‹ La vie chrétienneChapitre 28 sur 57 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

5] Matth., XXV, iii.

6 Coloss , III. I. 2.

28i CHAPITRE VI — LA VIE ÉTERNELLE

tion incomparable des dons divins, une participation suprême de la beauté et de la puissance divines.

Les aspirations de notre nature développées, agrandies, élevées par les dons surnaturels appellent et réclament cette vie heureuse, intarissable, éternelle. Les âmes les plus nobles, les plus généreuses, les plus saintes, ont des élans plus ardents vers la grandeur et la gloire promises. Elles ont, plus que les autres, la nostalgie de la patrie céleste et la soif de ce qui est beau, éternel, infini. La religion chrétienne, par tout l'ensemble de ses dogmes et de ses lois, par l'influence de son culte, par les ardeurs de ses prières, nous rappelle cette vie éternelle et nous y conduit.

D'ailleurs, qu'est-ce que la vie présente sans le ciel ? un travail sans repos, un exil sans retour, des terreurs sans espoir, un chemin désolé qui conduit au néant. Qu'est-ce que la vie présente? quelques gouttes de joie et des torrents de douleurs, la victoire de l'erreur et du mal. l'écrasement des faibles, l'injustice acclamée, le vice triomphant, le défi porté à tout ce qu'il y a, dans l'homme, de juste, de noble et d'élevé. Sans le ciel, le devoir est une chimère, la vertu une duperie, le sacrifice une folie. Et tout cela serait l'œuvre de Dieu ?

Mais que lui a-t-il donc manqué pour faire une œuvre moins imparfaite et moins cruelle? La sagesse? la bonté ? la puissance ? Non ; c'est impossible.

Admettez le ciel et tout cet effroyable mystère s'éclaire de- îayons d'en baut. Cette terre est le lieu de l'épreuve avant la récompense magnifique, éternelle; toutes les douleurs seront consolées, toutes les larmes seront essuyées ; le degré de la vision et de la félicité répondra au degré de la souffrance et du sacrifice. La vie éternelle

sera l'éternel triomphe de la sagesse, dé la justice et de la bonté de Dieu. Oui, «je crois à la vie éternelle: Credo vitatn œternam >).

LA VISION BEATIFIQUE.

Nous voulons voir et savoir. La lumière est la vie de uotre intelligence ; quand elle ne possède pas cette lumière, elle souffre, elle s'abaisse, elle s'amoindrit et s'éteint. L'âme qui n'est pas absolument ensevelie dans la chair et les sens et descendue aux dernières limites de la dégradation jouit de la vérité qui lui est révélée. Elle en réclame une plus large part; elle veut aller plus liant et plus loin dans la lumière; elle a une soi! plus ardente de connaître et rie savoir.

I ne lui- encore, non- sommes faits pour le grand jour; les ténèbres et les ombres pèsent sur nous, elles sonl ni! supplice el une bonté.

Tous les siècles. Ions les peuples qui n'habitent pair- bas fonds de la barbarie, ont salué de leur admiration les savants el les sages. Ils leur ont élevé des monuments et parfois de- autel-. Plus que tout autre, notre siècle a celte ambition de savoir; elle l'entraîne jusqu'à l'exagération, Il croit que, pour un peuple, la force et la grandeur morale, la prospérité et jusqu'à la puissance des arme- dépendent du degré d'instruction de la foule.

El pourtant, que savons nous '.' que sait la multitude immense qui tait le fond de l'humanité? quelle science, quelle doctrine, quelle lumière possède-t-elle ? Est-ce

que la très grande majorité des hommes a les [acuités les moyens et les loisirs nécessaires pour acquérir la vérité? Les efforts prodigieux réalisés en notre temps pour développer l'instruction dans le peuple ont-ils obtenu un réel succès? Ont-ils multiplié les hommes possédant même les premiers éléments des connais sances humaines? Les statistiques affirment, au contraire, que dans notre pays le nombre des illettrés est plus grand qu'il y a quinze ou vingt ans.

Parmi ceux qui arrivent à une certaine somme des connaissances humaines, combien en est-il qui les déve loppent ou les conservent? Presque tous n'abandonnentils pas toute étude pour s'adonner aux spéculations de la fortune, aux efforts de l'ambition, aux travaux absorbants d'une carrière, ou bien aux jouissances et aux plaisirs? Les âmes d'élite possédées de l'ardeur desavoir, consacrant leur vie entière à d'incessants et admirables labeurs, aux progrès et aux conquêtes delà science, sontelles satisfaites? Cette science superbe de nos jours, qui avait annoncé avec tant d'éclat son infaillible triomphe, la solution des plus difficiles problèmes, sa victoire sur loutes les religions convaincues d'impuissance, n'a telle pas abouti à de réelles faillites ?

Le vrai savant, l'homme de génie dans les arts connue dans les sciences, n'ont-ils pas plus que tout autre au fond du cœur l'ardent désir de voir plus haut et plus loin et de posséder l'idéal de vérité et de beauté qu'ils ne peuvent qu'entrevoir ici bas ?

La foi elle-même avec ses révélations, l'ensemble magnifique de ses dogmes, la solution qu'elle propose à tous les problèmes qui déconcertent la raison et la science, la foi ne nous suffit pas. Elle a son imperfec-

lion, ses ombres et ses combats ; elle est selon le langage de saint Paul, la révélation de ce que nous ne voyous pas. le fondement de ce que nous espérons et que nous ne possédons poinl encore (1).

Mais au ciel, la béatitude éternelle nous donnera, dans les splendeurs de la vision, la science parfaite.

Écoutons la parole de Dieu lui-même, et ce qu'il nous apprend de cette vision, principe de la béatitude et de la vie éternelles.

(f Je serai rassassié, s'écrie le Psalmiste, quand votre gloire m'apparaîtra » (2). Cette gloire, c'est Dieu luimême, c'esl sa beauté, sa majesté, sa splendeur, se dévoilant aux regards des Bienheureux et satisfaisant Ions leurs désirs. Cette révélation céleste de Dieu est le salut, la récompense, le triomphe éternels des Saints : (( Montrez-nous voire l'ace. Seigneur, dit encore le Psal jnisle. et nous serons sauvés » (3). Et ailleurs : « Les élus seront enivrés de l'abondance de votre maison, ô mon Dieu, vous les ferez boire au torrent de votre félicité, car vous êtes la source de la vie et dans votre lumière nous verrons la lumière » (4).

