Job, VII, I
Il CHAPITRE PREMIER
dissipe el donl bientôt il ne reste aucune trace : Quœ est enim mta wstra ? vapôr est ad modicurh parent et deinceps exîerminabitur » (1).
Une fois encore, sommes-nous emportés dans l'ombre et le mystère vers la destruction et le néant par une force aveugle et fatale, comme le voyageur emporté dans la nuit par la puissance de la vapeur dans un convoi sans direction et qui va se briser au fond de l'abîme ? ou bien pouvons nous et devons-nous diriger notre course ? Quelle est notre destinée suprême et la voie qui y conduit, en un mot que doit être notre vie ?
Aussi, la question de la vie est la question fonda mentale, essentielle de toutes les religions et, depuis l'origine du monde, il n'en est aucune qui n'ait eu pour but de la résoudre. Comment, en effet, la religion pourrait elle répondre aux exigences de la raison et du cœur de l'homme, comment pourrait-elle relier, selon l'étymologie de son nom, unir l'homme à Dieu par les liens des croyances et des préceptes, sans affirmer que Dieu est le principe premier et le terme suprême de l'homme et sans conduire l'homme à cette destinée? La religion est tout à la fois une institution divine et humaine. Par la religion, Dieu, créateur, bienfaiteur et père, se penche vers l'homme, lui tend la main pour le soutenir, le guider et l'élever jusqu'à lui. L'homme met dans la religion son intelligence inquiète, avide de vérités, et son cœur plus inquiet et plus avide encore ; Dieu y met ses lumières, ses secours et ses bienfaits sans nombre.
(1) .lac, IV, US.
Mais, pourquoi cette alliance, pourquoi ces dogmes et ces préceptes, sinon pour éclairer et diriger la vie, sinon pour conduire l'homme au repos, à la récompense dans la lumière et dans le bonheur ? D'où il résulte évidemment que la question religieuse est avant tout la question de la vie humaine. Ecartez, en etïet, de toutes les religions, les superstitions et les erreurs qui sont l'œuvre de la faiblesse humaine et vous verrez que toutes sont, en réalité, la solution dogmatique et pratique du problème de la vie humaine.
La religion chrétienne doit résoudre, avec une supériorité manifeste, cette question décisive. Sa perfection exige qu'elle saisisse l'homme tout entier, qu'elle pénètre toutes ses facultés, toute son àme, qu'elle dirige tous ses actes, ses moindres pensées, et même les battements les plus intimes de son cœur, et qu'elle conduise l'homme jusqu'à Dieu.
La religion chrétienne comprend dans ses dogmes et ses préceptes, dans ses secours si nombreux et si puissants, l'origine, le développement, la perfection de la vie chrétienne. Vivre chrétiennement, c'est accomplir fidèlement tous les devoirs de la religion chrétienne.
Mais, nous l'avons déjà fait remarquer, la vie. chrétienne est la vie surnaturelle et divine, et, par conséquent, l'importance, de la question de la vie chrétienne est l'importance même de la question du surnaturel. La uotion du surnaturel, nous le démontrerons plus tard, sa possibilité, son existence, constituent une des questions capitales de notre temps et de tous les temps.
Elle touche aux plus graves erreurs du passé comme aux luttes doctrinales les plus ardentes de notre siècle ;
elle appartient essentiellement à la démonstration de la divinité de notre toi 1 1 ).
Nos saintes Écritures, la doctrine de l'Eglise, la tradition de tons les siècles fidèles, le concert unanime dns Pères, des Docteurs et des Saints affirment que la vie chrétienne esl la vie de Notre Seigneur Jésus Christ pénétrant l'âme, le cœur, la vie tout entière du chrétien. « Je suis la voie, la vérité et la vie » tï), a dit l'adorable .Maître ; « je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils Paient en abondance » (3), « comme le Père a la vie en lui. ainsi le Fils a la vie en lui » (4).
Le nom. le titre de chrétien, résume ces enseignements, et il est à lui seul une manifestation de îa vie chrétienne. >< Hébreu, quant à l'idée du Messie qu'il exprime, grec quant à son essence, et latin quant à sa terminaison, dit un savant historien des origines (dire tiennes, ce nom rappelle,- par cette triple relation, l'inscription placée sur la tête du Crucifié, qui eut. elle aussi, l'heureuse fortune de publier glorieusement dans les
l Tout ce 'i'"' nous dirons bientôt île la nécessité et de la puissance Ht- la vie chrétienne démontre encore l'importance suprême de cette question.
1 Joann., XIV, 6.
:; Ibid., X, 10.
1 Ibid., V 26.
trois langues du monde civilisé, ce que les ennemis avaient voulu y écrire par dérision. Nomen et omen : L'inscription et le nom furent une prophétie. De même que selou celle là. tout imaginée qu'elle fui par le scepti cisme moqueur d'un Romain. Jésus a été réellement roi du monde, ainsi, selon celui-tn, d'origine peul être mm moins suspecte, les chrétiens sont devenus l'illustre famille, la vivante ressemblance, l'expansion indéfinie du Christ à travers les âges : Christianus alter Christus. Quiconque a voulu le porter dignementa dû commencer par plier son intelligence dans la foi, sa volonté dans l'obéissance, son cœur dans l'amour, faire de la pensée du Christ sa propre pensée, de sa loi sa propre loi. de ses vertus ses propres vertus, quoi qu'il en coûtât à sa mauvaise nature, et. meurtri, brisé, transformé parles violences qu'il s'était imposées, il a poussé enfin le cri de triomphe : a Je suis chrétien ! Christianus sum ! » Quand on peut dire ce mot avec la certitude qu'il répond en nous à une réalité sublime, le reste n'importe guère : car. aux yeux de la véritable sagesse, loute grandeur, toute joie, toute espérance sont dans cette conviction intime qu'on est devenu comme la représentation vivante et une sorte de personnification authentique de Jésus-Christ. Il était admirable de fierté et île loi sainlement inspirées, ce vaillant martyr de Lyon qui. à toutes les questions des persécuteurs sur son nom. sa patrie, sa famille, répondait invariablement ; ci Christianus su m ! >i ( 1 |.
Dans loute action, tout mouvement et par conséquent toute vie, c'est le terme, le but, qu'il importe tout d'abord
.(l)Le Camus : L'Œuvre des Apôtres, ch. XII, p. 'XVI.
Kl CHAPITRE PREMIER
de connaître, car les facultés, les forces, les moyens, la direction et les actes doivent être proportionnés à cette fin.
Notre Seigneur Jésus -Christ, Fils de Dieu, substantiellement égal à son Père, est le but, la fin delà vie chrétienne. « En lui, dit saint Paul, sont tous les trésors cachés de la sagesse et de la science ; en lui, habite la plénitude de la divinité » (1). Entendez la sublime doctrine de l'Apôtre : « Le Christ est l'image de Dieu invisible, premier né de toute créature ; car tout a été créé par lui dans le ciel et sur la terre ; les choses visibles et invisibles, les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances, tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toutes choses et toutes choses subsistent en lui. Il a en tout la primauté, et il a tout pacifié par son sang, ce qui est sur la terre et ce qui est dans le ciel » 2).
En présence de cette puissance et de cette gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ, le grand Apôtre s'émeut : « Je prie Dieu, s'écrie t-il, et je lui demande de vous donner l'esprit de sagesse et de révélation pour le connaître, les yeux illuminés du cœur : illuminâtes oculos cordis, afin que vous sachiez bien quelle est la grandeur suprême de la puissance de notre Dieu, qui, après avoir ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts, l'a fait asseoir à sa droite dans le ciel, par-dessus les Principautés et les Puissances, les Vertus, les Dominations, les Trônes, par-dessus tout ce qui a un nom, je ne dis pas dans ce siècle, mais dans les siècles à venir, car il a tout mis sous ses pieds » (3) et il a voulu que « tout
(1) Coloss., II, 3 et 9.
(2 Ibid., I, 15-21.
(3) Ephes., I, 16 h 23.
genou fléchisse en son nom au ciel, sur la terre et dans les enfers » (1).
C'est donc vers Notre Seigneur Jésus-Christ, récompense de nos vertus et de nos mérites, que doit être dirigée la vie chrétienne. Quand les ombres de la foi disparaîtront, quand nous verrous Dieu, non plus dans le miroir imparfait et troublé des créatures, mais dans le face à face de l'éternité, «Jésus-Christ nous apparaîtra, nous serons semblables à lui et nous le verrons tel qu'il est » (2).
Ceux qui sont ressuscites avec le Rédempteur doivent, par tous les élans de leur cœur, tendre vers les hauteurs où le Fils de Dieu est debout, à la droite de son Père. Ils ne doivent apprécier et désirer que ces joies célestes, ces destinées immortelles, cette gloire divine et mépriser tout ce qui est de la terre et du temps : Si consurrexistis iiint Christo, quce sursum sunt quœrite ubi Ch/risluscst in dextera Dei sedens, quœ sursum sunt sapite, mm unir super terram (3).
