LA NOTION DU SURNATUREL
Comme tous les arts el toutes les sciences, la doctrine catholique a ses formules el son langage. Ces formules el ce langage onl en leur laveur des raisons profondes^ l'autorité de l'Église, de ses Docteurs el de ses Saints, les traditions et l'expérience de dix-neuf siècles. Personne, par conséquent, n'a ledroil de les supprimer ou de les modifier, mais tous doivent s'efforcer de les comprendre.
L'Église nous parle de surnaturel el de naturel, d'ordre surnaturel et d'ordre naturel . el pour exposer sa doctrine, il faul d'abord avoir l'intelligence de ces termes.
« L'ordre, di1 sainl Augustin, est la disposition qui attribue à chaque chose la place qui lui convient » (1).
Mais la règle qui dirige cette disposition elle-même vient du but ou de la lin qu'il faul atteindre, et selon
tains systèmes de métaphysique ont altéré ça h là l'enseignement commun des Docteurs el que l;i littérature el le style oratoire ->• sonl eux-mêmes substitués en quelques écrits a la rigueur ci a la simplicité des formules Un ologiques
Nous pourrions ajouter que la plupart des ouvrages publiés ex professo cl en latin sur cette question -mil très imparfaits, el qu'il esl difficile aux plus babilcs de tirer de tel d'entre eux, par exemple du traité De triplici Ordine, de Schrader, du milieu des citations multipliées d'une érudition surabondante, l'exposé net et complet de la ilu i rine.
I Parium dispariumque rerum sua cuique loca tribueris disji> itio De in) in h- Dr), l.il). XIX, cap. xu.)
(i't CHAPITRE 11
que la lin est différente, les dispositions elles-mêmes sonl différentes. « La règle de tout ce qui est ordonné et gouverné, dit saisi Thomas d'Aquin, doit être nécessairemenl demandée à la lin du gouvernement et de l'ordre; car chaque chose est bien disposée lorsqu'elle est ordonnée convenablement à sa fin » (1).
Pour arriver à celle fin, il faut employer des moyens qui lui soient proportionnés et qui soient dirigés vers elle. L'ensemble <|iii embrasse l'être ainsi dirigé, la fin vers laquelle il est dirigé cl les moyens par lesquels il peut l'obtenir constitue l'ordre.
Voici devant vous des monceaux de pierres. Si vous voulez vous en servir, il faut avant tout que vous vous proposiez un but, une fin. L'emploi que vous ferez de ces matériaux, la disposition dans laquelle vous les placerez dépend essentiellement de la lin que vous vous serez proposée. Cette disposition sera différente selon que vous voudrez construire une maison ou une église, élever une simple muraille pour protéger votre propriété, une digue contre le torrent ou un rempart contre les al laipie> de l'ennemi. La même règle s'appliquera à tous les détails de vos travaux; les pierres devront être préparées, taillées, disposées selon qu'elles seront destinées à être enfouies dans la terre pour servir d'assises à l'édifice, à former les colonnes qui le soutiendront ou à l'orner de riches sculptures. Pour
arc plir ces travaux, pour réaliser votre projet, il faut
des acte- d'intelligence el de volonté, l'emploi des forces physiques, de uombreux instruments, en un mot, des moyens proportionnés à la lin et dirigés vers elle.
I Conti a gentes. Lib. I. cap. i.
LA Vli: CHRÉTIENNE EST SURNATURELLE ET DIVINE 63
La bonté, la puissance el la sagesse divines ont tiré l'homme du néanl el lui onï assigné une lin qui n'esl autre que Dieu lui-même, principe el terme suprême de toute- choses.
Mais cette fin, Dieu la propose à l'homme sous un double aspect ou plutôl il se propose lui-même comme une double lin : une fin naturelle et une lin surnaturelle, parce que l'homme est appelé à le connaître, à l'aimer et à le posséder indirectement et imparfaitement par l'entremise des créaturesou directement el immédiatement en lui-même.
Mais quel est le sens de ers mots : naturel el surnaturel ?
Le mol naturel exprime ce qui appartient à la nature d'un être, le mol surnaturel ce qui est au dessus de cette nature. La nature est l'essence d'un être, en huit qu'elle est le principe de ses actes (1). D'où il faut conclure que ce qui esl uaturel est ce qui répond à la notion et à l'idée essentielles d'uu être, ce qui constitue sa nature et en découle nécessairement, et par conséquent ce qui esl atteint parles forées et les exigences île cette même nature.