L'abondance, dans ce temple éternel de Dieu, ce sonl les Mois de sa propre félicité el de sa vie qui, pareils au lorrenl qui bondil des haules finies, rempliront l'âme des élus avec la lumière qui est Dieu lui-même.

La vision de Dieu sera, dans le ciel, la récompense de la pureté' el de la charité : « Bienheureux ceux qui ont

l) Est autem fides sperandarv/m substantiel rerum, argumen la m mm apparentium (Hebr., XI, Il

(2) Psiilm., XVI, la.

(3) lhi'1.. LXX1X, i.

(■ Ibid., XXXV, '.L

le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu » (1). <lis;iit l'adorable Maître ; et encore : « Celui qui m'aimera sera aimé par mon Père, et je l'aimerai et je me manifesterai à lui » (>).

La vie éternelle commencée ici bas par la foi s'achèvera dans la connaissance parfaite et par conséquent dans la vision sans ombre et sans voile du vrai Dieu et du Fils qu'il nous a envoyé : Hue est oita <rlmi<i ut cognoscant te solum Deum vérum et quem misisti Jesum Christian » (3).

<< Mes bien-aiinés, écrivait L'apôtre saint Jean à ses disciples, nous sommes maintenant les fils de Dieu. mai- ce que nous serons n'apparaît point encore ; nous -avons, en effet, que lorsque Dieu nous apparaîtra, nous serons semblables à lui. parce que nous le verrons tel qu'il est » (i).

Cette vision de Dieu sera la vision non plus dans le miroir toujours obscur et imparfait «les créatures et de la loi. mais dans le face à face de la vie éternelle : h Vidimus nunc per spéculum et in œnigmate, tune autem facie ml faciem » (o).

Mais que verrons nous ?

Quand nos finies appelées à la gloire et à la vie éternelle franchiront le seuil de la Jérusalem céleste, pareille au vent qui (''carte tout à coup les nuages devant le soleil resplendissant, la main miséricordieuse de Dieu écartera If m- las voiles et toutes les ombres pour l'aire appa-

l, Matth., V, 8.

l Joann., XIV, 21.

(Ui lbid., xvii. ;;.

i I Joann., Ili, l.

; i Cor., XIII. M.

ni i Ire sa perfection el sa beauté à nos Ames illuminées cl ravies.

.Nous verrons L'essence de Dieu, el avec elle et en elle toutes les perfections divines ; nous verrons la source infinie de la bonté, de la sagesse, de la toute puissance, île la béatitude. Nous verrons l'infinité de l'essence divine, l'immensité de sa grandeur, l'étendue sans limites de son éternité, l'abîme de ses desseins, la sublimité de sa majesté, la gloire de son trône. Nous verrons la puis saneequia tout créé, la sagesse qui a mis partout l'ordre et l'harmonie, la bonté qui a tout donné et qui attire tout à elle, la justice qui punit et la miséricorde qui pardonne.

Nous pénétrerons la profondeur A(^ mystères, nous verrons la trinité des personnes dans l'unité parfaite de la nature divine. Nous verrous comment le Père engendre le Fils, son Verbe substantiel, sans que le Fils se sépare du l'ère, et le Saint-Esprit procédant de l'un et de l'autre comme l'amour qui les unit. Nous saurons comment le Fils de Dieu a pris la nature humaine pour devenir noire frère et notre Rédempteur, comment Dieu esl vraiment homme, comment Jésus-Christ est vraiment Dieu. Nous connaîtrons la valeur, le prix du sang et de la mort du Fils de Dieu et. du rachat dé l'humanité perdue. Nous contemplerons l'efficacité merveilleuse el toute-puissante de la Rédemption ; nous verrons le sang du Calvaire baigner et purifier les générations humaines les astres et les mondes (1). Les desseins secrets de la miséricorde de Dieu sur nous et sur tous les hommes

i Terra, pontus, astra, mundus, ijim lavantur flitmine (Dom. Pass., Hymn. ad Laud.

290 CHAPITRE VI — LA Vlkl ÉTERNELLE

nous seront révèles pour notre admiration et notre éternelle reconnaissance.

Nous verrons Dieu tout entier; nous ne le verrons pas totalement. S'il est permis de se servir de ces termes, nous verrons son infinité, mais nous ne le verrons pas infiniment. En effet, nous ne pourrons voir ce qu'esl Dieu, ou Dieu tel qu'il est, sans voir son infinité qui n'esl autre que sa perfection essentielle, et par consé quenl sans voir ce qu'elle est. De plus, cette vision est nécessaire à la béatitude des (dus, parce qu'ils ne peuvent être rassasiés que par le bien infini. Mais ils ne voient pas Dieu et son infinité infiniment et totalement ou tout entière, c'est-à-dire tout ce qui est en Dieu ou tout ce qu'est Dieu, car cette vision de Dieu par l'intelligence humaine est finie comme l'essence même de cette intelligence (1).

Les miracles sans nombre et les mystères de l'Eucharistie nous seront manifestés, ainsi que les mystères de la justification, de la grâce et de la gloire.

Nos regards ravis contempleront les splendeurs delà cour céleste, les chœurs des Anges, les phalanges t\vs élus, les âmes grandes, nobles, pures, héroïques des Suints, leur nombre, leurs combats, leurs vertus, leurs mérites, leur dignité et leur gloire. Nous verrons l'action de Dieu dans tous les événements de leur vie et de notre vie.

Quel spectacle ! quel tressaillement d'allégresse dans celle contemplation dv^ âmes purifiées, transfigurées en la beauté de Dieu, éblouissantes de vertus, de lumière

l S. Thomas, la p., quaest. XII, ;irt. 7 et 8. — Suarez : Dr divina Substantiel et ejns attributis, lib. II, cap. XII, n. 17.

COURONNEMENT DE LA VIE CHRETIENNE Z\l\

el de gloire ! u Si on pouvait voir une àme, on ne pourrail plus regarder autre chose a, disait sainte Thérèse. Quel spectacle olïriront les âmes ornées delà grâce sanctifiante, arrivées à la suprême perfection, élevées à une sublime ressemblance avec Dieu, toutes pénétrées de la gloire et de la vie divines! Avec quel ravissement nous contemplerons la Vierge immaculée, Mère de Dieu. Heine de la terre et du ciel, des Archanges et des Sera phins !

