L ACCOMPLISSEMENT I>K LA VOLONTE DE DIEL
Mais en quoi consiste celte charité elle-même qui est la perfection de la vie chrétienne ? Elle consiste surtout «1m lis L'accomplissement fidèle de la sainte et adorable volonté de Dieu.
La charité ne doit pas seulement être affective, c'est à dire manifestée par les sentiments du cœur, niais effective, c'est adiré manifestée par les œuvres qu'elle inspire et qu'elle dirige. Le véritable amour ne peut être inactif et stérile. Qui ne le comprend ? Aimer c'est se donner, c'est se dévouer, c'est mettre sou bonheur dans le service et le bonheur de ceux que l'on aime. L'amour de Dieu qui ne produirait rien, qui n'agirait pas et n'aurait pas pour but essentiel et suprême de réaliser la volonté de Dieu ne serait qu'un odieux mensonge et une criminelle contradiction.
Le propre de l'amour, dit saint Thomas d'Aquin, est de l'aire île ceux qui s'aiment un même vouloir et un même non-vouloir (2).
D'après saint François de Sales, que nous venons de citer, le véritable amour de Dieu lui donne et lui consacre tous les actes et toute la vie.
(1 S. Thomas, Su mm. theol., 2» 2»% qusest. LXXXIV, art. 3. — Suarez : De statu religianis, lib. t, cap. i, n. 15.
2] s. Thomas, H>t<l.. 2' 2"\ quaist. CIV., art. '■>.
La charité n'existe pas sans l'accomplissement tidèle de la volonté de Dieu ; c'est l'enseignement formel de nos Livres saints. « Le zèle de la discipline, dit le livre de la Sagesse, est déjà l'amour, et l'amour est l'accomplissement des lois, et l'accomplissement des lois réalise la pureté parfaite, et la pureté parfaite conduit à l'unionavec Dieu » (1). « Celui qui prétend connaître Dieu et qui n'observe pas ses commandements, affirme saint Jean, esl menteur et n'a pas la vérité enlui ; au contraire, la charité est parfaite dans le cœur de celui qui garde la parole de Dieu » (2). Et encore : « La charité de Dieu consiste en ceci que nous accomplissons les commande uieiits n (3).
Celle fidélité à observer la volonté de Dieu a les plus consolantes promesses ; elle obtient l'amitié de Dieu et la vie éternelle ; elle est donc la vraie perfection : k Adhère à Dieu, dit l'Esprit Saint, et prends patience et lu verras au dernier jour combien ta vie aura grandi » ( i).
L'adorable Maître a dit : « Je sais que le commandement de mon Père est la vie éternelle » (o). • Si vous m'aimez, observez mes commandements ; celui qui a mes commandements et les observe est celui qui m'aime, mais celui qui m'aime sera aimé par mon Père et par moi ; je l'aimerai et je me manifesterai à lui » (6).
I Sap., \ I. 49, 20.
(2 I Joann., il. i, :;.
:; Ibid.tS.
(4 K.-ij.n, 3.
(5) Joann., XII, 30.
(6) Ibid., xiv, ir>, 21.
Î.A PERFECTION DE LA VIE CHRÉTIENNE î'.')[
Aussi l'adorable Sauveur, la perfection substantielle et infinie, le modèle que nous devons imiter, esl venu
en ce inonde pour faire la volonté de son Père et u'a eu que celte règle de sa vie entière : « Je suis descendu du ciel, non pas pour faire nia volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé » (1) ; — c< Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé » (2).
La même doctrine ressort évidemment de l'union complète que cette docilité établit entre notre volonté imparfaite, mobile, entraînée si facilement au mal. et la volonté We Dieu.
La volonté, éclairée par l'intelligence, est la puissance qui dirige tous nos actes el leur donne leur valeur morale, leur mérite ou leur démérite. Tout ce qui élève et perfectionne notre volonté élève el perfectionne notre vie. En Dieu, la volonté ne saurait avoir ni défaut. ni défaillance, ni la moindre imperfection. Elle est, comme sOe essence, infiniment parfaite, juste el sainte. Notre volonté, en se soumettant complètement à celte volonté divine, s'unit et s'identifie avec elle ; nous ne voulons plus que ce que Dieu veut, ce qui esl juste el saint ; sa volonté infiniment parfaite dirige qos pensées, nos désirs, toutes nos actions, noire vie tout entière, et leur communique sa souveraine el suprême perfection.
Dans celte union si intime, el sous l'influence des mérites qui grandissent ci se multiplient, la charité devient une flamme ardente. Pareille a la flamme qui développe la vapeur et, par elle, ébranle cl entraîne les
I lo;tnn.. VI.
