‹ La vie chrétienneChapitre 32 sur 57 · K. XXX · texte numérisé non relu

K. XXX

:'. s. Thomas, Supplem . , q. XCIV, art. 2.

'i Toul ce paragraphe sur les chants du ciel est emprunté au discours que nous avons prononce pour la bénédiction th-- orgues de l'église Saint-Louis des Français à Rome, sur In musique dans l'hnmwc ci In nature, la musique dans l'Église catholique et ht que dans le ciel. (V. Discours et Panégyriques par Mgr Turinaz, • vol.

o .1 n . XIV, 2.

clarté de la Lune, autre la clarté des étoiles. Une étoile diffère de clarté avec une autre étoile, et il en sera ainsi dans la résurrection des morts » II). « Il faut que tous nous paraissions devant le tribunal du Christ, dit encore s;iiui Paul, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux lionnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites peu danl qu'il était revêtu de son corps » (î). c< Chacun recevra sa propre récompense selon son travail o (3). Le Concile de Florence, résumant sur ce point la tradition catholique, a défini cette doctrine.

Tout ee chapitre sur la vie éternelle, achèvement et couronnement de la vie chrétienne, sur les récompenses accordées aux élus démontre la même vérité. D'ailleurs, si les récompenses du ciel n'étaient pas inégales et proportionnées aux mérites, la sentencede Dieu, qui est « le juste Juge » et qui a promis « la couronne de juslice », serait inférieure à la justice humaine ; elle serait opposée aux données essentielles de la raison. Saint Jérôme proposai! une autre démonstration dans cet éloquent et énergique tangage: ci S'il n'y a pas de diversité dans les mérites, -'il n'y. a pas de différence entre les vierges et les femmes mariées, si le- œuvres les plus légères des vertus et la constance des martyrs sont d'un mérite égal, tout le travail de la vertu sera inutile. Ions seront éloignés des efforts de la perfection. Pourquoi les vierges persévèrent elle- ? Pourquoi le- veuves se consacrent elles au travail '.' Pourquoi le- épouses sontelles fidèles ? Livrons noustousau péché, et après avoir

I I Cor., W. il.

l2| 1! Cor-, \ , lu.

(3) I Cor., III. 8.

l'ail pénitence, nous serons récompensés comme les apôtres » (1).

Puisque le degré de la béatitude répond au degré de la vie présente, il répond aux actes les plus difficiles de la vertu, aux sacrifices, à la pauvreté, à l'humiliation, à |a douleur généreusement acceptés, o gloire des humilies ! ô richesse éternelle des pauvres ! ô haillons étincelants ! ô cœurs brisés el broyés dans la souffrance et inondés des suprêmes joies ! ô merveilleuse réalisation de cette parole : « Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers » (2) !

Cette inégalité de la béatitude a pour principe les degrés différents delà vision de Dieu ; et ceux-ci n'ofîrenl pas plus de difficultés que les différents degrés de clarté avec lesquels les diverses intelligences saisissent, dans la vie présente, la même vérité qui leur est proposée.

L'inégalité de la gloire et de la félicité n'attriste pas les élus des rangs inférieurs. Tous sont dans la soumission la plus parfaite à l'autorité de Dieu ; tous voient dans la lumière divine les motifs de celle diversité des récompenses ; ils ont une connaissance parfaite de leurs mérites et des mérites des autres Bienheureux. Enfin, comme uous l'avons déjà dit, le degré de la vision céleste, et, par conséquent, de la béatitude, dépend du degré de la charité. Or, la charité fait aimer les jugements de Dieu ; elle fait que chacun des élus aime tous les autres et se réjouit de leur bonheur el de leur gloire (3).

I s. Jérôme, ('nuira JôiHnianum.

(2 Matth., XIX 10

l bornas, I p., quaest. XII, art. 7. •

Aucun progrès, dans le sens exact dé ce mot, n'esl possible dans la béatitude éternelle, car, nous venons de le démontrer, elle esl proportionnée aux mérites, el les mérites ne sonl possibles que dans (es épreuves de la vie présente. Les élus sonl arrivés à leur terme el à un étal qui esl pour eux définitif. D'ailleurs, toul progrès dans la béatitude exigerait un changemenl el un progrès dans la visiou qui esl le principe de cette béatitude ; or, il n'y a pas de progrès dans la vision, parce que la lumière de la gloire esl accordée dès le premier instant à chacuu des élus dans la mesure où il a mérité d'être récompensé éternellement. Enfin le progrès suppose nécessairement l'imperfection et comme une succession d'imperfections pour arriver à une imperfection moins grande, el la vie éternelle est. <]i>> le principe, pour chacun i\v< élus, le règne de la perfection.