Devant la révélation de la justiee divine, des supplices éternels des damnés, du nombre, de l'obstination et du désespoir des Anges déchus, les élus se réjouissent d'avoir échappé à l'enfer; ils remercient Dieu, admirent et chantent sa justice.

Les (dus connaissent les actes, les pensées de ceux qui sont encore sur celle terre, dans la mesure où cette connaissance convient à leur état et à leurs légitimes désirs. Celle connaissance est nécessaire à leur béatitude el par conséquent à la perfection de leur vision (1).

Ils connaissent les vieux et les prières qui leur sont adressés. La pratique de l'Église de leur adresser des supplications démontre qu'elles arrivent jusqu'à eux. D'après les mêmes principes et dans la mesure que nous venons d'indiquer, ils connaissent les actes, les pensées et les désirs de ceux qui leur étaient unis sur cette terre parlesliens du sang, de l'amitié et de la reconnaissance, de ceux qui dirigenl vers eux les témoignages de leur fidélité, de leurs regrets el de leur espérance (2).

(1) Suaroz, De divina Substantia, lib. il, cap. XXIX, n. lï et 15.

fl) Suarez, ibid., a" Mi. — « Les élus, dit Lessius, connaissent beaucoup d'événements futurs qui concernent leur famille, leurs amis et leurs ennemis » [De siiiiiiihi Bono,lïb. II, cap. 8, n" 66.).

Quelle consolation dans les séparations déchirantes de la mort ! Les êtres si chers qui nous ont quittés et que leurs vertus ou nos prières ont conduits au séjour de la félicité et de la gloire ne nous ont point oubliés ; leur amour pour nous s'est purifié et agrandi au sein de la divine perfection et au contact du cœur de Dieu. Us nous aiment plus que jamais, ils nous voient, ils veillent sur nous et nous protègent. La mère protège encore dans les inspirations de sa tendresse les enfants qu'elle a laissés orphelins ; elle prie pour eux avec une ferveur et une puissance que son amour encore imparfait ne pouvait atteindre sur cette terre. Que dis-je ? Ceux que nous pleurons nous voient dans une lumière plus haute, avec des regards plus pénétrants. Rien dans notre vie, rien de nos joies, de nos épreuves et de nos espérances n'échappe à leur céleste vision, à leur sollicitude et à leur amour.

Quand la mort nous unira à ceux que nous avons tant pleures, nous les retrouverons dans la paix, dans la gloire, dans la lumière éternelle; nous lirons jusqu'au fond de leurs Ames, de leurs cœurs, et la parole du ciel, supérieure en douceur et en puissance à toutes les paroles de cette terre, resserrera dans des colloques éternels des liens plus précieux et plus chers que jamais. « Que craignez-vous? dit saint Augustin. A présent, vous cachez vos pensées, vous avez peur qu'on les connaisse: c'est peut-être que vous avez dans l'esprit des choses "mauvaises, honteuses ou vaines. Mais là, il n'y aura au cœur rien que de bon, rien que d'honnête, rien que de pur, rien que de vrai. Comme ici-bas vous montrez votre visage, ainsi vous voudrez alors qu'on vous voie la conscience. Et là. mes bien-aimés, nous

nous connaîtrons tous. Pensez-vous que vous m'y

connaîtrez, parce que vous m'avez connu ici, et que vous ne connaître/, pas mon père parce que vous ne l'avez pas connu '.'.... Non. vous connaîtrez tous les élus de Dieu. Et ce n'est pas aux traits du visage qu'où se connaîtra, mais dans une lumière incomparablement

supérieure Pleins de Dieu, ils verront divinement

Divine videbunt, quando Deo pleni erunt » (1).

Que dirons-nous encore ? Tous les desseins de la Providence sur les hommes, les peuples el les empires, dès l'origine du monde jusqu'à son dernier jour, toutes les vicissitudes de l'histoire, tous les mouvements des générations et des >iècles sont comme un livre ouvert devant les regards des élus.

L'univers enfin, la création matérielle, avec ses causes, ses phénomènes, ses substances et ses lois leur seront découverts. Depuis l'insecte imperceptible jusqu'au lion du désert, depuis le brin d'herbe et le grain de poussière que le vent emporte jusqu'à l'astre resplendissant, depuis le monde des infiniment petits qui échappe aux recherches de la science jusqu'aux armées des soleils que ne peuvent atteindre les instruments les | il ii s puissants, rien n'échappe à leurs regards.

Les élus contempleront, dans leur origine et dans leur fin dernière, dans leur constitution, leurs évolutions et leurs lois, tous les astres qui peuplent l'espace.

Que sont les cent millions d'étoiles découvertes jusqu'à ce joui- par la science? Quels millions et millions de mondes au-delà des limites devant lesquelles s'arrête

1 S. August., Serin, 243.

cette science éperdue ! Le soleil n'est qu'un des moindres grains brillants de cette poussière étincelante appelée

la voie lactée. La voie lactée elle-même. qu'est elle sinon un petit groupe comme perdu dans l'immensité. un archipel en marche et allant avec d'autres archipels de lumière vers le port où la main de Dieu conduit celle tlotte innombrable? Un jour, les mondes et les astres transfigurés apparaîtront plus beaux et plus resplendissants encore aux regards des élus.

Cette science immense jaillit de la pensée et de la sagesse même de Dieu pour illuminer l'intelligence des Bienheureux. Ils voient l'ensemble des êtres créés dans leur cause qui est Dieu. L'essence divine leur apparaît comme une lumière immense, parfaite, infinie, qui enveloppe et pénètre l'univers entier. Ils voient l'univers dépendre de cette cause première par une triple relation : par l'acte de la création, par l'ordre et l'harmonie qui dirigent tous les êtres, et par la souveraine domination qui soumel tout à Dieu et manifeste sa puissance et sa gloire.