(2) Ibid., IV. 34.
l'M CHAPITRE V
convois immenses, elle échauffe et embrase les cœurs, elle donne, parla puissance de la volonté qu'elle pénètre, qu'elle transforme, qu'elle sanctifie, une véritable
impulsion au progrès de toutes les vertus, et avec elles aux ascensions vers les sommets les plus élevés de la vie chrétienne.
Le monde s'étonne des transfigurations réalisées en des âmes autrefois captives des plaisirs et des vanités de cette terre. Il les voit se donner à Dieu et aux pauvres, accomplir les travaux les plus humbles, accepter avec joie les plus douloureuses immolations.
C'est que, dans ces âmes, la volonté a été comme retournée de la terre vers le ciel, elle s'est unie à la perfection divine elle-même, et elle a toutes les sublimes et saintes ardeurs de la charité.
La soumission à la volonté de Dieu est enseignée par la raison comme parla foi. Elle est la conséquence évidente de la domination absolue de Dieu, auquel nous appartenons tout entiers. 11 n'a pas seulement sur nous, en effet, les droits de l'artiste qui modifie la matière déjà existante ; il est créateur, il nous a tirés du néant. Rien en nous ne peut échapper à sa souveraineté ; elle s'étend sur tous les actes de notre vie.
Nous lui devons encore l'obéissance, parce qu'il a été et qu'il est le bienfaiteur de qui nous avons tout reçu. Il est notre rédempteur et notre sauveur. Il nous a rachetés et sauvés de la mort éternelle au prix de ses souffrances, de son sang et de sa vie. et chaque jour encore il s'offre pour nous dans le sacrifice auguste de nos autels.
Oui ne comprend que cette fidélité aux ordres de Dieu est encore la perfection parce qu'elle est l'ordre, l'har-
Qionie, et, par conséquent, la beauté et la valeur de la vie chrétienne ?
Tout péché est une révolte contre l'autorité de Dieu ; toute révolte contre cette autorité, toute violation de la loi divine est un péché ; «•••lie révolte est le désordre, l'acte de l'homme se détournant de Dieu et de sa fin i\t'\nière et se retournant vers les créatures. Tout acte de l'homme qui accomplit la loi divine entre dans l'ordre que Dieu a établi, il entre dans l'harmonie de ce concert immense des rires qui chantent la sagesse, la bonté et la gloire du Créateur.
Dieu a voulu. dans toutes ses œuvres. <'e! ordre et celle harmonie. « Le Seigneur, dit l'Esprit-Saint, a fondé la terre par la sagesse et a établi les cieux par la prudence » (1). « Les œuvres du Seigneur sont grandes, affirme le Psalmiste, elles ou! été admirablement ordonnées selon sa volonté » (2). Ainsi toutes \c< créa I mes inintelligentes obéissent aux loisdu Tout-Puissant. « Dieu envoie la lumière, et elle va ; il la rappelle, et elle obéit avec crainte. Il a appelé les ('toiles, et elles ontdil : Nous voici : e! elles ont brillé avec joie devant celui qui les a l'aile- o (3). « Il a environné la mer de mn limites, ci il lui a dil : Tu iras jusque là et iu n'iras pas plus loin, et là tu briseras tes Ilots écumants » ï).
L'adorable Maître apaisait d'un signe les Ilots el la tempête, el les témoins de ce prodige disaient : a Quelesl celui-ci pour <pie les vents et les Ilots lui obéissenl '.' » (o)
1 Prov , III, 19.
2 Psalra. CX, 2.
3 Baruch, II!, 33, 3i>.
(4) Job, XXXVIII, 10, 11.
(o) Matth., IX, 27.
i.'i'l CHAPITRE V
La révolte contre ces lois divines, contre cet ordre admirable, témoignage éclatant de la puissance et de la sagesse infinies de Dieu, jetterait la création matérielle dans le désordre et dans le plus effroyable cbaos.
Et l'homme intelligent et libre, capable de connaître et d'adorer Dieu, d'apprécier sa sagesse et sa bonté, Phomme, roi et pontifede la création, serait seul révolté contre cette volonté toute-puissante !
Dans la vie tout entière des chrétiens qui ont pour règle la volonté de Dieu, rien qui ne soit à sa place, qui ne soit conforme à l'ordre, à l'harmonie et à la grandeur morale. Pas un acte même obscur et caché, pas une pensée qui ne soit un hommage à l'autorité de Dieu et comme un chant à sa gloire. Harpes sensibles, vivantes, immortelles, dont les cordes admirablement disposées ne vibrent que sous la main de l'artiste divin et sous les souffles d'en haut, et dont les accords rivalisent avec les cantiques des Anges et ravissent le cœur de Dieu.