.Mais, dira-t on, la vie sans progrès et, par conséquent, sans mouvement, esl une vie triste, terne, immobile et comme ensevelie dans l'impuissance. Quelle erreur ! Le mouvement peut exister sans le progrès. Le mouvement, c'est l'action, et au ciel toutes les facultés <\t-> âmes sont dan- une action incessante el perpétuelle : toujours voir, toujours aimer, toujours jouir. Ou plutôt il n'y a qu'un acte, acte complet, souverain, qui absorbe toutes les puissances de l'âme. La vie du ciel esl une vie semblable

à celle de hieu. une vie divine. Kl! I)ieu la vie est pleine.

complète, intarissable; elle n'a pas d'actes successifs et elle esl un seul acte -impie, parlait, éternel, infini.

D'ailleurs, pourquoi chercher, quand tous le- désirs sont satisfaits ? Comment M\rv a un bien plus élevé quand on possède le bien qui renferme ton- le- biens '.' Pourquoi réclamer de- dons nouveaux quand la mesure

:>.'}() chapii'he vi — la vu: éternelle

surabondante des récompenses déborde des âmes qui en sonl remplies ?

Ici-bas, c'est la vie indigente, inquiète, affamée; là-haut, c'est la vie dans sa plénitude et dans ses liori zons infinis ; ici-bas, l'âme, comme le cerf altéré, s'élance vers la fontaine où elle étanche sa soif ; là-haut, elle se plongera dons l'océan des eaux vives qui jaillissent du cœur même de Dieu. Ici-bas, intune pour les [tins grands Saints, l'extase est passagère et imparfaite ; là-haut, c'est pour tous le ravissement qui absorbe l'âme tout entière et pour jamais, [ci-bas, les dons les plus magnifiques ne peuvent remplir tout l'abîme du cœur de l'homme; là-haut, c'est une effusion toujours renouvelée île l'infini dans un bonheur qui se rajeunit éternellement. Dans le ciel, de la lumière sortie du sein de Dieu naît la vision ; de Ja vision naît l'amour, et l'amour, par ses ardeurs et ses élans, ramène les âmes au sein de Dieu. Ainsi régnent, dans la patrie éternelle, un flux et un reflux qui ne cessent jamais, ou plutôt un cercle radieux de lumière el de vision, d'amour cl de joie, sorl de Dieu el revienl éternellement à Lui seul.

Un des caractères de la béatitude céleste esl la sécurité complète.

« J'entendis du ciel, dil saint Jean, une voix qui me disait : Écris : heureux ceux qui meurent dans le Seigneur. Désormais, dit l'Esprit, ils se reposeront de leurs travaux, car leurs œuvres les suivront, et Dieu essuiera toutes leurs larmes, et il n'y aura plus ni mort, ni deuil, ni cris, ni douleur, paire que le premier étal est fini » I ). •

I Apoc-.j M .'. 13 : XXi. i.

La |>;ii.\ dont jouissent les élus est la paix complète qu'Isaïe annonçait ainsi au nom de Dieu : ci Mon peuple sera assis dans la beauté de la paix, el il habitera le tabernacle de la confiance dans un repos complet » (1).

La béatitude qui n'exclurait pas toute crainte de perdre ce bien suprême, qui en est la source, ne serait plus la béatitude, et la crainte deviendrait un supplice proportionné aux dons el aux joies donl jouissent les t'Ius.

La sécurité vient encore aux (dus de l'impossibilité où ils sont de commettre le péché. Cette impossibilité esl liée essentiellement à leur béatitude. Dieu, en effet, est le bien infini ; il est contemplé par les élus directement et en lui-même dans la plus vive lumière. La perfection de Dieu renferme à un degré infiniment supérieur tous les biens créés. Comment ces biens, finis el imparfaits, (pie les ('dus ne connaissent que (finie façon obscure el incomplète, pourraient-ils les entraîner à abandonner le bien suprême et à se révolter contre lui ? D'ailleurs, le bien infini attire el Captive avec une force infinie les :i mes des élus, de telle sorte qu'ils ne peuvent résister à la puissance el à l'impétuosité de l'amour qui les >aisil (2).