Les êtres et les événements qui ont existé ou qui existeront dans l'avenir et qui dépendent, dans un ordre régulier et nécessaire, des causes créées, les élus les connaissent dans ces causes. Les êtres et les événements qui dépendent de la libre volonté des Anges ou des hommes, ils les connaissent par une claire el éclatante révélation, semblable à celle qui éclaira Moïse pour décrire les merveilles de la création et des premiers jours du monde (1). Selon d'illustres théologiens, les (dus ne connaissent pas ordinairement et

i Lessius, De sivmmo Bono, lib. II, cap. X, n. 78, 79.

régulièrement les événements futurs avant qu'ils se réalisent, à moins que cette connaissance ue soil néces saire pour secourir ceux qui luttent encore ici-bas, ou pour accomplir les vues de la providence et de la bonté divines. De même il est peu probable qu'ils connaissent, îles le principe de leur béatitude, les vœux et les prières qui leur seronl adressés. Il suffit, en effet, qu'ils les connaissent quand ces vieux et ces prières montent jusqu'à eux (1).

Cette science des Bienheureux, sans doute, u'est pas infinie ; elle ne peut l'être dans des intelligences finies ; niais sur tout ce qu'ils doivent connaître selon le degré de leurs mérites et les vues de la Providence, sur tous les êtres qu'embrasse cette science, sur le trésor immense des vérités qu'elle saisit, la lumière divine laisse tomber des rayons sans ombres qui satisfont et rassasient toutes les âmes (2).

Le ciel esl l'océan des splendeurs au sein duquel les âmes ne s'arrêtent jamais. Le ciel est cette mer étince lanle comme le cristal devant le trône de Dieu, dont parle saint Jean dans ses célestes visions : Et in conspectu sedis tanquam mare vitreum simile crystallo (.'!). Cette mer jaillit du trône même de l'Agneau divin eu des Ilots île vie et d'immortalité I \ l.

(1) Lessius, !)<■ summo Bono, lib. II, c. X, n. 67. Cependant Suarez [De dimna Substantiel, lib. II, c. X, n. 17 ei alibi enseigne que tout est connu par les élus t>n même temps, parce qu'il ne peut pas y avoir, dans leur vision, succession et par conséquent changement.

(2) Satiabor cum apparuerit gloria tua (Psalm. XVI, la . :; àpoc, iv, 6.

\ Ibid., XXII, t.

Cette science des élus n'est pas successive, acquise par l'effort et la démonstration mente la plus certaine et la plus rapide ; non, elle est la vision simple, unique, pénétrante, infaillible, éternelle, qui saisit d'un seul regard tout ce qu'elle doit connaître (1).

Tout ce qu'il y a d'imperfection dans la connaissance et la science humaine disparaîtra devant les rayons de cette vision céleste comme de légères nuées devant les ardeurs du soleil. Dans le ciel, plus de tâtonnements douloureux, de recherches laborieuses, plus d'obscurité et de confusion, mais la domination souveraine et totale de la vérité. La science humaine aussi bien que les illuminations du génie disparaîtront dans la lumière du Dieu des sciences et dans la splendeur du Verbe divin qui accorde ici-bas au génie une étincelle de sa sagesse éternelle.

Comment et pourquoi la science humaine subsisteraitf elle tandis que la foi s'arrêtera au seuil de la Jérusalem céleste ? En effet, la foi qui est l'argument, la démonstration de ce qui est caché : Argumentum non apparentium (2), s'évanouira dans le face à face de l'éternité et dans la lumière supérieure de la gloire. C'est l'enseignement de saint Paul : « Alors, dit-il, toute science sera détruite : Scientia destruetur, car ce que nous possédons maintenant par la science et la révélation est imparfait, mais lorsque ce qui est parfait nous sera donné, tout ce qui est imparfait sera détruit. Nous ne voyons maintenant que comme en un miroir et

(1) S. Thomas, la 2=>e, quœst. III, art. 2. — la p., qusest. X, art. .">. — s. Augustin, De Trinitate, lib. XV, cap. 16. ■1) Hebr., XI, 1.

COURONNEMENT DE LA VIE CHRÉTIENNE l'J~

dans des énigmes, mais alors nous verrons lac»' à face. Je ne connais maintenant qu'imparfaitement, niais alors je cou nai liai comme je suis connu » (1).

Mais comment les élus peuvent-ils contempler Dieu face à face et dans son essence infinie '.'

« L'essence divine, dil saint Thomas d'Àquin, est en dehors de la faculté de l'intelligence créée parce qu'elleeh dépasse la puissance, comme, parmi les choses sensibles. il en esl qui. à cause de leur excellence, sont au-dessus de la puissance des sens. Il faut donc que cette intelligence soit fortifiée par une lumière divine pour qu'elle puisse voir l'essence de Dieu » (2).

Celle connaissance intuitive de Dieu est surnaturelle, c'est-à-dire, infiniment au-dessus des exigences et (\vs forces de foute nature créée et possible (3).

Une lumière el une puissance spéciales sont néces saires pour cette vision, de même que la grâce surnaturelle est nécessaire pour les actes de la foi et des autres vertus chrétiennes. Quelles que soient la clarté et la perfection avec lesquelles nous sont proposées les vérités révélées, aotre intelligence ne peut leur donner l'assentiment de la foi, si elle n'est élevée et fortifiée par la vertu de la foi el par la grâce. Ainsi, la vision directe, intuitive de Dieu, acte bien supérieur à tous les actes îles vertus chrétiennes, exige une puissance el une lumière supérieures : 6'esl la lumière de la gloire.

(•1) I. Cor. XIII. 8 H seq.

i Contra gentes, lib. III. cap. ■'>'>.

(3) V. Chapitre II : Lu vie chrétienne est une vie surnaturelle divine, $ V, \>. 99.

Le Concile de Vienne enseigne que « l'âme des Bienheureux est éclairée des lumières de la gloire qui l'élèvent afin qu'elle puisse voir Dieu et jouir de lui » (1).

Cette lumière peut être définie une qualité ou habitude surnaturelle accordée par Dieu à l'intelligence et qui la rend capable de la vision intuitive de Dieu (2).