Le sacrifice que nous offrons parla soumission par faite est le plus précieux et le plus puissant ; c'est le sacrifice d'holocauste qui ne laisse rien subsister de la victime, car, en donnant notre volonté dans la charité, nous nous donnons tout entiers et sans réserve. C'est le sacrifice que le Fils de Dieu a offert à son Père pour accomplir l'œuvre de la rédemption et qui a remplacé hais les sacrifices impuissants de la loi ancienne. Écoutez saint Paul : « Le Fils de Dieu venant en ce monde a dit-: Vous n'avez pas voulu d'hosties ni d'oblalions, niais vous m'avez formé un corps. Vous n'avez point agréé les holocaustes pour le péché ; alors j'ai dit : Me voici, je viens selon ce qui a été écrit dans le livre, pour faire, ô Dieu, votre volonté. C'est cette volonté,
ajoute sainl Paul, qui nous a sanctifiés par l'oblation du corps de Jésus Christ qui a été offert une seule fois » (1). .
Ce sacrifice est demandé à tous ceux qui veulent suivre la voie du divin Crucifié, à tous ceux qui veulent avm'r part à sa rédemption et à son triomphe. C'est le sacrifice qui domine tous les autres et qui seul leur donne de la valeur devant Dieu.
Saûl avail résisté aux ordres de Dieu. En vain, il avait multiplié les offrandes et les victimes. Samuel, envoyé parle Seigneur irrité, lui fait entendre ces terribles paroles : « Croyez-vous que Dieu veuille des holocaustes et t\e> victimes et qu'il n'aime pas mieux qu'on obéisse à sa voix ? L'obéissance est meilleure que les victimes... Ne passe soumettre à sa volonté, c'est un péché d'idolâtrie. Parce que vous avez rejeté' lés paroles du Seigneur, le Seigneur vous a rejeté, el vous ne serez plus roi » (2).
Les travaux de l'apostolat, les prodiges d'une puissance surnaturelle ne seront rien, ou plutôt, ils seront considérés comme des œuvres d'iniquité, si la volonté de Dieu n'est pas accomplie. C'est l'enseignement de l'adorable Maître : « Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le royaume des cieux, mais celui-là y entrera qui fait la volonté de mon Père, qui est dans les cieux. Plusieurs me rliront.au jour du jugement : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en votre nom ? X'avons-nous pas chassé les démons en votre nom ? N'avons-uous pas fait plu-
I Hpbr., X, :i-7, 9, 10.
I [ Reg., W -a. 23.
sieurs miracles en voire nom ? Et alors je leur dirai: Je ne vous ai jamais connus. Retirez-vous de moi, vous qui faites- des œuvres d'iniquité » 1).
Dans le ciel, se réalisera le triomphe de la volonté divine, le règne de l'ordre parfait dans le parfait bonheur ; mais, dès ici-bas, la soumission fidèle et. constante obtient de précieuses récompenses. Non seulement elle multiplie les mérites, elle marche rapidement dans la voie de la perfection, mais elle obtient, dans cette voie droite de l'obéissance, la plus complète sécurité. L'accomplissement de la volonté de Dieu ne peut égarer. L'obéissance est le grand remède contre les inquiétudes de la conscience et les tentations de découragement. Comment l'âme obéissante serait-elle dominée par la crainte ? C'est Dieu qui la conduit. En se laissant ainsi conduire, elle fait, dans toute la mesure qui lui est possible, l'œuvre de sa perfection. L'obéissance parfaite qui est le sacrifice suprême, le plus agréable à Dieu, le plus puissant pour notre salut, est aussi le plus grand témoignage de la charité parfaite.» La crainte, dit l'apôtre saint Jean, n'est point dans la charité, mais la charité parfaite bannit la crainte ; car la crainte est accompagnée de peine, et celui qui craint n'est pas parfait dans la charité » (2).
La paix et la joie naissent delà vraie charité, de la sécurité et des efforts généreux. C'est la récompense promise dès celle vie aux âmes dociles : « Si tu avais été fidèle à -mes commandements, disait Dieu par le prophète [saïe, ton âme eût nagé dans un fleuve de
(h Matlh., VII, 21-23.
12] I Joan., IV, 18.
paix » (1). « Soumettez-vous à Dieu, disait Elipliaz à Job, et vous habiterez un royaume de paix. Le Tout- Puissant se déclarera contre vos ennemis et remplira voire cœur de délices » (-).
LES DEVOIRS D ETAT, LKS ACTIONS ORDINAIRES II' LA RÉSIGNATION DANS LA DOULEUR.
La volonté de Dieu doit être réalisée surtout par l'accomplissement des devoirs d'état, par le soin que nous devons mettre à nos actions ordinaires, et par la résignation dans la douleur.
