LA LOI CHRETIENNE EST IMMUABLE
La loi morale doit être immuable. Une loi mobile, inconstante, qui se contredit elle-même, ne peut être l'expression de la sagesse et de la volonté de Dieu. Le devoir est toujours difficile, souvent douloureux; il exige l'eflort et le sacrifice. Mais comment une loi changeante pourrait elle obtenir l'effort et le sacrifice? Comment pourrait-elle les imposer si elle ne repose que sur le doute et la contradiction? On ne bâtit pas sur le sable mouvant, moins encore sur le vide, l'édifice du devoir, de la vertu et de la grandeur morale.
La loi qui eède devant l'intérêt, qui capitule avec la conscience égarée ou endurcie, qui transige avec les
passions, qui s'incline devant la force, n'est plus la loi. Dénaturée, méprisée de tous, elle est sans autorité et devient souvent l'instrument de la servitude et le principe de toutes les dégradations et de toutes les décadences. Il faut donc, pour garder la loi dans son intégrité, une influence, une autorité toujours vivante et toujours active placée au-dessus de l'intérêt et des passions des hommes. Il faut que cette autorité interprète la loi. l'applique et la défende contre toutes les interprétations erronées et toutes les défaillances.
La loi chrétienne possède encore cet admirable caractère : elle est immuable.
Le Fils de Dieu n'est pas venu créer une œuvre éphémère et livrer sa doctrine et ses lois à toutes les divisions, à toutes les subtilités de l'esprit, à toutes les révoltes de l'orgueil et à toutes les corruptions du cœur. Il est venu faire une œuvre digne de Dieu ; il est venu fonder la vraie religioo qui comprend les préceptes et les croyances, trésors dont la moindre parcelle ne peut être dissipée et perdue sans que la religion disparaisse tout entière.
Il l'a d'ailleurs proclamé lui-même dans les termes les plus clairs et les plus énergiques : « Les cieux et la terre passeront, dit-il, mais mes paroles ne passeront pas ; pas un iota , pas un point ne sera retranché de la loi » 1 1). « Il est [dus facile que le ciel et la terre passenl qu'un seul point tombe de la loi » (2).
Ce pouvoir, gardien, défenseur et interprète de sa loi, le Fils de Dieu l'a confié à ses Apôtres et à leurs succes-
(î) Matth., xxiv, :j:; — v, is.
(2i Luc, XVI, 17.
K'ttS CHAPITRE III
seurs jusqu'à la lin dos temps. « Comme mon l'ère m'a envoyé, ainsi je vous envoie. Allez donc, enseignez toutes les nations, apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai enseigné ; voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles » (1). « Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise »(2). h Mue celui qui n'écoute pas l'Eglise soit pour vous comme un païen et un publicain » (3). Et contre la pierre de la papauté sur laquelle cette Eglise est bâtie les portes de l'enfer ne prévaudront jamais.
L'Eglise a répondu à cette mission avec une fidélité qui ne s'est jamais déconcertée, avec un courage qui a bravé tous les périls et triomphé de tous ses ennemis. La diversité des peuples, leurs rivalités ou leurs luttes sanglantes n'ont pas troublé l'unité parfaite de son enseignement. Les subtilités et l'obstination de l'hérésie n'ont pu atteindre ses croyances et ses préceptes. Les conquêtes de la science et ses prophéties superbes n'ont pu émouvoir un instant sa fidélité et sa constance. La corruption des nations ou des siècles n'est pas montée jusqu'à son cœur. Les flots de l'erreur et du mal ont entraîné un grand nombre de ses fils et ébranlé parfois les pierres du sanctuaire, mais ils n'ont pu pénétrer jusqu'aux livres de la loi que garde l'arche sainte.
Xi l'esclavage, ni le suicide, ni l'usure, ni le divorce, ni tous les autres attentats contre la sainteté du mariage n'ont trouvé grâce devant elle. Aujourd'hui encore, en présence des tempêtes qui montent à tous les horizons.
(h Mallh., XXVIII. 20.
(2) Luc, X, 16.
(3) Matth., XVIII. 17.
devant les revendications des travailleurs et des pauvres, soulevés par d'iniques ou de folles doctrines, elle affirme le droit sacré de la propriété, base de tout ordre social.