Cette vie du ciel auprès de Jésus-Christ, épanouissement et couronnement de la vie chrétienne, est le prix de la Rédemption, le prix du sang versé sur la croix et tous les jours sur nos autels ; c'est au ciel que le Fils de Dieu est allé « nous préparer une place » (4), et lui-même il nous y conduit. « Mon Père, disait l'adorable Maître, je veux que ceux que vous m'avez donnés soient avec moi où je serai, afin qu'ils voient la gloire qui me vient de vous » (5).
(Il Philipp., II, 10.
(2 Coloss., Ht, 4.
(3) Ibid.,111, 1.
i Joann., XIV, i.
(o) Ibid., XVII, 24.
m Ceux-là seronl bien heureux qui ont été appelés aux noces de l'Agneau divin » (l). « Le fleuve de la vie resplendissant comme le cristal sous les splendeurs de la cité des Saints jaillira éternellement du trône de Dieu et de l'Agneau » (2). Les chrétiens vainqueurs et triomphants « seront enivrés au torrent de la félicité diyine o (3); « rassasiés dans les apparitions de la gloire de leur Maître et de leur Dieu » (4). « Ils suivront l'Agneau partout où il ira »(5) dans cette vie du ciel qui est « une ascension éternelle de clarté en clarté » (6).
Voilà où va la vie chrétienne. Aucune philosophie, aucune religion n'a ouvert devant l'humanité de tels horizons ; aucune ne répond ainsi aux plus nobles aspirations de l'intelligence et du cœur de l'homme, à son désir insatiable ici-bas de grandeur, de gloire et d'immortalité.
De tout ce qui vient d'être dit, nous pouvons conclure que Jésus-Christ n'est pas seulement la fin suprême et la récompense éternelle de la vie chrétienne, mais qu'il est la force qui la dirige, la soutient et la conduit à son terme. La vie chrétienne dirigée vers Jésus Christ est aussi la vie par .lésus-Christ. Mais il faut mettre dans la plus vive lumière celte doctrine d'une si haute importance.
(1) Apoc, XIX, '.».
(2) Ibid., XXII, i.
13) Ps., XXXV, '.l.
(4] Ibid., XVI, 15.
■ :;. Apoc, xiv, i.
6 il Cor., III, IX.
« Il n'y a pour tous les hommes qu'un Médiateur o (1). « [1 n'y a qu'une porte pour entrer dans la bergerie céleste » (2), « une voie pour arriver au Père » (3), « un sacrement pour le connaître o V- ••'est Jésus Christ.
La vie chrétienne est la vie de l'intelligence par la doctrine de Jésus-Christ, a Dans le Fils de Dieu est la vie ft la vie est la lumière des hommes »> (5). « L'homme ue vil pas seulement de pain, mais de toute parole sor lie de la bouche de Dieu » ((>). Jésus-Christ est le Maître adorable, unique -, « il es! la voie, la vérité et la vie » (7). «Celui qui le suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie: lumen vitœ 8 « Les paroles que je vous ai dites, affirmait le divin Sauveur, sont esprit et vie » (9).
Celle doctrine et la foi dont elle esl la source doivent pénétrer si profondément toute la vie du chrétien que « le juste vit delà foi » (10) el que saint Paul disait : ■ Je vis dans la foi du Fils de Dieu o ( 1 1).
Cette doctrine vient du principe de toute vérité, a Moi. qui suis le principe, disait le Sauveur, je vous parle: Ego principium qui et loqùor wbis » (12). Il l'apporte du
i i. ïim.. il. :;.
2) Joann., X. 9.
(3) H'i'l.. XIV, 6.
; Matth., XI, 11.
'.\) Joann., I. i .
(6) Matth., IV, 4,
7 Joann., XIV, 6.
s Ibid., VIII. 12.
19) lbid., VI, 64.
(10) Rom., I, 17.
Il GaL, II; 20.
(12 Joann., VIII, 25.
ciel, des régions supérieures à toute sagesse humaine, à toute pensée de la terre; du sein de Dieu, son Père, et il rend témoignage de ce qu'il a vu et entendu dans les profondeurs de la nature divine (1).
La doctrine de Jésus-Christ est, en effet, le principe d'une morale nouvelle et par conséquent le principe d'une vie élevée, transformée et transfigurée dans le bien. Elle enseigne toutes les vertus, elle Jlétril tous les vices ; elle proclame la grandeur, la gloire, la félicité de la pauvreté, de la douceur, de la miséricorde, de la justice, de la douleur, de la persécution (2). L'humilité, la prudence, la force, la mortification, le détachement, la charité poussée jusqu'à l'immolation, voilà les vertus qu'enseigne le divin Maître et que ses disciples doivent pratiquer. Cette doctrine s'adresse à tous les hommes, mais elle se révèle bien plus encore « aux petits et aux simples qu'aux savants et aux sages » (3). Elle a brisé toutes les chaînes, renversé toutes les barrières, vaincu toute force brutale, confondu toutes les doctrines humaines.
Par elle, Dieu adonné à son peuple la science du salut dans les effusions de sa miséricorde, car il s'est levé dans les hauteurs du ciel comme le soleil de justice et de vérité, pour illuminer des clartés de la vie ceux qui étaient dans les ténèbres et assis dans les ombres de la mort (4). Confiée à la sainte Eglise, cette doctrine guidera et animera jusqu'à la fin des temps les sociétés chrétiennes.
(i) Joann., III, 31-32.
(2) Matth., V, 1-13.
(3) Luc, X, 21.
Î.A NATURE l»K LA VIE CHRETIENNE 15
Abandonner cette doctrine, sortir de celle voie, renoncer à cette vie, c'est l'aire la nuit dans les intelligences, c'est marcher sans lueur cl sans guide dans les chemins qui conduisent à l'erreur, à la négation et à la mort.
Mais la vie de l'homme n'est pas seulement dans son intelligence, elle est plus encore dans son cœur. Com ment réformer et transformer la vie sans réformer et transformer là volonté et l'amour, sans mettre à la place de l'amour humain, toujours aveugle quand il n'est Pi|S coupable et criminel, la charité divine ? La volonté est la force qui produit les actes ; c'est en elle surtout que réside la vertu. Elle doit être guidée par l'intelligence, mais elle est l'impulsion, la force motrice de la vie tout entière. La philosophie et la science affirment que le cœur qui bal dans nos poitrines est « le premier vivant et le dernier mourant » (I), qu'il est le principe de la vie physique parce qu'il répand dans tout l'organisme avec Je sang la chaleur el la vit; {%).
Il en esl de même, au point de vue moral, de la volonté cl île l'amour. « Garde Ion cœur avec tout le soin ilonl lu es capable, a dit l'Esprit-Saint, car c'esl de lui que procède la vie » (3). [/homme qui est bon. a dit l'adorable Maître, lire le bien du bon trésor de son cœur et l'homme mauvais lire du mauvais trésor de son cœur tous les maux » (4).
Aussi toute la loi de la vie chrétienne se résume dans l'amour de Dieu et du prochain : « Tu aimeras le Sei-
(I) Primum vivens, ultimum moriens. (Aristote: De genei'atione animalium, I. Il, c. VI.)
(1) Claude Bernard: Leçon* \du Collège de France, tome VII, p. 83.
(3) Prov., II, 23.
(4) Luc, VI, 45.
gneur Ion Dieu de toul ton coeur, de loule ton âme, de tout ton esprit el de toutes tes forces. C'est là le premier commandement. Et le second est semblable au premier: tu aimeras ton prochain comme toi-même » (1).
« La charité est la plénitude de la loi » (2), le lien de la perfection» (3); elle est la première, la plus puis santé, la reine des vertus chrétiennes. Tous les actes des autres vertus sont vivants par la charité, parce qu'elle les dirige vers leur but et les rend dignes i\^> récompenses éternelles (4). Ecoutez le grand Apôtre: « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et le langage des anges ... et quand j'aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères et que j'aurais une parfaite science de toutes choses; et quand j'aurais toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien. El quand je distribuerais tout mon bien pour nourrir les pauvres et (pie je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, tout cela ne me servirait de rien » (5).
Notre Seigneur Jésus-Christ n'a pas seulement enseigné par ses paroles, il a enseigné plus encore par ses exemples el sa vie doit être reproduite dans la vie des vrais chrétiens. « Vous m'appelez votre Seigneur et votre Maître, disait-il à ses disciples, et vous avez rai son, je le suis, car je vous ai donné l'exemple afin que
(1) Marc, XII, 30-31.
' Rom., XIII, 10.
13) Cm]»—., m, 14.
(4) V. plus loin, ch. IV; Le progrès de la vie chrétienne, § IV, p. 208. lo I Cor., XIII I i.
vous fassiez comme vous m'avez vu l'aire » (1). « Ceux que Dieu a connus par sa prescience divine, il les a prédestinés à être conformes à l'image de Noire Seigneur Jésus Christ » (2).