La Providence, en nous plaçanl dans tel état, nous impose les devoirs qui en sonl la conséquence. L'ensemble de ces devoirs est donc la manifestation constante de la volonté de Dieu à notre égard. Méconnaître ces devoirs, les accomplir avec négligence, c'est résister à Dieu lui-même. Ces devoirs constituent, avec les obligations que la religion nous impose, les devoirs essentiels et qui doivent être préférés à fous les autres. Souvent même, les devoirs de la religion doivent rire subordonnés à ceux de notre état.
Un père de famille qui se consacrerait aux œuvres de la piété et de la charité, et qui uégligerait l'administration de sa fortune et l'éducation de ses enfants, sérail gravement coupable. Une mère de famille qui abandon-
I ls., XLVIII, IN.
12) Job, XXt. 21, 23, 2G.
lierait la direction de sa maison, le soin de ses enfants et de ses serviteurs, pour se livrer à des actes multipliés île dévotion, trahirait la grande mission que Dieu lui a confiée.
La perfection pour le prêtre est dans la pratique des vertus sacerdotales et les travaux de son ministère. La perfection pour un religieux et une religieuse se résume dans l'obéissance qui comprend les deux autres vœux essentiels de la vie consacrée à Dieu, et toutes ses obligations. Ils trouvent dans l'obéissance, avec une direction à laquelle rien n'échappe, la sécurité la plus complète, et les moyens infaillibles d'arriver à la sain teté.
Pour un négociant, la perfection est dans les devoirs de son commerce; pour un cultivateur, dans les travaux des champs ; pour l'ouvrier et l'ouvrière, dans la sanctification de leurs pénibles labeurs, et ainsi en estil de toutes les conditions et de toutes les classes de la société.
Il est vrai, les catholiques doivent, aujourd'hui surtout, prendre part aux luttes de l'Eglise et aux travaux de l'apostolat, mais le premier et le plus puissant moyen de servir utilement cette grande cause est d'accomplir d'abord leurs obligations essentielles, celles de leur état. Si ces obligations étaient accomplies fidèlement, les périls disparaîtraient, le bien réalisé serait immense, l'erreur et le mal deviendraient bientôt impuissants. Après avoir satisfait à ces obligations, les catholiques donneraient aux œuvres de piété et de charité un concours précieux que Dieu bénirait.
Il importe encore de le remarquer, ces devoirs tiennent au milieu dans lequel Dieu nous a placés, à celte
famille qui est la nôtre, à telles relations qui nous sont imposées. C'est là, malgré les difficultés, les divergences des caractères et l'opposition des intérêts, malgré les déceptions et les tristesses, qu'est notre mission et que doit se taire l'œuvre de Dieu. D'ailleurs, les conseils de la sagesse et de la prudence humaine s'unissent ici aux enseignements les plus élevés de l'Évangile, pour que nous consacrions à cette mission nos pensées, notre cœur, notre vie tout entière. L'indiiïérence, le mépris du devoir. la révolte, le découragement compromettrai eut notre salut et même notre bonheur dans la vie présente.
Les âmes inquiètes songent à sortir de leur situation ; elles rêvent t\e> actes plus méritoires, des travaux plus faciles, des œuvres plus éclatantes. Ces désirs n'ont d'autre résultat que de troubler profondément ces âmes, de les détacher de leurs devoirs en rendant ces devoirs plus difficiles, de leur faire sacrifier souvent à des projets chimériques, à des mirages trompeurs la vie réelle, les intérêts les plus sacrés, et toujours de rendre le progrès dans la vertu absolument impossible.
Quelle démonstration ont-elles des avantages que présente pour elles telle ou telle autre situation ? Quelle démonstration ont-elles qu'elles y sont appelées ?
D'ailleurs peuvent elles sortir de cette situation sans de très grave- inconvénients ? Ne sont-elles pas retenues par des liens qu'elles ne peuvent briser? El s'il était démontré qu'elles se sont trompées, le moyen de réparer cette erreur sérail encore de profiter de toutes lesres source- qui: sont à leur disposition dans leur situation présente, el de ne pas ajouter à une première erreur des erreurs et des fautes dont les conséquences deviendraient irréparables.
Saint François de Sales disait que « l'occupation la plus sérieuse de la vie du vrai et fidèle chrétien est do chercher sans cesse la perfection de son état, c'est-àdire de se perfectionner de plus en plus dans l'état où il se trouve » (l). « Ne semez point vos désirs sur le jardin d'autrui, disait-il encore ; cultivez seulement bien le vôtre. Ne désirez pas de n'être pas ce que vous êtes. Occupez vos pensées à vous perfectionner en cela el à porter les croix, petites et grandes, que vous rencontre rez. Croyez-moi, c'est ici le grand mot, et le moins entendu de la conduite spirituelle. Chacun aime selon son goût ; peu de gens aiment selon leur devoir et le goût de Notre Seigneur. A quoi sert de bâtir des châteaux en Espagne, puisqu'il nous faut bâtir en France ? C'est ma vieille leçon, et vous l'entendez bien » (2).