Cette lumière est une irradiation, une participation de la lumière par laquelle Dieu se voit lui-même et par laquelle l'âme des élus est élevée à un état divin et comme divinisée. Nous pouvons ainsi comprendre ces paroles de saint Jean : « Nous savons que lorsque Jésus-Christ se montrera dans sa gloire, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est » (3). La grâce sanctifiante, avec son glorieux cortège de vertus et de dons surnaturels, nous communique une ressemblance avec Dieu infiniment supérieure à celle que le Créateur a mise dans noire nature humaine ; mais la lumière de la gloire, puis l'amour et la félicité dont elle est le principe nous donnent avec Dieu une ressemblance bien supérieure encore. La lumière de la gloire et la vision soûl, comme l'enseigne saint Jean, la cause de celle ressemblance divine. Dieu, en elïet, se voit en lui-même dans son essence infinie; or, c'est dans la lumière qui est Dieu même que nous verrons Dieu: /;/ lumine tuo videbimus lumen (4). La lumière de la gloire élève Inintelligence humaine à la hauteur et à la

(li Prop. V. Beguard. damnata.

(2) Suarez, De Veo, lib. Il, càp\ '.

3) l Joann., III, 2.

(4) Psalm. XXXV, 10.

puissance de l'intelligence divine et lui donne avec Dieu une merveilleuse ressemblance. La lumière et. l'intelligence de Dieu pénètrent l'intelligence humaine cl la dédient à un drinc qui déconcerte ici-bas la parole el la pensée. Et ainsi, dans le ciel, nous serons sein blables à Dieu parce que nous le verrons tel qu'il est. Ecoutons un grand théologien :

« Celle lumière éclaire l'intelligence; elle l'élève à une puissance divine ; elle la développe, la grandit, el lui donne comme une envergure immense, afin qu'elle puisse saisir la beauté parfaite et infinie. De même que la lumière corporelle donne à l'œil de l'homme la puis sance d'embrasser cet univers créé el de le contenir pour ainsi dire en lui-même, ainsi la lumière spirituelle et divine rend l'intelligence finie capable d'atteindre et d'embrasser pour ainsi dire l'essence de Dieu. Par une force supérieure, elle saisit l'intelligence élevée el agrandie et lui donne un concours divin. Enfin, dans l'acte de la vision, l'essence divine présente à l'intelli gence, imprime en elle comme un sceau destiné à lui faire reproduire su splendeur. Elle esl donc une participation à la lumière par laquelle Dieu se voit lui-même. Si le soleil qui éclaire ce inonde communique parfois aux uuées du ciel son éclal el sa splendeur el les l'ail étinceler comme des soleils, pourquoi Dieu, le soleil radieux cl infini du inonde des esprits, ne pourrait-il illuminer les intelligences de ses clartés, les rendre semblables à lui par les reflets de sa beauté el les faire comme des dieux resplendissanl de sa lumière el de sa gloire divines ? » (1).

(•] i Lessius, 1)t lih II!, cap. VIII, n. :,2.

l'amour dans le ciel.

L'amour de Dieu, l'amour parfait, répondant à toutes les aspirations des cœurs, est aussi un élément essentiel de la vie éternelle.

La vision de Dieu est certainement le principe premier, essentiel, de la béatitude qui consiste à atteindre notre lin suprême. C'est, en effet, parla vision que nous atteignons cette fin, qui est Dieu, et que nous la possédons. Elle rend Dieu présent, elle nous le donne, pour ainsi dire, dans sa beauté, sa majesté, sa gloire, sa perfection infinie (1).

« Dans le langage (\es saintes Ecritures, dit saint Grégoire de Nysse, voir a le même sens qu'avoir et posséder. Ainsi, voir les biens de Jérusalem, c'esl les obtenir. L'impie est enlevé, repoussé, banni, afin qu'il ne roie pas la gloire de Dieu. Par ces paroles, le Prophète entend que l'impie ne partagera pas i;i gloire divine. Donc celui qui voit Dieu possède la vie sans fin, éternelle, la béatitude incorruptible, la vraie lumière, la gloire qui ne peut être perdue, la joie perpétuelle, enfin tous les biens » (2)..

C'est la vision qui l'ail resplendir flans les âmes des Anges et des Saints, dans toute l'immensité de la.. Jérusalem céleste,la majesté' et la gloire de Dieu, comme le soleil remplit l'espace de ses rayons et de ses clartés

i rhomas, Contra g entes, lib. III, c. 2(i. (2 !>>' Beatitudine, orat. f.1 .

COURONNEMENT DE LA VIE CHRETIENNE 3()l

radieuses. Sans la vision, l'amour n'est pas possible ; il faut que les élus voient la beauté, la grandeur et la perfection divines, pour que l'amour jaillisse de cette vision.

Celle vision est la vie éternelle ; c'est ce qu'enseigne saint [renée, et il ajoute : « De même que ceux qui voient la lumière sont dans la lumière, dans ses clartés, ainsi ceux qui voient Dieu sont en Dieu, reçoivent ses clartés, et ces clartés les vivifient, c'est pourquoi ceux qui voient Dieu reçoivent la vie » (1).

De plus, nous avons dit, d'après l'apôtre saint Jean. que cette vision rend les âmes semblables à Dieu.

Sur cette terre, la charité tend à la vision parfaite et à la possession de Dieu, elle suppose la connaissance de Dieu par la foi. Dans le ciel, la charité triomphante suppose nécessairement la vision intuitive.

Mais, ne l'oublions pas, la béatitude ne peut être complète sans l'amour. N'est-ce pas ici encore le témoignage universel, le cri de toute âme humaine? Sans doute l'intelligence a soif de lumière et de vérité. l'intelligence veut contempler sans voiles la beauté suprême et le bien infini, mais le cœur s'élance vers ce bien, vers celle beauté, il veut les posséder et. pour ainsi dire, les étreindreà jamais. Ecoutez les aspirations et les plaintes de l'intelligence s'avançant, au prix de douloureux efforts, au sein des ténèbres, mais écoutez, plus puissants et plus éloquents encore, les regrets cl les gémissements de tous les cœurs. Ce qu'ils veulent, ce qu'ils cherchent, ce qu'ils appellent, ce sont les affections élevées, puissantes, immenses comme l'abîme

ri) Contra hcereses, lit). IV, cap. '■'>'.

que Dieu a fait en eux à sa mesure, et que, seul, il peut 'remplir. Les doutes* les déceptions, les défaillances de la science sont déplorables et douloureux, mais qui dira les déceptions et les faillites des cœurs? Qui dira les espérances trompées, les promesses trahies, la mobilité et l'inconstance des amours qui se disaient éternelles?

