigalité d'une clientèle trop
‘ facilement enrichie, n’ont pas tardé à augmenter sensiblement leurs dépenses et ont permis ainsi à leurs propres fournisseurs de gagner davantage. Ces fournisseurs cnt pu, à leur tour, vivre plus largement et faire ainsi la fortune d'autres commerçants et d'autres industriels qui, en raison de la prospérité de leurs affaires, ont multiplié leurs achats. C’est ainsi que des milliers de personnes ont vu subitement s’accroitre leurs ressources et se sont trouvées en mesure d’augmenter leurs dépenses.
Cet accroissement du pouvoir d'achat d’une grande partie de la population se traduisit forcément par une demande plus active de toutes les marchandises. Il devait donc infailliblement en résulter une hausse des prix ; hausse d'autant plus forte que cette demande plus active coïncidait précisément avec une diminution des stocks.
Le désir de profiter de l'argent si facilement gagné, la crainte de manquer des denrées nécessaires, le spectre de Îa restriction excitaient à la plus folle surenchère tous ceux qui, directement ou indirectement, avaient bénéficié de la prodigalité du gouvernement. C'était à qui S'assurerait la préférence en offrant de payer le prix le plus élevé, et le marchand pouvait répondre dédaigneusement à la modeste
bourgeoise qui asait murmurer quelque timide plainte : € Si vous n'en voulez pas à ce prix, dix autres
clients m'en donneront volontiers beaucoup plus cher encore ».
A l'exemple de l'administration, on avait pris l'habitude d'acheter sans même songer à discuter les prétentions du vendeur. Le Matin a raconté à ce sujet une amusante anecdote. Un rédacteur s'étant improvisé marchand de cerises dans la rue, avait imaginé d'afficher un prix supérieu à o fr. 5ocentimes à celui des autres marchands. Il n’en vit pas moins affluer autour de sa table de vente une foule de clients qui n'avaient même pas l’idée de s'étonner de ce renchérissement anormal et d'én demander l'explication.
C’est ainsi que.les billets, si généreusement distribués par l'Etat à ses fournisseurs et à leurs ouvriers, ont afflué petit à petit dans tous les canaux de la circulation, en provoquant sur leur passage « le renchérissement du prix de toutes choses ».