« II esl une loi générale, constante, dont l'application s'étend à Ions les arts où s'exerce l'intelligence humaine, a dit un apologiste contemporain, c'est que les théories n'apparaissent qu'après que la pratique a déjà produit des modèles accomplis, sur lesquels la spéculation s'oriente pour établir définitivement son jugement sur le beau el sur le grand. De tout temps l'œuvre a précédé la règle, tant s'en faut que l'œuvre ait été faite d'après une règle préalablement inventée. Gela est vrai de toute œuvre d'art, cela est surtout vrai du plus grand des chefs d'o'uvre, d'une vie morale pure et harmonieusement accomplie. Il fallait donc nécessairement qu'il y eût quelque part une vie parfaite, il fallait que l'on vit d'abord sur le terrain de la pratique un modèle vivant de la grandeur morale, afin que l'humanité apprit à connaître en l'étudiant en quoi consiste le grand, le saint, le sublime, le désirable. Eh bien! ce modèle a paru, et c'est Jésus Christ. En lui brille toute la perfection de Dieu, non comme une formule abstraite el rigide de la loi, mais sous la ligure d'un homme tout rayonnant de charité. Il nous offre la manifestation vivante de la grandeur céleste.
« Tout ce que le christianisme a jamais produit de grand, ces millions d'hommes qui sont les héros de la vie morale el que l'Eglise met au nombre de ses saints,
(I) Joann.j XIII, 13.
Ji Rom., VIII, 29.
devant lesquels (ouïe la gloire terrestre s'éclipse, ces miracles qu'enfante la charité envers Dieu el les hommes, et dont l'apparition est journalière et continuelle dans l'Église de Dieu, ces renouvellements de 1'honime intérieur, cette régénération de notre race, loul cela trouve son premier mobile, sa règle éternelle el sa loi, non pas dans des paroles que le vent emporte, mais dans la manifestai ion réelle, éternellement présente, vivante el par là même vivifiante de Jésus- Christ I) | I).
Pour vivre en chrétien, il faut, en effet, « dépouiller le vieil homme, l'homme terrestre, pour reproduire l'image de l'homme céleste » (2). L'Apôtre saint Paul revient sans cesse à ce grand et essentiel devoir: « Revêtez-vous de Jésus-Christ Notre Seigneur » (3). « Nous tous qui avons été baptisés dans le Christ, nous avons revêtu le Christ » (4) ; « dépouillez vous du vieil homme avec ses actes et revête/, vous du nouveau qui renaîl à la connaissance de la vérité, à la ressemblance de celui qui l'a créé » (5).
11 ne s'agit pas seulement d'une forme extérieure; l'imitation du modèle divin doit pénétrer l'àme tout entière, renouveler et perfectionner toute la vie. « Ayez les mêmes sentiments que Notre Seigneur Jésus- Christ i) (11) ; « renouvelez-vous dans votre être spirituel, dans l'intérieur de l'àme; revêtez vous de l'homme
(!) Hettinger: Apologie du Christianisme, t. IV, p. 109 et 110.
(2) I Cor., XV, 'il.
(3) Rom., XIII, li.
(4; Gai., III, 27.
{■:» Coloss., m, lu.
(6) l'hilipp., IL, ;'..
nouveau créé suivant le modèle de Dieu dans la justice et la sainteté véritable » (1).
Le corps lui-même, temple vivant de l'Esprit Saint, doit reproduire cette divine image, il doit êtreofiert à Dieu « connue une hostie vivante et sainte » (2). « Sans cesse, le chrétien doit porter eu son corps la mort de Jésus-Christ, afin de manifester ainsi la vie de Jésus Christ» (3).
Cette vie si grande, si belle, si glorieuse, une fois encore nous l'avons reçue de Notre Seigneur Jésus- Christ, par les mérites de l'Incarnation et de la Rédemption. « Le Fils de Dieu est venu sur cette terre afin que nous ayons cette vie et que nous l'avons en abondance » (4). « 11 nous a aimés et il s'est livré pour nous » (.'))-. <( Nous avons été rachetés à un grand prix » 6), le prix du sang el de la mort d'un Dieu; car « là où le délit a abondé, la grâce a surabondé » (7). « Il n'y a pas de salut possible en aucun autre ; il n'y a, SOU9 le ciel, aucun autre nom par lequel nous puissions être sauvés » (8). C'est de sa Croix, c'est de sa mort et de son cœur ouvert que la vie nous est venue; « il est mort pour tous, dit l'Apôtre saint Paul, afin que ceux qui vivent ne vivent [dus pour eux-mêmes, mais pour celui qui esl mort et qui est ressuscité pour eux » (9), Dieu, qui est
(1) Epi)., IV, 22-25.
(2) Rom., XII, 1.
(:$) II Cor., IV, 10.
(i) Joann.. X,10.
(a) Gai., II, 20.
(6) I Cor., VI, 20.
(7) Rom., V, 20.
(8) Act., IV, \2.
(9) II Cor., IV, :;.
riche en miséricordes, poussé par l'amour extrême dont il nous a ai mes lorsque nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie en Jésus Christ, par la grâce duquel nous avons été sauvés » (1). «' Tout ce don de la grâce, d'il un illustre théologien, non seulement appartient parfaitement comme un salaire aux mérites infinis de Jésus-Christ et est ainsi accordé dans une mesure excel lente, niais il parait, de plus, appartenir à cette parfaite glorification de son nom que Jésus Christ a méritée par sa mort. C'est pourquoi cette glorification exige qu'aucune grâce ne soit accordée aux hommes que le Fils de Dieu a rachetés, sinon par lui-même, car ainsi il s'attire, à un plus haut degré, l'amour des hommes et il rend son nom plus glorieux. Enfin, il est certain que tout don surnaturel en lui même ou par le mode dont il est accordé a pour hut l'utilité spirituelle de celui qui le reçoit ou des autres, et un tel don est non seulement une grâce de Dieu, mais Dieu l'accorde par Jésus-Christ selon cette parole de l'Epître aux Éphésiens : Dieu nous a comblés en Jésus-Christ et pour le ciel de toutes sorte* de bénédictions spirituelles » (2).
Mais, élevons-nous plus encore et pénétrons plus avant dans cette admirable doctrine.
La vie chrétienne est la vie en Notre Seigneur Jésus Christ. La vie de la foi est la vie en Notre Seigneur Jésus Christ. Les pensées du chrétien sont les pensées du divin Maître. Son intelligence adhère à ses divins enseignements et il devient ainsi un seul esprit avec le Verbe de Dieu : Qui adhœret Deo unus spiritus est (3). La
11) Ephes., II, io.
[l] Suarez : Prolegom. ///. <lr Gratia, cap. il, n. in.
(3) I Cor., VI, 17.
vie du chrétien est plus unie encore à Jésus-Christ par la charité; Dieu l'élève jusqu'à lui et contracte avec lui une admirable union, de telle sorte que, par la charité, l)i<Mi est dans le chrétien et le chrétien est en Dieu : Deus charitas est et qui manet in chantate in Deo manet et Deus in eo (l).
C'est l'union du frère avec le frère, «car nous sommes les fils de Dieu et les cohéritiers de Jésus-Christ » (2); c'est l'union de l'époux et de l'épouse dans l'intimité parfaite de la vie (3) ; c'est l'union par l'Eucharistie, car Jésus Christ est « le pain vivant descendu du ciel et celui qui mange ce pain vivra éternellement » (i).
C'est l'union qui unit le cep et les rameaux, union nécessaire à leur vie et à leur fécondité. « Je suis la vigne, disait le Sauveur à ses disciples, et vous êtes ses branches; celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruits » (o).
L'image qui revient souvent sous la plume du grand Apôtre est celle d'un corps dont Jésus-Christ est la tète et dont les fidèles sont les membres, de telle sorte qu'il n'y ait pour la tète et les membres qu'un même principe vital et une même vie. « Oui, dit-il aux Ephésiens, nous sommes les membres de son corps, formés de sa chair et de ses os » (6). « Dans un seul et même corps humain il y a plusieurs memhres, ainsi, malgré notre nombre, nous sommes un seul corps dans le Christ » (7). « 11 est
(1) Joiinn., VI, 16.
12) l«om., VIII, 19.
(:i) Ephes., V, :5u-3i.
i) Joann., VI, 30.
5) Tbid., XV, i:-».
6 Ephes., V, 30.
7] Rom., XII, :;.
notre tète, c'est par lui que le corps entier l'orme un tout harmonieux et solide dont les parties sont jointes ensemble et se prêtent un mutuel secours » (I).
Celte union si parfaite va jusqu'à l'unité et en quelque sorte jusqu'à l'identité de la vie chrétienne el de la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, et saint Paul s'écrie: « Ma vie. c'est Jésus-Ghrisl : Mihi cinTr l'hristus est » {!). « 0 chrétiens, vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ ; lorsque Jésus-Christ, qui est votre vie. apparaîtra, vous apparaîtrez vous aussi avec lui dans la gloire » (3).
Il y a plus encore, la vie de saint Paul est comme supprimée, il n'y a plus en lui qu'une seule vie, la vie de son Maître et de son Dieu, Notre Seigneur Jésus Christ. « Je vis, dit-il, non, je ne vis plus, c'est Jésus Chrisl qui vit en moi : Yiro autem, jam non ego, riril rrro in me Christus » (4).
L'explication de cette merveilleuse union, autant qu'elle peut être donnée dans les omhres de cette terre, c'est que Dieu, par les mérites de Jésus-Christ, nous rend « participants de sa nature : lHrinte ctmsori*1* iKiiuni' » (o) et que sa nature unie à la nature humaine est eu nous le principe d'une vie vraiment divine.