Mais, pour être fidèle aux devoirs de son état, le chrétien doit apporter la plus grande attention aux actions ordinaires.
Les actions ordinaires constituent la trame de notre vie. Les œuvres extraordinaires sont rares, et tous n'y sunt pasappelés ; mais tous ont, chaque jour et à chaque instant, à remplir les obligations que Dieu leur a imposées.
Si les actions ordinaires ne sont pas accomplies avec soin, et dans un esprit chrétien, la vie elle-même ne peut être ni sainte, ni méritoire. De grandes œuvres, des actions exceptionnelles fussent-elles réservées à une à me, elle en deviendrait incapable et indigne par sa négligence habituelle. Elle rendrait inutiles les lumières
il) Esprit de sainl François de Sah-s {&' Partie, ch. 7). (2j Ibiil., (15e Partie, chap. 7).
et les grâces qui lui sunt accordées chaque jour et à chaque instant. Comment pourrait-elle compter sur des lumières et des grâces de choix ? Pourrait-elle espérer avoir l'énergie et le dévouement qu'exigent les œuvres difficiles, les grands sacrifices ? Elle n'a pas assez d'activité et de courage pour accomplir les devoirs les plus faciles.
Ces actes, si simples, si vulgaires, mais accomplis dans toutes les conditions des actes surnaturels, ont un mérite divin. La valeur que leur donnent la grâce sanctifiante, les vertus chrétiennes, la grâce actuelle, le sang de .Notre Seigneur Jésus-Christ qui est sur elles, les élève, les transfigure, les consacre, en fait des actions divines.
Et ce ne sont pas seulement de petites pièces de monnaie qui, accumulées à chaque instant, arrivent à constituer une fortune, mais chacune de ces actions peut, par des intentions plus pures et plus surnaturelles, surtout par la puissance de la charité, acquérir un mérite supérieur à celui des actions qui attirent les regards et les applaudissements des hommes. Comme ces feuilles de papier, qui par elles-mêmes n'ont aucune valeur, mais qui, marquées de signes de convention, représentent des sommes considérables, supérieures même à des monceaux d'argent, d'or et de pierres précieuses, ainsi nos actes les plus simples et les plus vulgaires, marquésde la croix et du sang de Notre Seigneur Jésus-Christ, acquièrent une valeur qui enrichit notre trésor éternel et met des rayons immortels de gloire à la couronne qui nous est préparée.
Ces actions ont encore l'avantage de ne pas favoriser, comme les actions d'éclat, l'influence de l'orgueil qui
diminue nus mérites et parfois les anéantit et qui peut mettre clans les succès et les grandes œuvres le principe de nos égarements, de nos révoltes et de notre réprobation. Combien sont tombés des hauteurs où ils étaient parvenus ! Combien ont été foudroyés comme l'archange toul resplendissant de lumière, et qui, fidèles aux devoirs obscurs, auraient réalisé un bien immense et se seraient élevés à la plus haute sainteté !
Presque toujours, ces désirs d'actions d'éclat et d'oeuvres extraordinaires ont pour principe l'égoïsme et l'orgueil qui se dissimulent sous les apparences et les protestations du zèle et du dévouement.
Déplorable aveuglement ! Nous nous plaignons des difficultés qui s'opposent à notre salut, nous désespérons souvent de devenir justes et saints, nous croyons que le travail de la perfection dépasse nos forces, et Dieu met la justice, la sainteté, la perfection à notre portée, dans la situation où nous sommes, dans cette vie qui est la nôtre, dans ces actions qui remplissent nos journées.
Dieu ne nous adresse-t-il pas avec plus de force encore ces paroles qu'il adressait à son peuple sous la loi ancienne: « Le commandement que je vous prescris aujourd'hui n'est ni au-dessus de vous, ni éloigné de vous. Il n'est point dans le ciel, de telle sorte que vous puissiez dire: « Qui de nous peut monter au ciel pour nous apporter le précepte, afin que, l'ayant entende nous l'accomplissions ? Il n'est point au-delà de la mer, de telle sorte que vous vous excusiez en disant : Qui de nous traversera la mer pour nous l'apporter, afin que nous l'entendions, et que nous puissions faire ce qui nous esl ordonné? Mais le commandement est tout près
de vous, il est sur vos lèvres et dans votre cœur, afin que vous l'accomplissiez (1).