Déjà, nous l'avons fait remarquer, les âmes les plus grandes, les plus généreuses, ontdesélans plus ardents, des ambitions plus hautes et de plus cruelles angoisses. La religion et la vie chrétienne, en ajoutant encore à ces ardeurs, n'ajoutent-elles pas à ces tristesses et à ces épreuves? La foi, l'espérance, la charité ouvrent devant les âmes de sublimes horizons et mettent au fond des cœurs des ambitions et des désirs surnaturels et divins. Les protestations des Saints contre la vanité de tout ce qui est de la terre et du temps, et les cris de leurs cœurs vers la possession du bien suprême dans l'amour éternel dépassent toute éloquence humaine.

Les saintes Ecritures sont remplies des témoignages de ces désirs, de cette attente, de celte soif de la félicité éternelle. C'est le Psalmisle qui s'écrie : « Comme le cerf altéré désire l'eau des fontaines, ainsi mon àme vous désire, ô mon Dieu » (1). « Le cœur de l'homme est semblable à une terre sans eau qui réclame la rosée du malin » (2). « il attend et il attend : Exspectans exspecinri » (.3), et « l'âme esldévorée par la soif : Sitivit anima mea » (4). Saint Paul s'écrie : « Je désire la mort pour

li Psalm. XLI, ■>.

(2i Ibid. CXLII, 6.

(3) lbid. XXXIX, 2.

(4) lbid. XLI. 3.

couronnement nr. la vu. chrétienne •'!(•:>

être uni à Jésus Christ : fiesiderium àabens dissolu et esse ciim Christo o (1).

Mais pourquoi multiplier ces témoignages? La reli gioD chrétienne n'a pas d'autre but que de diriger les finies vers Dieu el de mettre dans tous les cœurs la flamme el les désirs de cel amour.

Si l,i charité ne régnai) pas el ne triomphai! pas dans le ciel, la patrie céleste serait le royaume du froid, de la stérilité el de la mort.

La béatitude esl l'ensemble parfait de ions les biens ; et comment le bien suprême du cœur, la charité, pourrait-il manquer à cette béatitude ? Comment d'ailleurs cet amour divin pourrait-il ne pas naître de la vision dans le degré el la mesure de cette vision elle-même '.' s*il en était autrement, la vision ne ferait qu'ajouter aux désirs, aux ardeurs, et en même temps à l'impuissance et aux angoisses des âmes.

La béatitude du ciel esl la vie pleine el complète : mais la vie comprend essentiellement les .nies des deux facultés maîtresses de l'aine humaine, l'intelligence qui voil et la volonté qui aime : sans l'amour, celte vie sérail restreinte, amoindrie, imparfaite el douloureuse.

La vie éternelle esl le triomphe de la perfection, le couronnement de la vie chrétienne, mais la charité est, des ici bas. la reine de toute.- les vertus, el comme parle saint Paul, « la plénitude de la loi el le lien de la perfection >> (2). Au ciel doit s'achever noire ressemblance avec Dieu ; cette ressemblance sérail elle vraiment parfaite si la volonté et le cœur n'y avaienl aucune pari ?

H Philipp., I

Rom., XIII, 10. — Coloss., III, 14.

En Dieu, la pensée est son Verbe substantiel, l'amour du Père el du Fils produit le Saint-Esprit, le lien de la

Trinité adorable, el « Dieu lui-même est amour : Deus chantas est »> (1).

Bien plus, dans le ciel, la charité est la mesure des récompenses éternelles, elle est la mesure de la vision qui est accordée selon le degré de la charité. «Plus l'intelligence des élus, dit saint Thomas d'Aquin, parti cipera à la lumière de la gloire, plus sa vision de Dieu sera parfaite. -Mais celui-là aura une part plus grande à la lumière de la gloire qui a plus de charité, car là où la charité est plus grande, là ;mssi le désir est plus grand, et le désir l'ait en quelque sorte celui qui désire apte et préparé à recevoir le bien qui est désiré. C'est pourquoi, celui qui aura une plus grande charité verra Dieu plus parfaitement et jouira d'une plus grande félicité » (2).

Tandis que la foi et l'espérance qui participent à l'imperfection de la vie présente s'arrêtent au seuil de la cité éternelle, la charité en franchit le seuil pour y régner et y triompher éternellement : Charitas nunquam excidit (3).

Comment d'ailleurs la charité qui tend vers Dieu par tous ses élans et toutes ses ardeurs s'évanouirait-elle dans la possession suprême de Dieu ? Elle est ici-bas le poids (fui nous entraîne vers le bien suprême ; elle est dans le ciel le poids qui nous y fixe pour jamais.

C'esl dans le ciel surtout que s'accomplissenl ces paroles de saint Jean : « Celui qui habile dans la charité

I i J .Ici. inn.. IV, 8.

(2) S. Thomas, I a p., quasst. XII, art, (t.

(3) J Cor., XIII, s.

COURONNEMENT DE L.V VIE CHRÉTIENNE .'$0."i

habite en Dieu et Dieu eu lui » I). « Le temple <lu ciel esl le Tout-Puissant lui-même, l'Agneau divin infiniment doux el infiniment bon : Omnipotens templum illius est et Agnus u (2).

Mais quel sera cet aniotir '! Il sera supérieur à la charité de la vie présente. Il n'aura ni ('preuves ni difficultés ; il ira à Dieu dans un élan perpétuel que rien ne pourra arrêter ou ralentir. Au ciel, plus de connais sauce imparfaite de la beauté divine, plus d'affections qui se disputent notre cœur, le troublent, l'abaissent et souvent le détournent du pur amour de -Dieu.

Au ciel, plus de passions mauvaises, plus de domination de la chair et des sens, pins dferreurs el plus de péché.

La charité du ciel est la récompense de la charité île la terre et du temps, récompense spéciale, si nous pouvons nous exprimer ainsi, et qui s'adresse directement à cette vertu, reine de toutes les vertus. Mais comment serait-elle une récompense si elle n'est vraiment supérieure et si elle ne verse dans les cœurs une félicité que la vie présente ne connaîtra jamais ?

Nous l'avons dit, cette charité ne répond pas directe ment au degré de la foi, mais plutôt au degré de la vision et de la lumière delà gloire qui est bien supé Heure aux lumières de la foi. Cette vision qui est un acte unique, indéfectible, éternel, produit un acte de charité de la même nature. Cet acte ne peut avoir ni instabilité ni inconstance; il est nécessaire, unique et éternel.