La béatitude céleste, pour qu'elle soit complète, doit être éternelle.

« Je leur donnerai, dit le Sauveur, la vie éternelle, el il> ne périront pas de toute l'éternité, el personne ne les

(Dis., XXXII, 18.

2) Becanus, Theol. schol. ± p., tract. 1, cap. I, quaest. 9. — S. Thomas, I p.. qusst. LXII, art. s et alibi. — t>essius, de summo Bonn, lit». If, cap. il.

ravira de nia main » (1). « Les justes vivront éternelle ment et leur récompense est auprès de Dieu » (2).

La béatitude céleste est appelée dans les saintes Écritures « une couronne de gloire qui ne se flétrira jamais » (3), u une couronne incorruptible » (4), « un héritage éternel » (o), « une gloire éternelle » (6), « un royaume éternel » (7). Pour le cœur de l'homme qui d'Un bond dépasse tous les siècles et épuise tous les temps. le bonheur qu'il peut perdre et qu'il perdra un jour n'est pas le bonheur.

Dira-ton que les élus ignorent que le bonheur doit finir ? Mais, dans cette hypothèse, il faudrait admettre que Dieu les trompe par les récompenses mêmes qu'il leur accorde, et en faisant de cette erreur une des conditions essentielles de leur béatitude. Mais cette béatitude qui repose sur l'erreur n'est plus le souverain bien. Dieu lui-même n'est plus le souverain bien, et ;iinsi tout s'écroule avec les propriétés essentielles et la notion même de Dieu.

Dira-ton que les élus ne songent pas à ce terme de leur bonheur ? Mais ce serait prétendre que dans la lumière de Dieu, dans les révélations et les ardeurs de son amour, les élus sont descendus au-dessous des derniers hommes auxquels une pareille préoccupation

(Il Joann., X, is.

(3) I Petr., V, ',, [4] I Cor., IX, i>;;.

:. Hebr., JX, 15.

(6) I Petr., V, 10.

(7) II Petr., I, 11.

ne pourraM échapper dans les ombres et les défaillances dt1 la vie présente.

Ne craignons pas que celte vision de Dieu, toujours la même, fatigue les intelligences et que l'amour de Dieu. toujours le même, soii une épreuve pour les cœurs. « lîien, dil à ce sujet le Docteur angélique, rien n'est fastidieux de ce que l'on contemple avec une ad mi rai ion toujours égale ; car où l'admiration subsiste, là aussi subsiste le désir.

«Or.il esi impossibleque la divine substance n'excite pas éternellement l'admiration de l'esprit qui la contemple ; car s'il peut la voir, jamais il ne pourra la comprendre » (1).

L'apôtre sainl Paul priait pour les fidèles d'Ephèse, a afin que le Dieu de Notre Seigneur Jésus Christ, le Père de la gloire, leur donnât l'Esprit de sagesse et de révélation pour le connaître; qu'il éclairât les yeux de leur cœur pour leur faire comprendre quelle esl l'espérance à laquelle il nous ;i appelés, el quelles sonl les richesses et la gloire de l'héritage qu'il prépare aux Saints o (2). Oui, cette espérance doit remplir nos cœurs; elle est la vraie force, elle est la seule consolation dans les combats e1 les douleurs de celle terre. Nous devons penser au ciel, travailler pour le ciel, mériter le ciel. Que nos âmes soient enflammées du désir de la vie bienheureuse et que nous puissions répéter ces paroles du Roi prophète : " Je me suis réjoui de ce qui m'a été dil : nous irons dans la maison du Seigneur» (3) l « Mon âme

(I Contra gentes, lib. III. cap. 62: lib. IX. cap. \. [2 Ephes., [, 17, ls.

:; Ps. CXXI, I.

soupire el elle est eu défaillance par l'ardeur qui l'entraîne vers les parvis du Seigneur » (1).

.Mais tout ce que nous avons dit, tout ce que peut balbutier la parole humaine, tout ce que peut nous révéler ici-bas la parole divine n'est qu'un tableau décoloré et impuissant delà béatitude éternelle. Non, « l'œil de l'homme n'a pas vu, son oreille n'a pas entendu, sou cœur ne saurait comprendre ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment » (2).

Page 1