LA LOI CHRÉTIENNE EST PARFAITE DANS SES SOURCES
Elle a, en effet, sa source première, son principe, dans la divine sagesse qui dirige tous les actes des hommes ei qui gouverne toutes choses, c'est-à-dire dans la loi éternelle (2). « Il est manifeste, a écrit le plus grand des théologiens, que tout l'ensemble de l'univers est gouverné par la sagesse divine. Celle sagesse, qui existe en Dieu comme dans le prince et le chef de l'univers entier, a la nature et le caractère d'une loi, et comme en Dieu tout est connu et accompli éternellement, il faut appeler cette loiéternelle » (3). Déplus, cette loi étanl le gouvernement supérieur de toutes choses, tout gouvernement attribué aux êtres inférieurs dépend de cette autorité, île ce principe premier et universel (4).
ha philosophie païenne elle même avait reconnu celle source suprême de toutes les lois el enseigné ces hautes vérités. « Je vois, d'après l'opinion des hommes les
l M. Brunetière. Iprès une visite mi Vatican, Revue des Deux- Mondes l : janvier 1895).
2] S. Thomas, l» 2^, q. 93, art. 1.
3 Tbid., i|. 91, art. I.
; Ibid., m- 93, art. 3.
\'Ï2. CHAPITRE lit
plus sages, ;i dit Cicéron, que la loi n'a pas été inventée par l'intelligence et le génie de l'homme, ou apprise par les peuples, mais qu'un principe éternel gouverne le monde entier, c'est à-dire la sagesse qui commande et qui défend, qui pousse à accomplir le bien et détourne du mal et qui ne commence pas à être la loi quand elle est écrite, mais quand elle est née, et elle est née en même temps que la pensée divine »(1).
Mais la loi éternelle doit être, pour ainsi dire, appliquée ri mise en pratique dans la direction de la créature humaine par une loi plus prochaine et intime, qui dirige l'homme vers sa fin naturelle, qui est imprimée dans la nature elle-même et connue par les lumières de la raison; c'est la loi naturelle (2).
C'est de cette règle des actions humaines que parlait saint Paul quand il disait : « Les païens qui n'ont pas la loi (de Moïse) font naturellement ce que la loi commande; n'ayant pas la loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de la loi, et ils font voir (pie ce que permet la loi est écrit dans leur cœur, comme leur conscience en rend témoignage par la diversité des réflexions et des pensées qui les accusent et les défendent » (3).
Tous les peuples ont reconnu l'existence de cette règle certaine, nécessaire, immuable, universelle, qui près ciil le bien et défend le mal, qui parfois est obscurcie, mais qui ne peut être complètement ignorée de personne (4).
Il) De Leffibus, Lib. 29, cap. 4.
(2) S. Thomas, l^vp 91.
(3; Rom.. Il, 14, IV>.
(4) Cicéron, De Legibus, Lib. I, cap. (il ci passim. — Sénèque, Epist. eu')' . — Quatrefages, Unité d e l'espèce humaine, etc.
Toute loi morale doit évidemment avoir pour base première et pour principe la loi naturelle que le souve raiu et universel législateur a inscrite dans la raison et la conscience de l'homme, pour le conduire à la tin que lui assigne sa nature. Bossuet a exprimé avec éloquence celle vérité: << C'esl un effet admirable de la Providence qui régit le monde, dit-il, que toutes les créatures vivantes et animées portent leur loi en elles-mêmes. Et le ciel, et le soleil, et les astres, et les éléments, et les animaux, et enfin toutes les parties de cet univers ont reçu leurs lois particulières qui. ayant toutes leurs secrets rapports avec cette loi éternelle qui réside dans le Créateur, font que tout marche en concours et en unité suivant l'ordre immuable de sa sagesse. S'il en est ainsi, si toute la nature a sa loi, l'homme a dû aussi recevoir la sienne; mais avec cette différence que les autres créatures du monde visible l'ont reçue sans la connaître, au lieu qu'elle a été inspirée à l'homme dans un esprit raisonnable et intelligent, comme dans un globe de lumière dans lequel il la volt briller elle-même avec un éclat encore plus vif que le sien; afin que, la voyant, il l'aime, et que l'aimant il la suive par un mouvement involontaire. »
Mais Dieu a appelé l'homme à une tin supérieure, surnaturelle, à la vision directe de sa beauté, à la pus session immédiate et parfaite du bien suprême. Une loi supérieure, surnaturelle, non plus enseignée par la raison, mais révélée par la foi, est donc nécessaire pour conduire l'homme à ce terme divin infinimenl supérieure toutes les exigencesetà toutes les forces de la nature créée.