(1) 1 Joann., IV, iti.

(2) Apoc, XXI, 22.

Il domine, entraîne et absorbe le cœur tout entier (1), et c'est la suprême perfection de cet amour. Rien ne lui échappe dans la volonté ravie à elle-même et comme perdue tout entière en Dieu. « Les Anges et Saints du paradis, écrit saint François de Sales, n'aiment chose aucune pour autre fin quelconque que pour celle de l'amour de la divine bonté, et par le motif de lui vouloir plaire. Ils s'entr'aiment même tous très ardemment ; ils nous aiment aussi, ils aiment les vertus, mais pour

plaire à Dieu seulement Ils aiment leur félicité,

non en tant qu'elle est à eux, mais en tant qu'elle plaît à Dieu. Et même ils aiment l'amour dont ils aiment Dieu, non parce qu'il est en eux, mais parce qu'il tend à Dieu ; non parce qu'il leur est doux, mais parce qu'il plait à Dieu ; non parce qu'ils l'ont et le possèdent, mais parce que Dieu le leur ordonne, et qu'il y prend son bon plaisir » (2).

Cet amour est tout à la fois amour de bienveillance, de complaisance et de reconnaissance sans bornes; il est doux et fort, tendre et souverain, respectueux et ardent, toujours rassasié et toujours insatiable; il est dans le cœur transfiguré de l'homme une magnifique image de l'amour infini [<\).

0 mon Dieu, tout cela est grand et beau, resplendis sant de consolation et d'espérance ; mais pardonnez aux cœurs que vous avez faits, pardonnez à des affections

(I) S.Thomas, l< 2-<\ quest. XXIV, art. 10.

[2 Triiiic île l'amour île Dieu. L. VI, c. 13.

:; Cependant l'amour do quelques Saints sur cette terre peut dépasser l'amour de tel Bienheureux. 11 est certain que la charité de la très sainte Vierge pendant sa vie mortelle a surpassé la charité de tous les Anges el de )<mi^ 1rs Saints.

que vous avez mises au fond de noire uature, serons nous isolés ;m sein de celle félicité céleste? Retrouve rons nous, reconnaîtrons nous, aimerons-nous éternel leuienl ceux que nous avons perdus el que nous pleurons toujours ? Pardonnez encore; s'il n'en étail pas ainsi, il nous semble que quelque chose manquerait à noire bonheur.

Vous l'avons déjà dil, el on ne saurai! trop le redire, toutes les nobles et grandes aspirations seront réalisées. Les tdus se retrouveront puisqu'ils habiteront la même maison du l'ère céleste ; ils se reconnaîtront puisqu'ils vivront dans ta même Jumière resplendissante, puisque leurs regards pénétreront jusqu'au fond des âmes, jusqu'aux replis les plus cachés de tous les cœurs ; ils s'aimeronl puisqu'ils vivront dans l'amour pur. suint et parfait.

Les textes de l'Evangile, les paroles sorties du cœur de l'adorable Maître sont ici la plus douce des révéla tions. Écoutez la prière du Sauveur pour ses disciples dans la dernière Cène : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous ensemble ils soient un comme vous, mon l'ère, VOUS êtes en moi el moi en vous,

Qu'ils soieul de même un en nous ! le désire que là

où je suis, ceux que vous m'avez donnés y soienl avec moi, afin qu'ils contemplenl la gloire que vous m'avez donnée » (1).

Mais comment les disciples du Sauveur seront ils unis dans la contemplation de sa gloire, consommés dans l'unité parfaite, semblable à celle qui unit les per

I Joann., XVII, 20, 21, ï\.

sonnes de la Trinité adorable, s'ils ne se voient pas, s'ils ne se reconnaissent pas et s'ils ne peuvent s'aimer ?

Écoutons encore les paroles de Notre Seigneur Jésus- Christ à Marthe, qui se désole de la mort de son frère Lazare :« Votre frère, dit-il, ressuscitera. » Et Marthe répond : « Oui, je sais qu'il ressuscitera en la résurrection au dernier jour. » Et Jésus réplique : « Je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi vivra » (1).

Cette résurrection peut-elle être une consolation, si Marthe ne doit pas retrouver son frère, le reconnaître et lui être unie comme elle l'était sur la terre ?

Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, et le ciel est la « terre des vivants : terra viventium » (2), Mais les habitants du ciel sont-ils vivants, s'ils ne vivent plus par le cœur, par les pures et saintes affections, el si au ciel régnent encore les séparations que saint Augustin appelait la « mort des vivants : Mors virât tinin » ? Notre Seigneur Jésus Christ annonce à ses disciples qu'ils s'asseoiront à sa table dans son royaume (3). Mais, ù mon Dieu, que serait ce banquet éternel, si les convives ne se connaissaient pas et ne pouvaient plus s'aimer?

Les prières de la liturgie catholique affirment la même doctrine. Que demandons-nous, en effet, avec l'Église, dans l;i jète des Saints ? « Donnez nous de jouir de leur société dans la béatitude éternelle ». Que demandons nous encore ? « Donnez nous, nous vous en supplions,

(I) Joann., XI, •>:;.

(2j Psalm. XXVI, 13.

3) Luc, XXII, 30.

COURONNEMENT DE L.V VIE CHRÉTIENNE Wi)

Seigneur noire Dieu, que de même que nous jouissons de la commémoration temporelle de vos Saints, nous nous réjouissions de les voir éternellement ».

Dans l'oraison de la messe queleprêtre peut dire pour son père et pour sa mère, l'Eglise demande avec lui u qu'il voie son père et sa mère dans la joie des clartés éternelles :• Meque eos in œterhœ claritatis gaudio fac vidére ».

Toute la tradition est l'écho de cette grande et consolante doctrine. Dans l'oraison funèbre de l'empereur Théodose, saint Ambroise, comme si le ciel venait de s'ouvrir à ses yeux, voit apparaître tous les princes chrétiens venant faire cortège à celui qui arrive parmi eux le dernier, mais le plus grand de tous.