() glorieuses ascensions, incomparables liens, union admirable, qui dépassent les aspirations de l'homme et les rêves de la fraternité humainel Tous, sans exception, nous sommes unis dans la grandeur et la gloire d'une
(1) Ephes., JV, .1.
[2i Philipp., [,21.
(3) Coloss., 111,3-4,
i llml., H 20.
3 II Petr., I, \.
LA NATURE DE LA VIE CHRÉTIENNE l'.S
même vie divine el comme consommés dans l'unité par Jésus-Christ el en Jésus Christ. Ecoutons l'adorable Maiiic dans les sublimes épanchements de la dernière
Cnic: « Prit' saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme nous sommes un »(1). Et cette unionest si grande, si glorieuse, si manifestement divine, qu'elle doit être la révélation éclatante du Dieu qui en est le centre et le foyer : « Je ne prie pas pour eux seulement, poursuit le Sauveur, je prie pour tous ceux qui, par leur parole, croiront en moi. Qu'ils soient tous un comme vous, mon Pète, vous êtes en moi et moi en vous. Qu'ainsi ils soient un en nous et que par là le monde croie que vous m'avez envoyé. Je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée afin qu'ils soient un comme nous sommes un; je suis en eux el vous en moi pour qu'ils soient consommés dans l'unité et que le monde connaisse que Vous m'avez envoyé et que vous les avez aimés comme vous m'aimez » (2).
Et saint Paul, le grand docteur de la vie chrétienne, après avoir affirmé que « par la foi les chrétiens deviennent les Fils de Dieu ». que « par le baptême ils se révèlent de Notre Seigneur Jésus-Christ », conclut : « Il n'y a plus ni Juifs* ni Grecs, ni esclaves, ni hommes libres, car tous vous êtes un dans le Christ » (3).
La vie chrétienne est donc la vie dirigée vers Jévii-- Christ. la vie par Jésus-Christ, la vie en Jésus Christ, c'est-à-dire la vie même de Jésus-Christ communiquée à l'homme.
(1) Joann., XVII, 11.
■1 lhnl.. 20-23,
:î Gai., III. 26-38.
La nécessité de la vie chrétienne est la conclusion évidente de toute la démonstration que nous venons d'établir et plusieurs fois déjà nous avons indiqué cette conclusion. La vie chrétienne est nécessaire puisque Jésus-Christ, qui en est le seul but, le principe et la puissance, nous apparaît comme la source unique de la vérité, de la charité, de la grandeur morale, et que seul il a racheté, régénéré et sauvé l'humanité perdue.
Mais nous voulons établir cette grande et décisive affirmation par des preuves qui atteignent les âmes vraiment fidèles, les chrétiens qui ont abandonné, ou complètement ou dans une certaine mesure, la vie chrétienne, et aussi les âmes qui ne partagent pas notre foi. Nous voudrions unir aux preuves qui appartiennent à la doctrine catholique les aveux de ses adversaires cl la lumière éclatante de l'expérience et des faits.
En démontrant la nécessité de la vie chrétienne, nous démontrerons en même temps ses effets admirables et >;i divine puissance.
La vie qui n'est plus chrétienne est sans but. Ce mou veinent qui nous emporte, ces années qui se précipitent, n'ont plus une fin digne de nous et digne de Dieu, ou plutôt, en réalité, elles n'en ont plus aucune.
En rejetant les croyances qui sont les lumières de la vie chrétienne, l'âme aboutit au doute, à la négation absolue ou à une philosophie qui ne conserve que le
trésor amoindri et impuissant de quelques vérités. Mais ledoute ne peut diriger la vie; il est évidemment l'opposé de l'affirmation, de l'obligation de croire et d'agir. Aux questions les plus hautes et les plus décisives le doute répond : Je ne sais pas. Quels devoirs nous sont imposés pour arriver à une tin dernière? Je l'ignore, Un but suprême est-il même assigné à notre vie présente ? Peutêtre ! La victime du doute est semblable au voyageur qui, ignorant le terme de sa course ou le chemin qui y conduit, va et vient, prend une direction puis l'abandonne, s'arrête ou revient sur ses pas.
Le doute qui est l'incertitude est aussi l'impuissance absolue. Marcher vers le but de la vie, c'est se soumettre à une loi, accomplir des devoirs toujours difficiles, sou vent douloureux pour la faiblesse humaine. Mais où sera la forcé qui soutiendra cette faiblesse ? Avec l'incertitude, le doute produit tôt ou tard l'anxiété et même la terreur. La victime du doute dira un jour : Je subis un pouvoir redoutable ; je vois tout s'effacer et disparaître autour de moi ; le temps multiplie ses ravages et ses ruines et je marche dans la nuit vers l'abîme de l'inconnu.
La négation et l'incrédulité complètes sont plus incapables encore de conduire l'homme à sa fin. Elles rejettent toute croyance, tout devoir et toute destinée au delà de la vie présente. 11 en est de même «le la philosophie matérialiste qui repousse tout ce qui n'est pas la matière, tout ce qui ne tombe pas sous l'expérience physique. Elle nie la spiritualité de l'âme et, par une conséquence nécessaire, la liberté, la responsabilité et la loi morale. Le but de la vie humaine, s'il existe, est donc renfermé dans les limites étroites de la terre et du
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temps, et une l'orée aveugle nous domine et nous pousse vers le néant.
-La philosophie spiritualiste qui condamne ces désolantes doctrines, mais qui n'admet pas les principes et les règles de la vie chrétienne, n'est guère plus heureuse dans la solution de ce grand prohlème. Ecoutez le témoignage d'un philosophe de notre temps, esprit élevé, âme généreuse, que les déceptions de la philosophie amenèrent à la foi catholique :
« Nous avons, dit-il, l'idée d'un bien iinmuahle qiij remplisse toute la capacité de notre àme et qui ne passe pas. Nous avons soif d'un tel bien, nous courons après ; n'est-ce pas le signe d'une autre destinée ?... Je pensais trouver en avançant quelque chose de fixe, nu1 voilà déjà avancé' en âge et je suis toujours incertain et mobile dans le chemin de la vérité. Y a-t-il un point d'appui et où est il ? »
La philosophie ne peut résoudre ce problème. « Le christianisme seul, ajoute-t il, explique ce mystère ; seul, il révèle à l'homme une troisième série supérieure à celle de la sensibilité et à celle de la raison ou de la volonté humaine. Aucun autre système de philosophie ne s'esl tdevé jusque-là. »
Et plus loin : « Quel sera donc le point d'appui fixe de notre existence ? où rattacher la pensée pour qu'elle puisse se retrouver, se fortifier, se complaire ou s'approuver en quelque chose que ce soit ? La religion seule donne une réponse, la philosophie ne le peut pas. »
Pour arriver à la vie supérieure qui est le terme et le couronnement de la vie présente, il faut, conclut le
philosophe « recourir à l'influence surnaturelle de la grâce ou de l'esprit de Dieu sur nos aines ; état de l'homme où c'est comme un autre être, une force autre que sa force personnelle qui agit en lui sans être lui » (1).
D'autres philosophes spiritualistes, dont les inteulions et les efforts méritent à certains points de vue notre hommage, affirment que Dieu connu et possédé est le terme de notre destinée, la récompense de la vertu. Mais pour exposer cette destinée et cette récompense, le plus illustre d'entre eux, abandonnant un instant les spéculations de la philosophie, emprunte le langage de la foi et de nos saintes Ecritures : « Nous résumons, dit-il, toutes nos espérances dans cette parole de Bossuet : Quelle sera cette vie ? De voir Dieu éternellement, te] qu'il est, et de l'aimer sans le pouvoir jamais perdre... » El il poursuit en ces termes : « Si la faculté d'aimer que j'ai en moi tend sans cesse <!cs ce! te vie vers Dieu qui renferme en soi tout ce qui est beau et aimable, si mon espril est poussé, comme par une force invincible, vers ce même Dieu qui est la source de l'être et le soleil îles intelligibles, si foute action accomplie en dehors de la justice esl une dégradation, une diminution de mon être, tandis que l'accomplissemenl du devoir m'élève el me fortifie, il faut de toute nécessité, qu'une fois affranchi du corps, je ne vive plus que pour aimer Dieu, pour le connaître sans voile, el pour m'unir sans réserve à sa volonté
« Pour qui connaît la nature de l'intelligence et de l'amour, il n'y a rien de plus précis que celte grande et
|i Maine de Riran : Journal intime.
douce parole : Voir Dieu face à face et l'aimer de lout son cœur pendant l'éternité » (l).
Cet emprunt, fait à la doctrine révélée; n'est-il pas un aveu d'impuissance ? Après six mille ans de recherches et de travaux, après tant de systèmes et de contradictions, la philosophie est obligée de revenir aux enseignements et même au langage du catéchisme catholique.