L'ivresse du succès el de la gloire, l'épée des conquérants, ou la hache des bourreaux, les convoitises des potentats frémissant sous le joug de la chasteté, l'ont trouvée inflexible. Elle a sacrifié des peuples entiers. plutôt que de sacrifier un iota de la doctrine et de la morale de son Maître. Quand il l'a fallu, elle a frappé de sa foudre les plus liantes tètes et jeté dans l'abîme les révoltés qui s'appelaient Arius, Luther et Lamennais. Si la crainte un seul instant pouvait la prendre au cœur, si elle abandonnait par des concessions criminelles les droits imprescriptibles et les libertés saintes, c'en serait fait de sa mission el de l'œuvre de Jésus-Christ. Le non licet de Jean-Baptiste est de tous les temps, el notre siècle l'entendra encore comme la protestation de la justice éternelle et de l'honneur chrétien.
Mais celte immutabilité glorieuse et nécessaire n'est pas l'immobilité de la mort ; elle est la constance et le développement de la même vie.
( '-oui me la foi. la loi chrétienne réalise des progrès dans (\v> interprétations plus claires, plus précises el plus nombreuses, dans l'application de ses préceptes à des faits nouveaux, à des situations et à îles conditions que le passé n'avail pas connues, dans la solution donnée à des problèmes qui changent par une doctrine qui ne change pas.
L'arbre ne change lias en lui-même, mais grandit el s'étend ; il donne selon les saisons des feuilles. t\v> fleurs et des fruits.
Il y a sept ans, en commentant dans une Lettre pastorale adressée au clergé de notre diocèse, l'Encyclique sur la condition des ouvriers, nous répondions en ces termes à l'objection d'une évolution accomplie par l'Église sur la question ouvrière et sociale :
«Cette sollicitude de la Papauté pour la solution de l;i question ouvrière et sociale, disions-nous, n'est pas, comme on l'a prétendu, une évolution de l'Église catholique. L'Église ne change ni les principes de sa morale, ni son enseignement, ni les grandes lignes de sa conduite, ni la direction de sa vie. Aux hommes et aux choses qui passent, aux générations qui se succèdent, aux problèmes que les événements et les siècles sou lèvent sur son chemin, elle fait l'application de sa doctrine éternelle. Elle réfute par des principes anciens les erreurs nouvelles ; elle conserve intactes, par des décisions opportunes et sous des formes rajeunies, la vérité et la justice qui ne changent pas.
«Il n'y a pas d'évolution dans la réfutation si complète, si énergique de Léon XIII, opposée au socialisme. L'auguste Pontife avait déjà condamné dans d'autres Encycliques ces aberrations et ces excès; et il n'était, alors comme aujourd'hui, que l'écho fidèle de la doctrine et des traditions de l'Eglise catholique.
« II n'y a pas d'évolution dans cet amour pour les pauvres, les faibles et le peuple, car cette sollicitude et cet amour éclatenl dans toute l'histoire de l'Église, dans toutes les pages de l'Evangile, dans toute la vie de l'adorable Maître.
« Le Eils de Dieu a révélé au inonde la grandeur, la gloire et la puissance de la pauvreté. Les pauvres, les faibles et les infirmes, ont. été les privilégiés de son
cœur. Le peuple se savait aimé parce fils du charpentier et il l'aimait ; enthousiasmé el ravi, il le suivait dans le désert, au bord des lacs, au sommet des montagnes. Cet amour déconcertait les ennemis du Sauveur; ils auraient voulu accomplir leurs desseins de haine et de mort, mais ils craignaient le peuple : Quœrebant quo modo Jesum interficerent , timebant vero plebem (1).
« L'Eglise a été fidèle aux leçons du Fils de Dieu. Depuis les jours où elle était fondée et prêchée dans l'univers entier par des bateliers ignorants, depuis les jours où saint Paul disait : « 11 y a parmi nous peu de puissants et de nobles: Non molli potentes, non multi nobiles » (2), à travers dix-neuf siècles, cette amitié de Jésus-Christ et du peuple ne s'est jamais démentie, cette alliance entre l'Eglise et les travailleurs n'a jamais élé rompue. Cette amitié el cette alliance, elles resserrent leurs liens et elles apparais«en1 avec un incomparable éclat dans le grand acte de Léon XIII. Et ces liens deviendront plus étroits et plus forts que jamais, sous l'infiuence de ces nobles enseignements » (3).