« Oui, s'écrie l'éloquent évèque, Théodose repose maintenant dans la lumière, et triomphe dans l'assemblée dc> Saints. Là il embrasse Gratien qui ne pleure plus ses blessures, parce qu'il a trouvé un vengeur. Maxime et Eugène sont plongés dans les ténèbres, montrant par leur exemple quel mal c'est de porter la main sur l'oint du Seigneur, (l'est maintenant que Théodose commence à connaître le bonheur de régner, en prenant possession du royaume de Jésus Christ, en pressant entre ses bras Gratien et Pulchérie, qu'il avait tant pleures. Il embrasse sa Flacille, Ame chère et fidèle; il retrouve son père dans la béatitude, et il monte prendre place auprès de Constantin » (l).

« Notre patrie c'est le ciel, disait saint Cyprien, et nos pères nous y ont devancés. Hâtons-nous, courons pour les saluer. Nous sommes attendus au ciel par un grand

1 1 De obitu Theodosii, n. 36.

nombre de personnes qui nous sont chères. Nous sommes désirés par une l'ouïe considérable de parents, de frères et d'enfants qui. assurés désormais de leur

bonheur, sont inquiets de notre salut. Allons les voir, allons les embrasser. Ali ! quelle joie pour eux et pour nous ! » (1).

Saint Jean Chrysostome écrit à une veuve désolée de la mort de son mari : « Vous le retrouverez, non [tins avec cette beauté corporelle don! il était doué quand il partit, mais avec une autre splendeur, une beauté qui surpassera en éclat les rayonsdu soleil. Après avoir pratiqué les mêmes vertus vous serez reçue dans la même demeure et vous pourrez de nouveau être unie à lui dans les siècles éternels, non par les liens du mariage terrestre, mais par un autre bien meilleur. Le premier unit seulement les corps, tandis que le second, plus pur, plus agréable et plus saint, unit l'âme à l'âme » (2).

Les élus se retrouveront plus beaux, plus purs, plus parfaits, plus dignes de toutes les saintes affections. Làhaut, et en nous et en ceux que nous aimerons, plus de défauts, plus de taches même légères, plus de secrets et plus d'ombres.

Cet amour pourrait il être silencieux ? Mais le silence serait un supplice ; il amoindrirait, il détruirait le bonheur de se revoir et de s'aimer éternellement. Nous le verrons bientôt, les élus chantent, comment ne parleraient ils pas ?

Quelle sera la langue du ciel? lue langue aussi élevée au-dessus des bégaiements de celle terre que l'âme trans-

(I) s. Cyprien : De immorlalitatë, in linei S. Jean Chrysostome : Irf viduam juniorem.

figurée et bienheureuse esl supérieure à l'âme imparfaite et désolée de cette terre, et que le corps glorifié sera au-dessus de notre chair de boue. Qu'est-ce que l'éloquence de la terre, même la plus sublime, en comparaison de l'éloquence de la vision, de l'amour et de la félicité sans mélange el sans lin ? « 0 Dieu, dit saint François de Sales, quelles consolations recevrons nous en cette conversation céleste «pie nous aurons les uns avec les autres ! » (1).

Mais les Bienheureux n'aiment pas seulement ceux qui partagent leur bonheur céleste ; ils aiment encore d'un amour supérieur ceux qui restent dans cette vallée des combats et des larmes. Peuvent-ils, en effet, nous voir sans nous aimer et sans prendre pitié de nos épreuves et de nos douleurs ? Ecoutons la parole si émouvante de sainl Bernard, dans son incomparable discours sur la mort de son frère Gérard : « (le n'esl pas la terre de l'oubli que celte terre où demeurent à jamais les vivants véritables. Ce ciel si large ne resserre pas les Cœurs, il les dilate; il ne les aliène pas. il les épanouit dans la joie. Sa sainte lumière rend la mémoire sereine et limpide comme le joui-; elle n'y l'ait point la nuit, elle n'y amasse point d'ombres. On y apprend ce qu'on ignorait; mais ce que l'on savait, on ne peut pas le

désapprendre Oui suis je pour toi. Gérard, mon

frère ? Quels sont tes sentiments pour moi, l'unique de ton cœur et maintenant si privé' de loi ? Que je voudrais le savoir ! Est-ce que nous ayant connus autrefois selon la chair, tu ne nous connais plus du tout à présent '.' Esl ce qu'entré désormais dans les puissances de Dieu.

il' s. François de Sales, Sermon sur la Transfiguration.

'.\\î CHAPITRE VI — LA VIE ÉTERNELLE

et l'àme toute pleine au souvenir de sa justice, lu lie te souviens plus de nous ? Mais « celui qui adhère à Dieu n'a plus avec Dieu qu'un esprit » (1). Plein de Dieu jusqu'au comble, il ne peut plus rien sentir ou goûter, honnis Dieu et ce que Dieu sent et goûte. Or, Dieu est amour. 11 est vrai qu'il est impassible, mais il n'est pas sans compassion. Etant uni à la miséricorde, c'est donc une vraie nécessité que tu sois miséricordieux. Tes amours sont toutes transformées, elles ne sont en rien diminuées ; tu as rejeté ce qu'elles avaient d'infirme ; ce qui s'y trouvait de pieux et de bon, tu l'as conservé. Eu somme. « l'amour ne meurt jamais » (2). Eternellement tu te souviendras de ton frère » (3).

Dieu nous aime. Les élus vivent selon son cœur et sur sou cœur. Pourraient ils ne pas nous aimer et ne pas nous consacrer leurs prières, bien plus puissantes qu'elles n'étaient pendant leur vie mortelle? Et ces Bienheureux, si aimants et si puissants, ce ne sont pas seulement les Saints que l'Eglise a placés sur ses autels, mais tous ceux que Dieu a reçus dans la cité de la paix cl du bonheur. C'est ce père vénérable qui fut un fervent chrétien, ou qui est revenu sincèrement à Dieu, c'est cette mère si pieuse et si tendre, cette épouse que vous pleurez toujours, ce lils ravi dans la Heur de son âge. celle jeune tille que la main des Anges a placée comme un lis immaculé sur les autels du Dieu vivant. Ali ! élevez vos regards et vos cœurs. Ils vous voient, ils vous protègent, ils vous appellent et ils vous attendent.

il) I Cor., VI, 17.

cl) \ Cor., Mil, 8.

(3) Serm. su. m Cantic. Canlic

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