Et pourtant celle concession se retourne à un autre point de vue contre ceux qui l'accordent. Ils repoussent, en effet, toute révélation, toute doctrine qui dépasse les limites de la raison et de la science ; et, d'autre part, leurs affirmations sur la vie future dépassent la raison et la science. Ces affirmations, le christianisme les reçoit de Dieu par la foi, par la révélation surnaturelle. a Personne n'a vu Dieu et c'est pourquoi son Fils unique qui est dans le sein de son Père l'a fait connaître au monde » (2). Voir Dieu face à face et sans voiles, s'unir sans réserve à sa volonté, le posséder et l'aimer de lout son cœur pendant l'éternité, c'est voir, atteindre et posséder l'infini, et une pareille destinée dépasse infini. meut les exigences et les forces de la nature imparfaite et finie.
D'ailleurs, la connaissance delà doctrine qui affirme celle grande destinée ne peut être la pari de tous, elle nepeul être universelle, et' la foule nepeul l'atteindre. « La religion naturelle, qui n'est au fond qu'une partie de la philosophie, ne donne que ce qu'elle peut donner, ilil le philosophe que nous venons de citer. Ses obliga-
(1) Jules Simon : La religion naturelle, p. 315, 316. (2,i Joann., I, 1*.
lions ne se mesurent pas aux besoins de la société
son symbole, si elle en a un, ne peul être séparé des preuves qui l'établissenl ; ce qui la condamne à ne jamais être universelle u (I |.
Mais, comment cette doctrine, qui condamne à l'ignorance de la destinée l'immense majorité du genre humain, peut elle s'accorder avec les perfections, avec la bonté, là sagesse et la justice de Dieu? Commenl répond-elle aux tendances invincibles et universelles de tout être humain vers le repos et la félicité '.' N'est-elle pas un outrage à l'égalité de tous les hommes reconnue par de si solennelles et si bruyantes affirmations ?
Enfin, cette philosophie nie l'efficacité de la prière ; elle enseigne que Dieu ne peul être touché par nos gémissements el nos supplications. « Dèsqu'on réfléchit sur la perfection de Dieu, dil elle, il devient impossible d 'ad ineltre qu'il | misse changer quelque chose à ce qu'il a voulu el que ce changement puisse avoir pour cause les intercessions d'un être aussi frivole, aussi imprévoyant que l'homme. On a beau cherchei une issue : si Dieu modifie sa volonté, il u'esl pas immuable ; il n'est pas toujours égal et semblable à lui-même ; il tombe connue nous dans le mouvement el dans Je temps el
l'infinité lui échappe \insi Dieu es! Immuable. Il ne
modifie jamais ses desseins el nos prières ne peuvenl le détourner de son ordre » (2 .
S'il en est ainsi, commenl ce Dieu insensible à nos prières parce qu'il es! immuable peut-il récompenser
les acte--, les vertus et les sacrifices de l'homme ?
1) Jules Simon . /.'' religion naturelle, p. :i. .1 8"i2. 2 Ibid., p. 333, 334.
.'{() CHAPITRE IMiK.MlKl!
Commenl peut-il mesurer celle récompense au degré des mérites de la vie présente et modifier par conséquent
ses jugements el ses actes selon ces mérites ? S'il est immuable, pourquoi ne l'est- il pas toujours ? S'il n'est pas immuable quand il accorde à l'homme les récompenses de la vie future, pourquoi l'est-il quand l'homme l'ait monter jusqu'à lui, dans l'épreuve de la vie pré sente, ses gémissements et ses supplications ?
D'ailleurs, endehors de ces considérations doctrinales, diiiis la réalité des laits, l'homme qui abandonne la vie chrétienne enferme toutes ses espérances dans les limites étroites de la terre el du temps. Mais l'expérience douloureuse le confond et rien ici-bas ne peut satisfaire les aspirations de son àme. La fortune impose toujours de redoutables sollicitudes, souvent elle aboutit à de terribles revers ; l'ambition a ses angoisses et ses déceptions ; la gloire, ses luttes incessantes, ses ombres et ses humiliations ; les plus admirables conquêtes de la science ne répondent pas complètement aux désirs de l'esprit, humain; les plaisirs affaiblissent les plus nobles facultés, abaissent l'âme, la souillent et la courbent comme une esclave déshonorée sous la domination de la chair. Les intérêts matériels quels qu'ils soient ne peuvent être aux regards de la raison que des moyens d'arriver à un but suprême ; s'arrêter dans ces liasses régions serait renoncer à tout ce qu'il y a dans l'homme d'élevé, de grand et de vraiment généreux. La vie présente, si rapide, si triste et si sombre, tous les biens passa-ers et imparfaits ne sauraient être la destinée d'une àme avide de la vérité complète et d'un cœur fait à la mesure de l'infini, ha lumière sans ombres, l'amour sai^ défaillances, la justice parfaite, le repos et la paix
dans le bonheur, sont la véritable destinée de l'homme et c'est vers elle, nous l'avons vu, que conduit la vie chrétienne.
La vie qui n'est pas chrétienne esl une coupable et perpétuelle contradiction. Nous n'avons pas à insister sur la contradiction des victimes du doute, de l'incrédulité et de la philosophie qui repousse les vérités de la lui et les lois de l'Evangile. Qui ne comprend que ce doute, ces négations el ces affirmations imparfaites sont en opposition formelle avec les données de la raison, les traditions universelles et les aspirations invincibles de la nature humaine ? Qui ne comprend que les victimes t\>' ces erreur^ ou de ces défaillances ne luttent pas seulement contre Dieu, mais contre le témoignage de leur propre cœur ?
.Mais la vie qui n'est pas chrétienne est une contradiction manifeste pour le chrétien qui a conservé le don précieux de la foi. dette foi stérile est semblable au figuier don! parle l'Evangile el qui a été frappé de l'anathème du Fils de Dieu (I . « De même que le corps séparé île l'âme est mort, ainsi, dit l'apôtre saint Jacques, la foi sans les œuvres est morte » (2). La foi est, en effet, le principe de la vie chrétienne : le juste, le vrai chrétien vil de la foi : .hishis meus r.r \\<lc riril 3); elle doit éclairer, diriger, inspirer toutes ses actions. Croire et ne pas vivre conformément à ses croyances, c'esl en même temps les accepter et les rejeter, admettre leur autorité et s'obstiner dans la révolte, affirmer par les
II) Luc, X, III, 7.
(2) Jacob., Il, 26.
(3) Hebr , X. 38
sentiments intimes de l'àme et nier par les actes de toute une vie. Selon la parole de saint Paul, c'est retenir la vérité divine comme cachée, ensevelie et captive dans l'iniquité : Qui vei'itatem Dei in injustilia detinent (1).
La loyauté elle-même proteste contrecette flagrante contradiction. Sans doute, cette contradiction a pour causes premières la faiblesse, l'indifférence, l'entraînement (\v< plaisirs, la tyrannie des passions, le respect humain, mais ces causes ne peuvent la justifier; elles ne la rendent que plus dangereuse, plus difficile à vaincre, si niui plus coupable. La raison et le sentiment le plus vulgaire de la dignité humaine affirment qu'il est douloureux et déshonorant de mettre sa vie en opposition perpétuelle avec ses croyances, de se contredire et de se condamner soi même.
Parfois, sous l'influence de la grâce et de la miséricorde de Dieu, sous les coups répétés de la douleur, des âmes longtemps infidèles reprennent les voies bénies de la vie chrétienne et. retrouvent la paix avec l'innocence; mais il en est qui retombent après quelques efforts dans une contradiction qui les domine et les condamne pour toujours.
Il est t\v^ chrétiens qui ne repoussent pas complète ment la direction pratique de la foi, mais qui prétendent taire un choix entre les lois et les devoirs, partager leur vie cuire l'obéissance et la révolte, entre Dieu et le monde. Ils prétendent unir les enseignements de l'Evangile, les pratiques nombreuses de la piété, les œuvres de la clîarité à la tyrannie du luxe, aux plaisirs et aux fêtes mondaines. Et ce u'esl pas seulement dans les classes
l Rom., I, ls.
élevées el riches <|ut' se manifeste celle déplorable contradiction. Le monde que Jésus Chrïsl a maudil « à
cause de ses scandales d (1) et dont l'Esprit-Saint a dit : " .Vainiez pas le inonde el rien de ce qui esl dans le inonde, car tonl ce qui est dans le monde est concupiscence des yeux, concupiscence de la chair, orgueil de la vie d (2), ce monde se trouve partout. Les classes ouvrières el les populations îles plus humbles villages subissent sa domination. Il esl la société de Ions ceux qui combattent par leurs actes les enseignements de Jésus Christ, la morale de l'Evangile et qui veulent avant tout et à tout prix se livrera ûe> plaisirs el à (\i'> fêtes qui toujours mettent les âmes en péril et souvent les égarenl el les perdent.
Qui ne sait quels attraits ont ces plaisirs et ces fêtes pour la grande majorité du peuple? Une déplorable obstination, la tyrannie (\c> usages, l'aveuglement des parents, de prétendus motifs d'intérêt et d'avenir résistent à Imites les sollicitations du zèle pastoral, à toutes les démonstrations de l'expérience et des faits. Celle contradiction est plus coupable encore et plus funeste quand elle esl l'œuvre de ceux qui font hautemenl profession de piété; elle excite les critiques de Ions, les accusations des ennemis de Dieu, qui rendent la foi. l'Eglise, la religion responsables de ces contradictions. Ici encore la raison, la loyauté' sont d'accord avec ers paroles du divin Sauveur : o Personne ne peut servir deux maîtres; ou il haïra l'un et il aimera l'autre, ou il se soumettra à l'un el il méprisera l'autre o (3).