La révélation de cette loi a été faite à nos premiers parents sous les ombrages du paradis de délices, quand,
dans rade même de leur création, Dieu ajouta à toutes les richesses de l'ordre surnaturel le don de l'exem ption de la concupiscence, les dons de l'immortalité et
de la science parfaite. Adam et Eve frappés par les châtiments de Dieu emportèrent dans les ombres et l'infortune de leur chute le souvenir des communications divines et transmirent à leur postérité une part du trésor des révélations primitives.
Quand les passions en révolte, les erreurs et la corruption ont obscurci les enseignements de la raison elle-même et les lumières de la révélation, Dieu renouvelle les manifestations de sa volonté et les affirmations de sa loi. Il réclame des sacrifices en témoignage de sa souveraineté et de la reconnaissance qui lui est due ; il accepte l'offrande d'Abel ; il parle à Noé; il envoie des Anges à Abraham, à Lolb et à Jacob; il demande à Job, son serviteur, les holocaustes de l'adoration. 11 frappe de ses vengeances le fratricide de Gain ; il confond l'orgueil à Babel; il fait expier dans le feu les crimes de Sodome et de Gomorrhe. Sans cesse sa justice et sa miséricorde proclament sa volonté sainte et sa loi sou veiaine.
Quand l'obstination de l'esprit et la corruption du Gœur enveloppenl des plus profondes ténèbres les préceptes de la loi naturelle et l'autorité de la révélation, Dieu se choisit un peuple. Il lui donne sa loi sur les sommets du Sinaï et la grave de son doigt sur des Tables de pierre. Au Déçaloguequi résume toute la loi naturelle' il ajoute d'autres préceptes qui constituent le culte, la discipline cl fixent le caractère et la mission d'Israël.
Le- Prophètes rappellent la loi de Dieu à ce peuple ou Mieux et ingrat ; ils annoncent les récompenses et les
châtiments et font resplendir dans leur- chants inspirés la majesté, lagloire et la puissancedu Dieu qui les envoie.
Mais les traditions primitives, la discipline et le culte. toute la loi mosaïque, toute la vie même de ce peuple annoncent et préparenl la loi parfaite, la loi d'amour, le Désiré des nations, le législateur divin, la société qui embrassera tous les peuples, toutes les générations et tous les siècles (1).
« Dieu, dit saint Paul, qui a parlé autrefois à uos pères en divers temps et en diverses manières par les Prophètes, nous a parlé en ces derniers jours par son propre Fils, qu'il a l'ail héritier de toutes choses et par qui il a même créé les siècles o (2).
« Le Fils de Dieu u'esl pas venu, dit Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même, pour détruire la loi mosaïque, mais pour l'accomplir, la perfectionner, et il n'y manquera ni un iota ni un trait ») (3).
Il confirme et explique la loi naturelle, il en multiplie el en précise le- applications et maintient ainsi la partie essentielle de la loi mosaïque. Il supprime les préceptes du culte et de la discipline réservés au peuple juif.
Isaïe salue dan- le Messie futur le Roi, le Juge, le Législateur. Ce Législateur est attendu, désiré, et il apporter;! le salul : fpse salvabit nos (4).
Le Messie sera le roi tout puissant qui gouvernera toutes les générations humaines, car. selon les paroles de l'Ange a Marie. Le Seigneur lui a donné le trône
I Psalm. LXXI. — I-., XXXIII, lï. — Jerem., XXXI, :',:!. [2 Hebr., I. I, 1.
(3) Matth., V. 1^.
(4) Dominas judex noster, Uaminus legifer noster, Dominus rex noater. ;is., xxxiii, 22.)
de David son père, il sera appelé le Très-Grand et le Fils du Très-Haut, el il régnera éternellement sur la maison de Jacob et son règne n'aura point de fin » (1).
