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LE DEVOIR DE TENDRE A LA PERFECTION

Celui-là esl parfait, selon l'étymologie de ce mot, qui esl complètement f;iil ou achevé, et auquel rien ne manque.

Dieu seul esl ainsi parfait, il est infiniment parfait; niais il communique aux créatures une pari de sa perfection souveraine.

Le chrétien absolument parfait sérail celui auquel lien ne manquerait de tout ce qui appartient à la vie. aux vertus chrétiennes, aux (ions surnaturels et à l'accomplissement de tous les préceptes et île tous les conseils éyangéliques.

Une telle perfection n'est pas de celle terre; elle est même impossible à la nature humaine. La perfection qui est l'objet de ce chapitre est possible pour tous ; la sagesse el la bonté de Dieu nous y appellent.

Le devoir de tendre à la perfection est imposé à tous les chrétiens. Les ordres de Dieu qui leur imposent ce

23i CHAPITRE V

devoir ne font aucune distinction, ils sont universels, absolus, sans restriction el sans réserve.

Déjà dans la loi ancienne, qui n'était cependant qu'une préparation à la loi parfaite de l'Evangile, le Seigneur disait : « Sois parfait et sans tache en présence de ton Dieu (1); — marche devant moi et sois par l'ait (2) ». « Nous parlons, dit saint Paul, le langage de la sagesse parmi les entants » (3). — « Mes frères, réjouissez-vous, soyez parfaits » (4). — « Dieu nous a choisis afin que nous soyons saints et immaculés en sa présence dans la charité » (5).

Voici le précepte du Sauveur : « Soyez parfaits comme votre l'ère céleste est parfait » (6), et dans l'Apocalypse, l'ange exprime, en ces termes, le devoir d'une justice et d'une sainteté toujours plus élevées et plus parfaites : « Hue celui qui est juste devienne plus juste encore, que celui qui est saint devienne plus saint » (7).

N'est-ce pas d'ailleurs, la démonstration qui ressort de tout ce que nous avons dit sur l'obligation et la loi du progrès de la vie chrétienne ?

Ce « sentier du juste pareil à une lumière qui s'avance et grandit jusqu'au jour parfait (8) », cette obligation pour tous de travailler à la consommation (\ii> Saints jusqu'à ce que nous parvenions à la

i Deut., xvin, 13.

2 In II., XVII, 1.

3 I Cor., II, 6.

(4) H Cor., XIII, 11

(5) Ephes., 1, 't.

16) Matth., V, 48.

(7) Apoc, XXII, 11

Prov., IV, 18.

LA PERFECTION r>K LA VIE CHRÉTIENNE 235

plénitude selon laquelle Jésus-Christ doit être formé en nous(l), n'est-ce pas le grand devoir de tendre à la perfection ?

Le travail de la perfection ne répond-il pas. comme le progrès de la vie chrétienne à ces aspirations que Dieu a mises en nous, el qui nous entraînent vers lonl ce qui est grand, parla il. Infini '!

N'est il pas le témoignage nécessaire de notre recon naissance pour les dons surnaturels que Dieu accorde à tous avec tant de munificence, car cette reconnaissance peut-elle laisser inutiles tant de bienfaits destinés à l'aire de nous des saints ?

Ceux que Dieu constitue par la grâce ses amis, ses (ils adoptifs, les héritiers de son royaume, n'ont-ils pas l'obligation de répondre par ce travail de perfection à de telles dignités, et la vie divine qui devient notre vie et nous unit si intimement au Dieu de toute sainteté ne nous imposé-telle pas le devoir de réaliser en nous la perfection?

Nous Je démontrerons bientôt, la perfection consiste dans la charité, dans l'accomplissement de la volonté el des commandements de Dieu, des devoirs de notre état, de nos actions ordinaires, dans l'acceptation de la douleur.

Or, pouvons nous prétendre que la perfection ainsi définie ne s'impose pas à tous les chrétiens, •■! qu'elle dépasse nos forces et l'efficacité des secours que Dieu nous accorde avec tant de générosité, et qu'il rend plus puissants el plus abondants en proportion de nos efforts et de nos mérites ?

ti) Ephes., IV, 1*, 13, 15.

î'.fà CHAPITRE V

C'est renseignement unanime de toute la tradition catholique. 11 nous suffira d'entendre la voix de saint Augustin. Le grand Docteur explique ces paroles de .Notre Seigneur Jésus-Christ: Soyez parfaits comme votre l'ère céleste est parfait , :« Il ne faut pas, dit il, nous imaginer que ces paroles conviennent seulement aux vierges et non aux personnes mariées, aux veuves el non à celles qui ont leur époux, aux religieuses et non à ceux qui ont famille, aux clercs et non aux laïques. L'Eglise tout entière doit suivre Jésus Christ, accompagnée de tous ses memhres qui, à l'exemple du Maître, doivent aussi porter la croix et pratiquer ses enseignements » (1).