I Math.. XVIII, 7.
2) I Joann., II, IG.
3 Matlh , VI, 26,
Enfin, il est des hommes qui respectent la religion et reconnaissent sa bienfaisante influence; ils sont heureux de constater cette influence autour d'eux et jusque dans leur famille; ils louent avec une conviction sincère la charité catholique. Peul cire demandent ils, dans leurs épreuves, aux âmes qui sont complètement consacrées à Dieu, un dévouement qu'ils savent ne rencontrer nulle part ailleurs. Ils subissent eux-mêmes l'influence persévé rante d'une éducation chrétienne, d'une société pénétrée malgré tout desrayons de la foi et d'une civilisation qui, avant tout, est l'œuvre de l'Évangile; mais ils n'ont pas le courage d'être ou de se montrer chrétiens.
Souvent, hélas ! la contradiction va plus loin encore. L'ambition, la domination impitoyable des partis, les ardeurs et les nécessités d'unelutte entreprise d'abord à contre-cœur, la colère que soulèvent des résistances inattendues, entraînent ces hommes à combattre la religion qu'ils respectent, et parfois les plus admirables institutions de la charité. Après avoir condamné la violence et l'iniquité, ils s'en l'ont les complices, les instruments el peut être les apôtres.
La vie qui n'esl pas chrétienne esl sans mérite devant Dieu. Sans doute, tous les actes de celui qui a renoncé à être le disciple fidèle de Jésus Christ ne sont, pas mauvais. Il en est même qui, au point de vue naturel, sont dignes d'éloges. Ces actes peuvent avoir un mérite dans le sens le plus étendu de ce mol, un mérite de convenance el sollicitant la libéralité et la miséricorde de Dieu. Ils peuvent préparer la conversion, ouvrir, pour ainsi dire, de loin les voies du salut; Dieu entend la prière de ce lils infidèle et il est disposé à l'exaucer ; mais ses actes et ses œuvres n'onl pas droit à la récom
pense céleste. Ils n'ont pas la dignité requise pour le vrai mérite el n'ônl rien à attendre des promesses divines.
Le vrai mérite exige deux conditions essentielles, el d'abord l'état de grâce ou l'exemption de tout péché mortel. Car il esl évidenl que le pécheur révolté contre Dieu dont il se l'ait l'ennemi ne peut avoir aucun dfoit aux récompenses du ciel, à des récompenses qui sont la vision et la possession de Dieu même. Ce mérité exige encore des actes surnaturels, c'est-à dire accomplis sous l'influence de la grâce et inspirés par un motif que proposent la révélation et la foi chrétiennes. Ils ne peuvent avoir, en effet, aucune proportion avec ces récompenses qui dépassent infiniment les forces et les exigences de la nature humaine, s'ils ne reçoivent de la grâce et du motif *qui les inspire une proportion el comme une dignité qui leur donne droit à ces divines récompenses. Celui qui est fidèle à tous les devoirs de la vie chrétienne est dans l'état de grâce et dans l'union avec Dieu. S'il tombe par faiblesse, s'il esl pour quelques jours révolté contre Dieu, il purifie sa conscience et retrouve dans le repentir e1 la miséricorde l'innocence, la justice el l'amitié de Dieu.
Le chrétien fidèle qui vil de la foi, qui a la volonté constante d'accomplir la volonté' de Dieu. ai;ïi sous cette influence surnaturelle et avec des intentions saintes, à moins quedes motif s opposés uesoienl les vrais mobiles de tels ou tels actes ( I '). Et ainsi chaque jour et à chaque instant du jour, il multiplie ses mérites pour le ciel.
h v. plus loin, ohap. IV : Un progrès de lu vie chrétienne, § iv, page 215.
'M\ CHAPITRÉ l'UK.MIKK
L'acte le plus ordinaire et même le plus vulgaire, l'accomplissement du devoir le plus obscur, un bon désir, une bonne pensée augmentent sou bonheur et sa gloire pour l'éternité.
Là est la source intarissable de la consolation et de l'espérance dans les travaux et les douleurs de cette vie. Quelle force, en effet, dans cette conviction que rien n'est perdu pour le chrétien, que Dieu, dans sa bonté infinie, compte chacune de ses actions et, les inscrit au livre de vie et qu'il mesurera les joies de la réunion, les splendeurs, les triomphes et les ravissements éternels aux luttes, aux épreuves, aux sacrifices, aux séparations déchirantes et aux larmes de cette terre !
Comme cette doctrine est digne du cœur de Dieu! Comme elle éclaire toute la vie du disciple fidèle de Jésus- Christ ! domine elle démontre la beauté et la grandeur de la vie chrétienne ! Comme elle est supérieure à toute sagesse humaine, cette doctrine qui nous apprend que la pauvreté, le travail, le malheur et la mort transfigurent les Ames dans la vie même de Dieu, qu'ils les conduisent à la gloire sans ombre, à la félicité sans mélange, et que tout ce qui désole la terre réjouit et peuple le ciel.
Mais le chrétien oublieux de ses devoirs, et surtout le chrétien qui renonce à toute vie chrétienne ne peuvent prétendre à ces mérites et à ces récompenses. Leurcons cience n'est pas pure; ils sont révoltés contre Dieu; les motifs humains, l'intérêt, l'orgueil, l'ambition, de criminelles passions peut-être, dirigent tous leurs actes; les conditions essentielles du vrai mérite leur font absolument défaut. Quels trésors cependant ils pourraient acquérir pour le ciel! Quelles consolations ils
repoussent! Combien il est désolant de penser que tant de travaux, de douleurs ci de sacrifiées sont perdus pour l'éternité! Quelles angoisses, quelle terreur saisis seul l'âme qui, à l'heure redoutable de la mort, voit lui échapper tout ce qui esl de la terre et du temps et qui n'a rien à présenter à Dieu pour obtenir de sa miséricorde la paix et les récompenses éternelles.
La vie qui n'est pas chrétienne manque de la puis sauce nécessaire à tout progrès dans le bien et dans la vertu. Nous avons déjà signalé cette impuissance, mais il importe souverainement qu'elle soit placée dans une lumière plus complète.
Pour accomplir le devoir, surtout pour avancer dans la vertu, il faut lutter sans repos et sans trêve contre les penchants mauvais de notre nature, dompter les pas sions toujours frémissantes ou révoltées, courber la chair sous la loi de l'esprit ; mais cette lutte est impossible sans de fortes et inébranlables croyances. Comment bien agir, diriger sa vie par des droits et difficiles sentiers quand les affirmations font défaut, quand l'âme sollicitée par toutes les séductions marche dans la nuit, livrée au doute, à la négation, à des doctrines qui se combattent et se contredisent sans cesse ? Bossuel signalait déjà, il y a deux siècles, dans son énergique langage, ce- divisions et celle impuissance de la sagesse humaine. « Ftemarquez, s'il vous plaît, chrétiens, disait-il, que depuis qu'on se mêle de philosopher dans le inonde, la principale des questions a été des devoirs essentiels de l'homme, et quelle était la tin de la vie humaine. Ce que les uns oui posé comme certain, les autres l'ont rejeté comme faux. Dans une telle variété d'opinions, que l'on nie nielle au milieu d'une assemblée de philosophes un
.'{S CHAPITRE FKEMIEK
liomme ignorant de ce qu'il aurait à faire en ce monde; qu'on ramasse, s'il se peut, au même lieu tous ceux qui ont jamais eu la réputation de sagesse, quand est-ce que le pauvre liomme se résoudra, s'il attend que de leurs conférences il en résulte enfin quelque conclusion arrêtée? Plutôt on verra le chaud et le froid cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes... Non, je ne le puis, chrétiens, je ne puis jamais me lier à la seule raison humaine; elle est si variable et chancelante, elle est tant de fois loinhée dans l'erreur que c'est se commettre à un péri] manifeste que de n'avoir point d'autre guide qu'elle » (1),
(le qui manque encore, c'est le secours de Dieu, c'est la prière qui obtient la grâce, qui élève l'âme en la mettant en communication avec l'Etre infiniment parlait et infiniment bon, ce sont les sacrements, canaux mysté lieux de la grâce et de la vie divine. Non seulement dans l'efficacité des sacrements, mais dans les dispositions qu'ils exigent nous trouvons une force admirable pour pratiquer la vertu. Le sacrement de pénitence, en particulier, nous oblige à examiner notre vie, à sonder les plis de notre conscience, à faire des aveux qui, en humiliant l'orgueil, donnent déjà une satisfaction à la justice repentir, qui, en ouvranl le cœur, le disposent au divine el à la paix et aux généreuses résolutions. Les cérémonies augustes du culte, les fêles de l'Eglise, les exhortations de la parole apostolique, sont autant de causes puissantes de progrès dans la vertu el degrandeur morale.
il Sermon sur la loi de Dieu.
