LE CERCLE VICIEUX
Mais, la hausse appelle la hausse ! Le coût de la vie augmentant chaque jour, par suite du gaspillage et de la surenchère dont nous venons de parler, il arriva bientôt que les salaires, si exagérés qu'ils parussent quelques mois auparavant, ne permettaient plus aux ouvriers de se procurer la même somme de jouissances et de satisfaire le même nombre de besoins. Des réclamations s’élevèrent, des majorations furent accordées. Mais, malheureusement, accroitre le pou voir d'achat d'une catégorie d'individus, ce n’est pas
augmenter d'une unité ou d'un kilogramme le nombre d'objets, ou la quantité de denrées qui se trouvent sur le marché ; c'est tout simplement permettre aux bénéficiaires de ceslibéralités d'offrir une plus grande quantité de monnaie pour le stock existant ; c'est leur donner le moyen de continuer à surenchérir ; c'est provoquer infailliblement une nouvelle hausse des prix.
Comme le disait, en novembre 1918,le Journal des Débats : « Les consommateurs ne voulant pas subir l'inévitable conséquence d'une insuffisance de la production de denrées alimentaires, c'est-à-dire restreindre leur consommation, provoquent eux-mêmes la hausse dont ils se plaignent.»
«La hausse fait naître d'autres exigences, celles qui se rapportent aux salaires, et comme le pouvoir d'achat, exprimé en francs et centimes, de la classe ouvrière s'accroît continuellement, sans que la quantité de denrées alimentaires augmente parallèlement, les prix seuls montent avec une rapidité que l'on
“attribue naïvement à la spéculation, à l’avidité du commerçant ou à la rapacité de l’agriculteur. »
M. Dupeurit écrivait plus tard avec raison dars l’'Expansion économique : « Vouloir corriger l'éléva— tion des cours sur les marchés par l’augmentation de la capacité d'achat des consommateurs est une folie, c’est vouloir guérir une plaie en la couvrant d'un voile ». :
Onaurait dû comprendre, en effet, que lorsqu'il y a insuffisance de production, tous doivent en subir les conséquences et restreindre leurs achats, comme le
EN PÉRCESSS)
re — font par force ceux dont le modeste revenu ne s'accroît pas.
La réduction de la consommation est le seul moyen d'empêcher la hausse des prix lorsque la production diminue.
Or, comme le faisait remarquer M. Aynard, à la Société d'Economie politique de Lyon, le 15 novembre 1918, « cette réduction de la consommation se serait produite automatiquement, si l’on n'avait pas élevé les salaires.
« Au début des hostilités, tout le monde était disposé à restreindre ses besoins. Les fournisseurs de la guerre, en payant des salaires beaucoup plus élevés que ceux du temps de paix, ont donné à leurs ouvriers un pouvoir d'achat sensiblement supérieur à celui qu'ils avaient avant la guerre ; les cuvriers en ont largement usé et sont venus augmenter la hausse qui avait été fatalement produite par la diminution de la force productive du pays. Leur exemple a entraîné les ouvriers de l’industrie privée à vouloir vivre aussi bien et à réclamer des augmentations successives de salaires qui aggravent la situation. »
Toutes les indemnités de « vie chère » de quelque façon qu’onles envisage, ne pouvaient en effet qu'accélérer encore la hausse des prix ; elles agissaient dans le sens du renchérissement des marchandises, à la fois directement et indirectement.
Directement;car elles entrainaient une augmentation des frais généraux des industriels et des commerçants et provoquaient, par conséquent, une élévation du prix de revient des marchandises (les ou-
vriers etles employés perdaient donc comme consommateurs ce qu’ils gagnaient comme producteurs).
Indirectement; car, ainsi que nous venons de Île voir, cet accroissement du pouvoir d’achat des salariés coïncidant avec une diminution de la quantité de marchandises à vendre précipitait l’ascension des prix, par le simple jeu de la loi de l'offre et de la demande.
(D'autant que, même lorsqu'elle était en partie compensée par l’augmentation du coût de la vie, la majoration nominale des salaires faisait illusion et. incitait à la dépense).
Le renchérissement était donc inévitable, et ces augmentations ne pouvaient atteindre leur but. Les majorations de salaires engendraient la hausse des prix aussi sûrement que la hausse des prix provoquait elle-même les majorations de salaires, et nous tombions ainsi dans cette figure que ne mentionnent pas nos traités de géométrie, mais qui n’en est pas moins célèbre et qu’on nomme : « cercle vicieux », ou de cette autre également ignorée d'EUCLIDE et qu'on pourrait appeler : « une spirale vicieuse ». |
Car le coût de la vie devait en effet s'élever chaque jour davantage, et, dans la vaine poursuite si follement engagée, pour chercher à éviter les restrictions nécessaires, l'unique effet des augmentations de salaires devait être d'accélérer encore l'ascension des
prix.
LA HAUSSE DES SALAIRES CONTRE LA HAUSSE DES Prix UX REMÈDE QUI AGGRAVE LE MAL.
Il devint bientôt impossible de s'arrêter dans cette voie de majorations et de surenchères. Les travail leurs qui obtenaient un supplément de rémunération étaient immédiatement suivis par d’autres tra- vailleurs qui réclamaient bruyamment les mêmes avantages. Les employés exigeaient à leur tour des appointements correspondant aux salaires des ouvriers, et les commerçants s’empressaient de relever encore leurs prix de vente pour exploiter l’accroissement du pouvoir d'achat de leur clientèle.
Cependant que les profiteurs, escomptant des hausses nouvelles, dissimulaient soigneusement leurs stocks illicites, en attendant que la disette de marchandises leur permit de régner en maîtres sur Île marché. |
Aussi est-ce en vain que les fournisseurs de l'Etat, et, à leur exemple, les chefs d'industrie privée augmentaient sans cesse les salaires de leurs ouvriers: sans cesse le niveau des prix s'élevait davantage et l'on ne pouvait apercevoir le terme de cette course vertigineuse.
Les économistes s’écriaient : « Elever les salaires, augmenter les traitements de ceux qui souffrent! Mais ne voyez-vous pas que ce n’est pas résoudre le pro- . blème posé ? On ne partage et l’on ne consomme que ce qui existe. La hausse des salaires n’accroît pas nos disponibilités, si, d'autre part, la production n’aug-