Portez vos regards vers l'humble demeure de Nazareth. Les anges y contemplent avec ravissement, les plus sublimes vertus et la plu:.* haute sainteté ; et cependant ce sont les travaux les plus obscurs, les actions les plus humbles et les plus vulgaires qui remplissent les journées, non seulement de saint Joseph et de la Vierge Marie, mais du Fils de Dieu lui-même. Nulle part la perfection n'a été et ne sera aussi admirable, nulle part les mérites n'ont été et ne seront aussi merveilleux, parce que nulle part les actions ne sont accomplies avec une docilité aussi complète, des intentions aussi pures, une charité aussi ardente; et voilà le principe de celle incomparable perfection.
Un troisième moyen d'accomplir la sainte et adorable volonté de Dieu est d'accepter avec résignation les épreuves et la douleur. La douleur est, en effet, un moyen puissant de progrès, de grandeur morale et de sanctification ; elle est la grande ouvrière de la justice, mais surtout de la miséricorde et de l'amour.
Elle est d'abord la condition nécessaire de la fidélité au devoir.
Le devoir est toujours difficile, souvent douloureux ; nous avons à lutter sans cesse contre le courant de noire nature déchue, et, pour marcher dans la voie de la vie chrétienne, il faut entendre et comprendre cette parole de l'adorable Maître : « Que celui qui veut venir après moi prenne sa croix et qu'il me suive » (2».
il) Deut., XXX, 12-14.
(2) Matth., XVI, 21.
■2(t'i CHAPITRE V
La douleur nous éclaire sur la vanité de tout ce qui passe et de tout ce qui meurt; elle fait resplendir devant nos cœurs brisés les grandes révélations de l'Evangile.
Elle calme l'ardeur des passions et fait régner l'esprit sur la chair rebelle. Elle est une grande puissance d'expiation. Les mortifications que Dieu choisit sont les plus précieuses, les plus puissantes. L'orgueil est abattu dans l'humiliation, l'espérance se ranime dans les déceptions et les épreuves de cette terre, la charité devient plus ardente dans l'acceptation du sacrifice, et la vie chrétienne est transfigurée dans la ressemblance parfaite avec le divin Crucifié.
La tèle s'incline sous les orages de la vie et sous le poids des grandes et longues tristesses, le front porte la couronne d'épines, le manteau de la souffrance et de l'abjection enveloppe l'homme tout entier. L'infirmité cloue souvent dans la faiblesse et l'immobilité les mains autrefois actives et habiles et les pieds qui marchaient dans les chemins de la jeunesse et de la joie. Le vide et la solitude se font dans ces demeures naguère si remplies et si bruyantes ; et tout le sang du cœur paraît s'échapper sous les derniers coups du malheur, de l'ingratitude et de la trahison.
Ainsi Dieu prépare les victoires de ceux qui ont pris pari à la passion du Rédempteur et qui prendront pari à ses triomphes. Car « il a fallu que le Chrisl souffrît pour entrer dans la gloire : Oportuit pati Christum, et lui intrare in gloriam » (1).
Mais pour que la douleur soit vraiment l'ouvrière de Dieu, dans le travail de notre perfection el de
Çl) Luc, XXIV, 26.
LA PERFECTION l)K LA VIL CHRÉTIENNE ^li.'i
notre salut, il faut qu'elle soit acceptée, il faut que la patience et la résignation lui donnent sa vraie puis sauce surnaturelle. « La patience, dit saint Jacques, l'ail l'œuvre parfaite : Patientia auiem opus perfectum habet » (1).
La résignation est dillicile ; elle est un baume qui vient du «ici. de la consolation surnaturelle de la douleur.
En effet, les vraies consolations sont dans la foi, l'espérance et l'amour. La foi nous révèle le prix divin de la douleur, l'espérance nous montre le séjour du repos, de la félicité et de l'union éternelle avec ceux que nous avons perdus, la charité fait de la douleur et de la mort son plus puissant témoignage.
Mais la perfection n'exige pas que nous soyons insensibles, que nous ne pleurions pas, que nous ne cherchions pas la vraie e! céleste consolation auprès des cœurs fidèles. Dieu qui a l'ail nos cœurs ne leur demande pas ce qu'ils ne peuvent donner. L'insensibilité n'est lias une qualité, moin-> encore une vertu; les Ames les plus ardentes et les plus généreuses, le- plus capables de grandes œuvres et de sacrifices héroïques, subissenl avec plus d'intensité les atteintesde la douleur. L'amour de Dieu ne détruit pas les affections légitimes, il les purifie, les élève, et met en elles des ardeurs plus puissantes parce qu'elles sont plus saintes. Le Fils de Dieu s'est ému et a pleuré sur le tombeau de Lazare qu'il aimait, cl sur Jérusalem ingrate, infidèle et obstinée. Qui donc, en voyant pleurer le Filsde Dieu, aurait honte de ses larmes V
I Jacob., I, l.