Mais ce devoir de tendre à la perfection est-il grave. obligatoire sous peine de péché mortel, el dans tout son ensemhle, dans toute son étendue?

La perfection se manifeste surtoul dans l'accomplis sèment des préceptes de Dieu. Or. la violation des pré ceptes esl un [léché mortel si le précepte est grave ; elle esl un péché véniel, si le précepte n'esl pas grave. Le péché mortel esl évidemment en opposition formelle avec la perfection. Nous l'avons démontré, le péché véniel ne détourne pas l'âme de Dieu, il ne détruit pas el ne diminue pas directement en elles mêmes la grâce sanctifiante et la charité, mais il leur oppose des obsta des, il arrête leur essor el dispose au péché mortel.

Les fautes vénielles qui échappent à la fragilité humaine sont inévitables, et. les âmes les plus saintes n'eu sonl pas exemptes. Ces fautes peuvent être facilement effacées par les moyens nombreux rjue la piété el

I Serin. iT de Divers., c. 7.

la charité mettent à notre disposition. Les fautes vénielles plus volontaires sonl des obstacles à la perfec tion, et leur nombre el leur importance rendent ces obstacles plus difficiles à 'surmonter. Mais l'habitude des fautes vénielles, l'insouciance absolue de ces fautes conduisent rapidement au péché mortel et constituent une acceptation implicite de ce péché ; elles sont opposées formellement et gravement au devoir de tendre à la perfection.

Dieu ne nous a pas seulement imposé des préceptes ; il nous a donné des conseils. Les conseils sont des invitations délicates à accomplir, non pas ce qui est bien, ce qui est nécessaire, mais ce qui est mieux. Les conseils sont contenus principalement dans les béatitudes évangéliques qui célèbrent le bonheur de la pauvreté volontaire, de la douceur parfaite, de la douleur et des larmes, de la miséricorde dont les œuvres dépassent les obligations rigoureuses de la charité, de la pureté coin plète, etc. ( l|.

Les conseils sonl des moyens puissants de parvenir à la perfection : ils écartent les obstacles qui s'opposenl à la pratique de la charité ; ils dégagenl l'àme des sollicitudes de la terre, l'aident à dominer ses passions, ajoutent à sa puissance et à son essor vers Dieu el la conduisent plus prompleinenl et plus sûrement à la sainteté.

Parmi les conseils, il en est qui appartiennent à la charité, sont inspirés par elle e1 en sont les œuvres les plus élevées et les plus belles, tels que les conseils de s'adonner à la piété, de se consacrer à la gloire de Dieu

(lj Mullli., V, 3 et si q.

et au salut tles Aines; et ces conseils sont à la fois les moyens et la consommation de la perfection (1).

Par eux-mêmes les conseils n'obligent pas, mais on ne peut accomplir longtemps les préceptes en violant ouvertement les conseils, et il n'est pas toujours facile de distinguer, en pratique, les conseils des préceptes qui n'obligent pas gravement, Mais le mépris des conseils ou le mépris de la perfection est un péché grave.

Écoutons saint François de Sales : « Je ne dis pas, non plus que saint Bernard, que ce soit péché de ne pratiquer pas les conseils. Non, certes, c'est la propre différence du commandement au conseil, que le commandement nous oblige sous peine de péché, et le conseil nous invite sans peine de péché. Néanmoins, je dis bien que c'esl uu grand péché de mépriser la prétention à la perfection chrétienne, et encore plus de mépriser la semonce par laquelle Notre Seigneur nous y appelle ; mais c'est une insupportable impiété de mépriser les conseils et les moyens d'y parvenir que Jésus-Christ nous marque >> (2).

La perfection de la vie chrétienne, dans son essence, e>l le degré supérieur de cette vie, c'est à-dire de la grâce sanctifiante, des vertus et des dons surnaturels, et

elle se mesure à leur progrès et à leur abondance. La

I Suarez, De statu religionte, lili. I, cap. il, n° 16. i Traité de l'amour de Dieu, livre VIII, chap. 8.

perfection absolue serait le degré suprême de la vie chrétienne.