Nous en appelons d'ailleurs avec confiance à la loyauté de ceux qui, après avoir été de vrais disciples de Jésus Christ, ont renoncé à la vie chrétienne. Nous leur demandons de mous dire, la main sur leur conscience, s'ils se sonl élevés dans la vertu, s'ils sont plus fidèles aux devoirs qu'enseigne la loi naturelle elle-même, s'ils sont enfin meilleurs, plus justes, plus purs et plus dévoués ? Hélas! nous connaissons leur réponse.
La vie qui n'est pas chrétienne, ou qui ne l'est que par des manifestations extérieures, ne présente aux œuvres catholiques qu'une déplorable impuissance. Ces œuvres sont, à notre époque, elles seront plus encore dans l'avenir, une des formes les plus heureuses et les plus fécondes de l'apostolat chrétien. Elles répondent aux tendances de ce siècle; elles unissent, au zèle des prêtres et (\v> pasteurs, le zèle, l'activité et les ressources matérielles des fidèles, et en France elles sont nombreuses et prospères. Sociétés, comités, associations de tous genres, elles peuvent réaliser un bien immense, Miaisà la condition que ceux qui leur appartiennent et qui travaillent pour elles soient, comme leurs règles, leur direction elles mêmes, pénétrés de plus en plus de l'esprit chrétien. Ce devoir capital, essentiel, leur est imposé par leur titre, leur programme et leur but, par la confiance des fidèles, par les exigences de l'opinion publique et même des ennemis de l'Eglise. Que pourraient d'ailleurs ces institutions, fussent-elles admira blement organisées au point de vue de la sagesse humaine, si les inspirations de la foi et de la charité leur font défaut, si Dieu leur retire ses grâces et ses bénédictions? Les démonstrations multipliées, les affir mations bruvantes, ne sauraient suffire; elles ne pour-
iO CHAPITRE PREMIER
raient dissimuler longtemps l'imperfection (\i'± résultats obtenus el bientôt la stérilité el l'impuissance com plètes.
L'espril chrétien est hi sève surnaturelle qui doit donner ;'i ces arbres de vie. plantés dans le sol sacré de l'Eglise, la vigueur et la fécondité. Les paroles que Je divin Maître adressait à ses disciples renferment d'admirables leçons pour les chrétiens qui se consacrent à ses œuvres :
« Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. Il retranchera tous les rameaux qui ne portent point de fruit en moi, et il taillera tous ceux qui portent du fruit, a lin qu'ils en portent davantage. Demeurez en moi et moi en vous. Comme le rameau de la vigne ne saurait porter de fruit de lui-même s'il ne demeure uni au cep. ainsi vous ne pouvez porter aucun fruit si vous ne demeurez en moi. Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme un sarment inutile; il séchera, et on le ramassera et on le jettera au feu. et il brûlera. Je vous ai aimés comme mon Père m'a aimé. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme j'ai moimême gardé les commandements de mon Père, et comme je demeure dans son amour. Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie demeure en vous et que votre joie soit complète » ( 1).
Aussi, quand la vie chrétienne s'éteint parmi les peu1 pies, on voit disparaître les grandes institutions et les grandes œuvres de la charité, du dévouement et de l'apostolat; le niveau moral s'abaisse de telle sorte que
l Joann., W. 1. ±, V, 6, 0, 10, H,
Le degré de la vie chrétienne indique le degré des plus admirables vertus el de la grandeur morale. Voici le témoignage d'un philosophe et d'un historien qui a combattu souvent les doctrines chrétiennes, mais dont ia loyauté sait reconnaître la prodigieuse influence de la foi el de la charité. « En faisan! choix pour les raconter des œuvres où vibre l'âme charitable de la France, dil il. j'ai voulu prouver ipie notre temps, ce temps de perversité el d'iniquité, était aussi fertile que nul autre et que les moissons de sa foi s'épanouissaient au soleil. » Il s'émeut en présence de ces hommes et de ces femmes chez qui l'équilibre ordinaire i\{'< motifs déterminants s'esl renversé; il s'étonne de voir « que dans leur balance interne, ce n'est plus l'amour de soi qui l'emporte, mais l'amour des autres ». et il proclame en ces termes les bienfaits du christianisme : a Aujourd'hui, dit il. après dix-huit siècles, sur les deux continents, le christianisme opère, comme autrefois dans les artisans delà Galilée, et de la même façon, de façon à substituer à l'amour de soi l'amour des autres. Xi sa substance, ni son emploi n'ont changé. Sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, il es! encore pour quatre cents millions de créatures humaines l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au dessus de lui-môme, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation el l'espérance, jusqu'à la sérénité ; pour l'emporter par-delà la tempérance, la pureté' et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice.
i Toujours et partout, depuis dix huit cents an-, sitôt que ces ailes détaillent ou qu'on les casse, les mœurs
privées ou publiques se dégradent. En Italie, pendanl la Renaissance; en Angleterre, sous la Restauration ; en u France, sous la Convention et le Directoire, on a vu Phomme se faire païen, comme au premier siècle; du même coup, il se retrouvait au temps d'Auguste et de Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur; il abusait des autres et de lui-même ; l'égoïsme brutal et calculateur avait repris l'ascendant, la cruauté et la sensualité s'étalaient, la société devenait un coupe gorge et un mauvais lieu.
« Quand on s'est donné ce spectacle, et de prés, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes; ce qu'il y a introduit de pudeur, de douceur et d'humanité; ce qu'il y a maintenu d'honnêteté, de lionne foi et de justice. Xi la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ee service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente fatale, pour enrayer le mouvement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ces bas-fonds m (I).
Le même écrivain se demande quel est le secret de cette vitalité et de cette force incomparables, (le secret, c'est l'Eucharistie, c'est la présence réelle. Et il cite cette réponse du Supérieur des Filles de Saint Vincent de l'aul à des visiteurs étrangers : « Je vous ai fait connaître les détails de notre vie, mais je ne vous en ai pas donné le secret. Ce secret, le voici, c'est Jésus-Christ connu. aimé, servi dans l'Eucharistie. »
I Taine, Revue île* Deux-Mondes (mai, juin 1891).
LA NATURE 1)1. LA VIE CHRETIENNE i3
Le philosophe s'efforce de donner à celle réponse une explication toul humaine et il se trompe complète ment sur la nature de la loi. eu particulier de la loi en l'Eucharistie et, par conséquent, sur le principe des
ordres religieux el du dévouement chrétien ; mais il y a néanmoins dans ses affirmations, dans celte démons tralion appuyée sur des laits éclatants, une révélation de la puissance el de la nécessité de la vie chrétienne.
.Vous l'avons déjà indiqué eu établissant la suprême importance de la question qui nous occupe, la vie chrétienne acceptée par tous est la seule puissance capable de résoudre les problèmes qui agitent nos sociétés. Les patrons el les ouvriers accompliraient les lois de la jus lice. la charité multiplierait ses elïorts et ses ressources pour guérir les maux que la justice ne peut atteindre. La liberté restreinte dans les limites de la sagesse permettrait toutes les initiatives utiles et protégerai! les associations destinées à secourir l'ouvrier au temps de chômage, delà maladie et de la vieillesse. Ainsi au salaire s'ajouteraient, sous des formes diverses, selon les temps, les lieux et les conditions du travail, des secours qui seraient un Irait d'union entre les ouvriers et les patrons. Les solutions, la vie chrétienne les ferait passer dansla pratique; elle élèverait devant les flots toujours montants de l'anarchie le seul rempart qui puisse les contenir el ouvrirait devant nos sociétés menacées la seule voie du salut.
Enfin, tout ce que nous avons dit de la nécessité de la vie chrétienne démontre que les âmes qui l'abandonnent ne peuvent trouver la sécurité el la paix. Comment se reposer dans la paix quand le doute, la négation et la contradiction atteignent If- plus hautes et les plus
nécessaires vérités? Commenl la sécurité et la paix seraient elles possibles quand la vie est sans but, sans mérite, sans force pour le bien ? L'intelligence est trou biée, la conscience proteste, le cœur réclame des conso lations et des espérances. Les problèmes de l'avenir, de la mort, de la vie future écartés par les sollicitudes des intérêts du temps ou repousses par une aveugle ol>sli nation, reviennent toujours plus redoutables et plus pressants. Ecoutons un des plus généreux et des plus éloquents des philosophes de ce siècle: « Comment voulez-vous, dit-il, que l'homme vive en paix quand sa raison, chargée de la conduite de la vie, tombe dans l'incertitude sur la vie elle-même, el ne sait rien (\^ r^ qu'il faut qu'elle sache pour remplir sa mission? Commenl vivre en paix quand on ne sait ni d'où l'on vient, ni où l'on va. ni ce que l'on a à faire ici-bas? Quand on ignore ce que signifient el l'homme, el l'espèce, el la création ? Quand loul est énigme, mystère, sujet de doutes et d'alarmes? Vivre en paix dans cette ignorance est chose contradictoire el impossible »(l).
Oh! s'écriait-il un jour, les doutes que la question de l'avenir provoque, si l'homme n'en trouve pas immédiatement la solution dans les croyances établies, les doutes qu'elle provoque sont terribles » (^).