Les Saints ont souffert et pleuré ; ils ont fait entendre les plaintes el les gémissements de la souffrance. Les écrivains qui suppriment dans le récit de la vie des plus grands serviteurs de Dieu ces témoignages de la douleur humaine et nous présenlent des Saints au cœur dur et impitoyable ont trahi la vérité, ils n'ont rien compris à la vraie grandeur de la sainteté, à la tendresse des cœurs formés par le cœur de l'adorable Maître. Us ignorent que les âmes les plus rapprochées de la bonté infinie sont les plus tendres, les plus ardentes et les plus dévouées.
Ecoutons l'Apôtre saint Paul qui a bravé tant de lois la persécution et la mort, écoutons les paroles qu'il adresse aux fidèles de Corinthe: « Je suis bien aise, mes frères, que vous sachiez l'affliction qui nous est survenue en Asie. Elle a été telle que les maux dont nous avons été accablés ont été excessifs et au dessus de nos forces jusqu'à nous faire regretter de vivre : Ita ut tœderet elinm nos rirrre » (1).
Et plus loin rappelant la première lettre qu'il leur a adressée: «Il est vrai que je vous ai écrit alors dans une extrême affliction et avec une grande abondance de larmes, non dans le dessein de vous attrister, mais pour vous faire connaître la charité particulière que j'ai pour vous » (2).
Saint Ambroise exprime les plaintes les plus éloquentes, et laisse tomber ses larmes sur le cercueil de son frère Satyre (3).
(1) II Cor., I, 8.
(2) Ibid., Il, |.
(3) T)p excessu Satyri.
Saint Bernard fait entendre, à la mort de son frère Gérard, les accents, on pourrail dire, les cris les jilns émouvants de Paflection et de la douleur humaines (1).
Saint François de Sales^ brisé par la douleur à la mort de la baronne de Tliorens, qui suit de près dans la tombe son mari, le frère du saint évêque, se reconnaît incapable de consoler sa famille éplorée, et sainte Jeanne de Chantai, la mère de la jeune veuve ravie à l'amour et aux espérances de tous les siens. Il se mel en rouie, il franchit les distances pour chercher quelque consolation auprès de son ami. l'évêque de Belley.
Saint Augustin, qui a pleuré auprès du lit de morl de sa mère, et qui a loué tant de fois des larmes de celte mère qui l'avaient racheté et sauvé, a dit : « .Mieux vaut que le cœur humain pleure et soit consolé que de cesser. en ne pleurant pas, d'être un cœur humain » (2).
Notre Seigneur Jésus-Christ, au jardin des Oliviers. est accablé par la pensée de sa passion el de l'ingratitude des hommes. « .Mon aine, dit il. esl triste jusqu'à la mort » (3). Trois fois, il va demander ûes consolât ions à se- Apôtres qu'il trouve endormis, et il déplore leur indifférence et leur insensibilité : « Vous n'avez pas pu veiller une heure avec moi ? I). Prosterné devanl son Père, il demande « (pie ce calice s'éloigne de lui » ; mais il ajoute : « Une votre volonté soit faite et non la mienne ! » (5).
i Sermon 36 , sur le Cantique des Ca Uiques. ï) Sermon 33% De verbis Apostoli.
(3> Matin., XXVI, 38.
'. Ibid., XXVI, 40.
5 Ibid., XXVI. 39.
Nous pouvons donc demander les consolations chrétiennes, nous pouvons supplier Dieu d'éloigner de nous le calice de la douleur, pourvu que, comme le Sauveur, notre ?daitre et notre modèle, nous ajoutions toujours le pat de la volonté soumise.
Dans le trouble profond que causent les grandes épreuves, il n'est pas facile de découvrir cette résignation au milieu des plaintes, des gémissements et des larmes, mais elle peut subsister cependant dans la volonté fidèle et généreuse, et elle atteint alors le plus haut degré de mérite, elle obtient les grâces et les bénédictions les plus abondantes. Elle est l'offrande toute puissante du 'plus douloureux sacrifice.