Comme nous l'avons répété souvent dans le cours de cel ouvrage, c'esl la ^vnce sanctifiante, participation de la nature divine il), qui constitue le principe <\r< vertus chrétiennes et des dons surnaturels. « La grâce, consi dérée en elle-même, dit saint Thomas d'Aquin, perfec tionne l'essence de l'âme, en lui communiquant une ressemblance avec l'être divin, et. de même que de l'âme viennent les facultés, l'intelligence et la volonté, etc., ainsi de la grâce viennent des perfections dans les facultés de l'âme, qui sont appelées des vertus el des dons, et qui perfectionnent les facultés pour produire le- actes qui leur sont propres » (2).

Toutes nos puissances et nos gloires surnaturelle-, tous les dons et les titres qui réalisent notre déification par l'union intime avec Dieu, Ont leur principe premier et essentiel dans celle communication de la nature divine. Nous devenons, par elle, justes, amis de Dieu, ses fils adoptifs, les temples où habite, avec l'Esprit Saint, la Trinité adorable: par elle, nous sommes unis à .Votre Seigneur Jésus-Christ comme le rameau au cep. comme les membres vivants de son corps mystique, el nous pouvons dire avec saint Paul : « Ma vie, c'est Jésus- Chrisl (3) »j « Ce n'est plus moi qui vis. c'est Jésus Christ qui vit en moi » ( i).

l) Per quem maxima et preiiosa nobis promisse donavit; ut per Inrc efficiamini divinœ consortes naturœ II Petr., F. i .

(2) Su/mm. theol., 3a p. quaest. LXIII, art. 2. — Cfr. 1» ■!■*. quaest. CX, art. 3. — 3a p. qusest. VII, art. 2. — quaest. LXXXIX, art. I.

(3) Philipp., F. 21.

(i) Galat., II, 20.

Si dos actions, .si infimes, si indignes par elles mêmes, ont quelque proportion avec les récompenses du ciel ri la possession du bien infini qui est Dieu, c'est encore à celle participation de la nature divine que nous le devons.

Et . ne l'oublions pas, toute augmentation des vertus el des dons surnaturels exige une augmentation de la grâce sanctifiante, et toute augmentation de la grâce sanctifiante développe les vertus chrétiennes et les dons surnaturels dans la même mesure. Donc, tout progrès de la vie chrétienne, toute perfection de cette vie dans uns âmes. a. une fois encore, sa racine, sa source, son principe dans la grâce sanctifiante. « La participation de la nature divine, qui établit dans la grâce sanctifiante la puissance de sanctilier, contient virtuellement toute bonté et toute sainteté » (1).

Les théologiens, s'inspirant de l'enseignement des Ecritures, des saints Pères, et des principes de la doc trine catholique, célèbrent la grandeur et les gloires de la grâce sanctifiante. Considérée dans ses relations avec Dieu, elle est « la participation de la nature divine, la filiation par adoption, et une véritable amitié ». Consi dérée dans ses relations avec les vertus chrétiennes, elle est « une nature divine qui est la racine, le principe et la tonne de toutes les vertus ». Considérée dans ses relations avec les actes de l'homme, elle en est « la dignité et la valeur. «Considérée dans ses relations avec la gloire, elle en est « la semence et le droit héréditaire ». Et enfin, considérée dans ses rapports avec l'homme lui-même et sa nature, elle en est « la grâce, la

I Ripalda, De Ente upernaturali, Disp. 99. Sect. VI.

justice, la vie, la purification par la destruction du

péché » ( I ).

Mais la perfection peut être considérée comme le fruit de la coopération du chrétien à ces dons divins, comme un moyen d'arriver à ce degré supérieur d'union avec Dieu et de vie chrétienne, en un mot, on peut la considérer au point de vue actif et pratique. Sous cel aspect, elle peut être définie: une disposition permanente de l'homme à s'unira Dieu, sa fin surnaturelle, en accomplissant la loi divine et en évitant le péché.

Dans le chapitre précédent, nous avons démontré que le chrétien a deux moyens de réaliser en lui le progrès de la vie chrétienne: les sacrements et les bonnes actions; cl nous avons fait remarquer que les sacrements exigent de nous des dispositions ci par conséquenl iU^ actes.

La perfection doit donc être noire œuvre, tout en étant d'abord l'œuvre de Dieu. Celte disposition permanente à nous unir à Dieu est. avec le secours de la grâce, le fruit de notre volonté, de nos efforts et de nos sacrifices. C'est à ce point de vue que les théologiens et les auteurs des ouvrages de spiritualité traitent de la perfection, et enseignent que son essence est dans la charité. Les textes <\^> saintes Ecritures, i\es Pères de l'Eglise, des théologiens, que nous niions reproduire considèrent, en effet, la charité comme la cause qui produit la perfection ou le moyen qui conduit à l'union parfaite avec Dieu (2).

ili V. Ripalda, De Ente supeniaturali, Lib. VI, Dïsp. ultim. SecL

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