Mais il faut remonter plus haut encore et reconnaître la source et le principe de toutes les lois dans la Trinité adorable et la Sagesse infinie. L'auteur de toutes ces lois, celui qui a fait entendre sous toutes ces formes la volonté de Dieu son Père, c'est le Fils, le Verbe éternel. C'est lui qui a révélé, dans l'ordre, l'harmonie et la beauté de la création, le reflet de sa beauté, les règles de sa volonté et de sa sagesse et ses perfections infinies. Saint Paul condamne les philosophes païens, parce qu'ils « ont retenu la vérité de Dieu dans l'injustice, parce qu'ils ont connu ce qui peut se découvrir de Dieu, Dieu même le leur ayant fait connaître. En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité sont devenues visibles depuis la création du monde par la connaissance que ses créatures nous en donnent ; en sorte qu'ils sont inexcusables, parce qu'ayant connu Dieu ils ne l'ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements, et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres » (2).
Selon le langage des Saints Pères, « les merveilles de la création sont comme les Tables de la loi éternelle, et la doctrine universelle et publique de l'enseignement divin peuvent se lire dans les pages (\e^ éléments et dans les volumes des saisons » (M).
n Luc, i, :i-2, 33.
cl Rom., 1, IS-21.
(.'{) De Vocatiône gentium, Lib. II, cap i. — Saint Léon, Papo, sermon is-.
La loi naturelle a la môme origine; le Verbe esl « la lumière qui éclaire toiil homme venant en ce monde »(1). « Le Verbe, a dit saint Thomas, est la lumière inf ♦'* rieure par laquelle Dieu parle en nous » (2), o une illumination qui nous fait connaître les lois de l'ordre naturel, la raison est le flambeau allumé par les lumières du Verbe divin » (3).
La loi mosaïque est plus encore l'œuvre du Verbe. Tout dans la nation juive, les promesses, les prophéties, le sacerdoce, les sacrifices, toutes les choses sacrées, dit saint Bonaventure, rendaient le son du Verbe de Dieu (4). Selon l'enseignement de saint Paul, « tout était figure et symbole du Messie à venir ; Hœc autem omnia in figuris contingebant Mis » (5). « Le Christ était partout dans l'Ancien Testament, dit saint Augustin, car le Chrisl à venir et le Christ arrivé sont des mots différents, mais le Christ est le même ; c'était le même nom de Dieu écril d'abord avec de l'encre, puis en lettres d'or : Tanguant nomen Domini et auro el alramento scribebatur » (6). c< Le Seigneur est venu trois fois à sa vigne, enseigne saint Grégoire le Grand, parce que trois fois il a visité la nature humaine, avant la loi, sous la loi de crainte, sous la loi de grâce. Il esl venu avant la loi, parce que chacun connaissait, par son intelligence naturelle, la règle de sa conduite; il est venu sous la loi de crainte, parce
(1J Joann., I, 9.
(2.) S. Thomas, De Magntro, q. II, art. I.
(3) S. Thomas, De régi mine principum, Lib. I, <-;ip XIII. — Thomassin, de tncarnatione, Lib. I, c. 8 el 9. (i) Princip., de Scriptoribus, Tom. VIII, p. 6. o, I Cor., X, 11.
(6) Serin ou /.Ji' , n" 3.
138 CHAPITRE ni
qu'il a enseigné les hommes par des préceptes positifs; il est venu sous Ja loi de grâce en manifestant sa présence dans la chair » (1).
Aussi le Vérité de Dieu incarné s'est fait directement entendre dans la loi d'amour, et il a donné à cette loi une autorité et une splendeur incomparables. « Au commencement était le Verbe, a dit le disciple bienâimé et le prophète de Pathmos, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. 11 était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui ; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui. En lui était
la vie, et la vie était la lumière des hommes Celui-là
était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. 11 était dans le monde, et le monde était
fait par lui, et le monde ne l'a point connu Et le
Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ; et nous avons vu sa gloire, sa gloire comme du Fils unique du Père, étant plein de grâce et de vérité.... Car la loi a été donnée par Moïse, mais lagrâce et la vérité ont été faites par Jésus Christ. Nul n'a jamais vu Dieu; c'est le Fils unique qui est dans le sein du Père qui nous l'a lui même lait connaître » (2).
Quelle grandeur, quelle autorité, quelle perfection dans cette loi qui, appuyée sur la loi éternelle, confirmant les préceptes de la loi naturelle et leur donnant leur complet développement, conservant de la loi mosaïque ce qu'elle a de supérieur, de permanent, esl l'enseignement direct du Fils de Dieu, du Verbe éternel et, par conséquent, l'expression la plus
(I) In Evangelium, Hom. XXXIe.
i Joann., !.. 1, >, :\, 4, !>, 10, 14, 17, 18.
haute et la plus parfaite de la sagesse et delà volonté divines!