« L'âme, dit saint François de Sales, est quelquefois tellement pressée d'afflictions intérieures, que toutes ses facultés et puissances en sont accablées, par la privation de tout ce qui la peut alléger, et par l'appréhension et impression de tout ce qui la peut attrister ; de sorte que, à l'imitation de son Sauveur, elle commence à s'ennuyer, à craindre, à s'épouvanter, puis à s'attrister d'une Iris tesse pareille à celle des mourants et dont elle peut bien dire : .lion «me est triste jusqu'à la mort : et du consentement de tout son intérieur elle désire, demande et supplie que, s'il est possible, ce calice sait éloigné d'elle, ne lui restant plus que la fine suprême pointe de l'esprit, laquelle, attachée au cœur et au bon plaisir de Dieu, dit. par un 1res simple acquiescement : 0 Père éternel, que toutefois votre volonté soit faite, et non pas la mienne. Et c'est l'importance, que l'âme fait cette résignation parmi tant de trouble, entre tant de contradictions et répugnances, qu'elle ne s'aperçoit presque pas de la faire ; au inoins il lui est avis que c'est si languissamment, que
ce ne soit pas de bon cœur ni comme il est convenable ; puisque ce qui se passe alors pour le bon plaisir divin se (ait non seulement sans plaisir et sans contentement, mais contre tout le plaisir et le contentement de tout le j'este du cœur ; auquel l'amour permet bien de se plaindre," au moins de ce qu'il ne se peut pas plaindre, et de dire toutes les lamentations de Job et de Jérétnie, mais à la charge que tous les jours le saint acquiescement se fasse dans le fond de l'âme, en la suprême et 1>I us délicate pointe de l'esprit. Et cet acquiescement n'est pas tendre, ni doux, ni presque pas sensible, soit qu'il soit véritable, fort, indomptable et très amoureux ; et semble qu'il soit retiré au fin bout de l'esprit comme dans le donjon de la forteresse, où il demeure courageux, quoique tout le reste soit pris et pressé de tristesse. Et plus l'amour en cet état est dénué de tout secours. abandonné de toute l'assistance des vertus et facultés de l'âme, plus il en est estimable de garder si constamment sa fidélité » (I).
LES INTENTIONS PURES, LES RELATIONS DE NOS ACTIONS AVEC DIEU ET L'INFLUENCE DE LA CHARITÉ,
Entrons plus avant encore dans l'élude pratique de la vie et de la perfection ebrétiennes.
nue devons-nous faire pour que l'accomplissement de nos devoirs, le soin donné à nos actions ordinaires, et
[i] Traité deTamour il'' Dieu, livre IX, ch. III.
l'acceptation de la douleur nous conduisent à la perfection et à la sainteté ?
Trois moyens doivent être employés dans cette grande œuvre. Ils peuvent être distingués les uns des autres, quoique, en réalité, ils se touchent, ils s'unissent et se pénètrent pour ainsi dire : la pureté des intentions, les relations que nous devons établir entre nos actes et Dieu en les lui offrant, et l'influence de la charité.
Dans le chapitre précédent, nous avons démontré que nos actes, pour être méritoires, doivent être accomplis clans la vie présente, en état de grâce, être bons et honnêtes dans leur objet, leur fin et leurs circonstances, et surnaturels dans leur principe qui est la grâce, et dans leur motif (1). Nous insisterons sur les motifs de nos actes, sur les intentions qui les inspirent et qui les dirigent.
Nous l'avons fait remarquer plusieurs fois, c'est de l'acte de la volonté, de la fin, du but que la volonté se propose, ou du mobile qui la fait agir, et par conséquent de l'intention, que dépendent surtout la valeur, le mérite ou le démérite de nos œuvres. « Votre œil, disait le Sauveur, est la lampe de votre corps ; si votre œil est simple, tout votre corps sera éclairé ; mais si votre œil est mauvais, tout votre corps sera dans les ténèbres » (2).
Les intentions qui ne sont pas pures, légitimes, sont celles qui enlèvent à Dieu la gloire qui lui appartient ; u car il a tout fait pour lui-même » (3), et « il a créé tontes les nations pour louer et glorifier son nom >> (4).
il i Voir chapitre IV : le Progrès tic lu ne chrétienne, £ IV. p. 2us.
(2) Matth., VI, l-i, 23.
(3) Prov., XVI, \.
(4) Deut., XXVI, 19
Il est ta lin suprême et nécessaire de toutes les créatures et de toutes leurs actions.
Les intentions qui détournent nos actions de cette fin, qui leur donnent pour mobile l'égoïsme, la vanité. l'ambition, des intérêts purement humains, et à plus forte raison un but légèrement ou gravement coupable, font de ces actions des fautes légères ou graves, selon la culpabilité des motifs. Si ces intention- sonl la cause absolue et unique de- actes, ces actes -ont complètement coupables. Ils sont encore coupables si ces intentions sont la cause principale et déterminante, mais Dieu tient compte des intentions pures et louables, bien que secondaires, unies à ces intentions coupables et aces