Et encore : « Je sais que bien (\c> hommes, après avoir connu le problème, semblenl le perdre de vue et ne plus guère s'en inquiéter : mais, ne vous y trompez pas : une lui- celle idée venue, elle ne peut plus périr ; on
(1) Jouffroy : Mélanges philosophiques.— Du problème tic lu , naine, p.
(2- Ih>,:.. ,,. 324.
LA NATURE DE LA VIE CHRETIENNE l->
peu! s'en distraire, il est vrai, mais s'en défaire, jamais » (h.
Le même philosophe, parlant i\<>> spéculations <Ie la philosophie actuelle, disait, quelques jours avant sa iiKtrl : a Hélas ! tous ces systèmes ne mènent à rien; mieux vaut mille et mille lois un bon acte de foi chrétienne.
Un des écrivains et des historiens de ce siècle, les plus hostiles à la foi chrétienne, a laissé un jour échapper cet aveu: « Faisons les tiers tant que nous voudrons, philosophes et raisonneurs que nous sommes aujourd'hui. Mais qui de nous, parmi les agitations du mouvement moderne ou dans les captivités volontaires de l'étude, dans ses âpres et solitaires poursuites, qui de nous entend sans émotion le bruit de ces helles têtes chrétiennes, la voix louchante des cloches et comme leur doux reproche maternel ? nui ne voit, sans les envier, ces fidèles qui sortent à flots de l'église, qui reviennent de la table divine, rajeunis et renouvelés ? L'espril reste ferme, mais l'âme est bien triste. Le croyant de l'avenir, qui n'en tienl pas moins de cœur au passé, pose alors la plume et ferme le livre. Il ne peut s'empêcher de dire: Ali! que ne suis-je avec eux. un des leurs, el le plus simple, le moindre de ces enfants ! » (2),
Un écrivain de notre temps, qui est arrivé à une bruyante réputation sinon à la gloire e1 que l'incrédulité contemporaine a exalté comme un de ses maîtres, a fail ce lamentable aveu : << Arrivera l on à une vue plus
il) Jouffroy : Inc. cit., p. 321.
iJi Michelet : Histoire de France.
4(i CHAPITRE PREMIER
certaine de la destinée de l'homme et de ses rapports
avec l'infini '.'... Le monde, sans revenir à la crédulité et loul en persistant dans sa voie de philosophie positive, retrouvera t-il la joie, l'espérance, l'ardeur, les longues pensées ? Vaudra t il encore un jour la peine de vivre, et l'homme qui croit au devoir Irouvera -t il dans le
devoir la récompense? Je l'ignore Ceux-là seuls
arrivent à trouver le secret de la vie qui savent étouffer leur tristesse intérieure et se passer d'espérance » (1).
Ainsi, se passer d'espérance, refouler toutes les (en dances ('-levées de l'homme, éteindre tous les nobles et ardents désirs, mépriser toutes les aspirations vers le bien, le beau, l'infini, voilà le dernier mot de cette sagesse superbe, qui devait supprimer le Christianisme et transformer l'humanité dans la lumière de la science et le progrès. Ainsi, la vie présente n'est qu'un lève affreux ; la prière, un leurre ; les croyances et les espérances de l'humanité un odieux et criminel mensonge. Partout, sur cette terre, sur tous les chemins que nous suivons, sur les berceaux et sur les tombes, il faudrait écrire ces terribles paroles que le poète lisait sur le seuil de la cité des éternelles douleurs: «Vous qui entrez, laissez toute espérance ». Voilà une fois encore le triomphe de la sagesse séparé de la foi ; voilà la vie qui u'esl pas chrétienne.
Cette question de la vie chrétienne, elle a'intéresse pas seulement les âmes, elle intéresseau suprême degré les familles, la paix, la félicité et l'honneur du loyer domestique. Dans le père el la mère, la vie chrétienne est la réalisation fidèle de leur grande et difficile mission;
1 1 Renan : Lettre • )î. ■■
LA NATi "lii: DE LA VIE CHRETIENNE !/
dans les enfants, elle esl la pratique parfaite du respect, de l'amour et de la soumission envers le père el la mère, représentants de la bonté el de l'autorité de Dieu; elle forme entre tous les membres de la famille les liens les plus doux et les plus forts.
Comment la sécurité, la paix, la félicité que la vie chrétienne apporte à L'homme et à la famille ue seraient- elles pas la sécurité, la paix et la félicité pour les peuples el les sociétés? Les sociétés et les peuples demanderont-ils la solution des problème- qui les passionnent el les dominent à la sagesse, à la justice, à la vraie liberté, au respecl de tous les droits, en un mol à la pratique t\e> lois sublimes de l'Évangile ou bien à l'égoïsme, à la force venue d'en haut ou d'en bas. aux excès de l'anarchie, en un mot seront-ils chrétiens ou ne le seront-ils pas ? telle esl la question du présenl el de l'avenir, ci Aujourd'hui plus que jamais, a dit le plus éloquent des orateurs de ce siècle, c'est le grand débat du monde. Derrière les querelles politiques qui retentissenl si haut, il en e-f une autre qui esl la véri table et la dernière: c'esl de savoir si les nations civi lisées pari'- christianisme abandonneront, oui ou non, le principe qui les a faites ce qn'elles sont, el quel sera. dans ce cas, le sorl qui les attend. Être ou n'être pas chrétien, telle esl clone l'énigme du monde moderne : de quelque manière que vous la résolviez dans votre esprit, elle existe : el Jésus Chrisl règne parce doute suspendu sur nos destinées autant que par la foi la plus ardente. Sa divinité est le nœud de l'avenir comme elle l'étail du passé i .
L) Laeordaire, 14 Conférence à Notre Dame.
Mais pour les sociétés elles mêmes, pour les peuples -qui renoncent à la religion de Jésus- Christ la sécurité est impossible. En renonçant aux consolations et aux espérances de la vie future, ceux qui travaillent et qui souffrent veulent les trouver dans les limites de la vie présente ; ils les demandent aux plaisirs, et puisque le ciel est sur cette terre, à tout prix ils en veulent leur part. Il est inutile d'insister sur les démonstrations, nous préférons invoquer ici de précieux témoignages. Un philosophe incrédule de ce siècle affirme que le triomphe de sa doctrine « a, pour aboutissant néces saire, une régénération radicale qui, changeant toutes les conditions mentales, changera parallèlement toutes Les conditions matérielles » (1).
Un des économistes les plus éclairés et les plus éloquents de notre époque affirme que le seul remède au péril social qui grandit chaque jour est le retour à Dieu, à la foi et à l'espérance chrétienne. « Nos sociétés, dit-il. se montrent divisées contre elles-mêmes, et l'Evangile le dit : Toute maison divisée contre elle même croulera. Voilà ce qui trouble nos yeux et nos cœurs, quand nous essayons de scruter l'avenir de notre présomptueuse société moderne. Le principe de son mal est plus moral que matériel et elle se refuse à le voir. Le Ilot grossissant des convoitises monte autour de nous, il menace de nous submerger. Le Christ seul peut faire tomber le vent et calmer la mer, et le monde ne le sent point et le siècle ne veut pas le croire, et loin de le comprendre, les gouvernements qui s'intitulent progressistes s'efforcent d'arracher le Christ aux masses.
(1) Liiiir, ( on •■, i atioh, p. 170.
LA NATUIIE DE LA VIE CHRÉTIENNE i9
Il n'y :i que le sentiment religieux qui puisse soutenir
la société nous rendre la paix sociale, et nous voyons
des conducteurs de peuples, aveugles qui conduisent des aveugles, s'ingénier à déraciner, chez les couches profondes, la foi en Dieu et L'espérance au ciel ; c'est là ce que j'oserai appeler le péché contre le peuple, c'est le crime social » (1).
Lacordaire, que nous venons de citer, prononçait, il y a bientôt quarante ans, ces paroles dont quelques unes peuvent paraître prophétiques :
« Il arrivera l'une de ces deux choses: ou l'Europe rentrera d'elle-même sous la lumière de l'Evangile et par l'Evangile qui lui avait donné ses institutions, elle en recouvrera le glorieux patrimoine ; ou, persévérant dans l'orgueil d'une raison trompée, elle continuera de repousser Jésus-Christ, et, victime d'une corruption qui ne cessera de s'accroître, elle s'en ira. de chimère eu chimère et dé chute en chute, au repos des générations qui n'ont plus d'autre liberté que celle du déshonneur- Alors aussi le christianisme deviendra le dernier asile ^\(^ grandes âmes. Dégoûtées «lu spectacle de la servi Inde, elles se retireront plus au fond dans la vraie cité du chrétien qui est l'éternité, et de là elles répandront sur le inonde celte gloire des saints qui fleurit sur toutes les ruines pour être au temps les plus mallieu reux un témoignage et une espérance » (2),
I Revue des Deux-Mondes (la décembre lsiin. — Lu Papauté et la Démocratie, art. de M. Leroy-Beaulieu, p. 766. (2) Lacordaire, Conférences de Toulouse, 6e Conf.
LaVie chrétienne est une vie surnaturelle, c'est-à-dire divine.