Nous l'avons ilii . l'ordre comprend avec l'être luimême la lin vers laquelle cet (''tre esl dirigé et les moyen- parlesquels la fin est atteinte. La lin naturelle de l'homme esl la connaissance, l'amour et la possession 'le Dieu par l'intermédiaire <\a> créatures. L'ordre naturel comprend le- facultés, les dons, le- secours par
I Natura est ipsa rei essentia secundum quod habet ordinem vel ordinationem ad propriam actionem rei. (S. Thomas, De ente el essentia, cap. I.
lili CHAPITRE 11
Lesquels la nature humaine est constituée, disposée pour qu'elle parvienne à cette union médiate et imparfaite avec Dieu. C'est dans l'acte de la création que Dieu a accordé à l'homme el à toutes les autres créatures les dons, les facultés, les secours qui leur sont essentiels et sans lesquels ils n'existeraient pas. C'est pourquoi l'ordre naturel peut être appelé ['ordre delà création. Et il contient tout ce que Dieu comme créateur a attribué aux cires comme créatures.
Nous pouvons déjà conclure que le surnaturel est ce qui est absolument au-dessus de la créature, de la nature créée, de ses facultés, de ses forces et de ses exigences. Au-dessus de la nature créée il n'y a que l'être incréé, c'est-à-dire Dieu que nous pouvons appeler le surnature] par essence. Mais Dieu peut communiquer à la Créature quelque chose de sa nature divine selon celte parole de saint Pierre : « Nous sommes participants de In nature de Dieu » ( I ) ; c'est le surnaturel par participation.
Dieu, dans sa bonté el sa munificence, a assigné pour tin. pour terme suprême à la créature, la possession immédiate cl parfaite du bien suprême, infini, qui est lui-même ; et pour qu'elle arrive à celle lin, il l'enrichit de dons, de secours, de moyens qui rélèvent et la perfectionnent. Il l'appelle ainsi à la grandeur, à la puissance cl à la gloire de l'ordre surnaturel.
Cette participation à la nature divine et les dons qui en sont la conséquence surpassent infiniment toute nature non seulement existante mais possible. En effet,
(l) Ui per turc effleiamtn i divince eonsortes natures. Il Petr.,
LA VIE CHRÉTIENNE EST SURNATURELLE ET DIVINE l>7
la créature sera toujours par elle-même essentiellement imparfaite el Unie, et par conséquenl il y aura toujours entre elle et Dieu, parlai! et infini, une distance infinie.
En résumé, le surnaturel est l'ensemble des dons et des secours que Dieu accorde gratuitement à la créature ci qui surpassent infiniment les exigences et les forces de tonte nature créée ou possible.
11 y a une connaissance naturelle de Dieu obtenue par les seules forces de la raison et par le spectacle des créatures; amvres de la puissance, de la bonté et delà sagesse de Dieu; c'est pourquoi l'Apôtre saint Paul reproche aux philosophes païens de n'avoir pas profité de cette manifestation de Dieu, manifestation si écla= tante qu'elle les rend inexcusables (1).
Il y a une connaissance surnaturelle de Dieu par la révélation, par la loi. ci qui imparfaite ici bas devlen (Ira parfaite dans les visions du ciel, car la foi esl a la démonstration de ce qui n'apparaît pas et la substance des choses qui doivent être espérées : Sperandaritm substantiel rerum et anjnmcntinn non apparentium » {'2).
Il y a un amour naturel de Dieu qui naît de la connaissance naturelle, et saint Paul reproche encore aux philosophes païens, qui ont connu Dieu par le spectacle de ses oeuvres, de ne l'avoir pas glorifié et de ne pas lui avoir rendu leurs actions de grâces (3).
11 y a un amour surnaturel de Dieu qui naît de la connaissance surnaturelle, qui a pour principe la grâce el qui esl une vertu surnaturelle, don de l'Esprit Saint.
(1) Rom., I, 20. Voyez aussi : Sap., XHt, 1 a 9.
(2) Hebr., XI, 1.
(3) Rom., I, il.
« La charité de Dieu, dit saint Paul, a été répandue dans nos cœurs par l'Espril Sain! qui nous a été donné » I).
Il y a une vie naturelle de l'homme qui se manifeste par ses puissances naturelles, ses facultés et leurs actes, et qui lui est essentielle.
Il y a une vie surnaturelle, divine, qui a pour principe en nous la nature divine qui nous est communiquée, et les vertus surnaturelles, chrétiennes, qui en sont les facultés, les puissances.
Dans l'état de la nature laissée à elle-même, l'homme serait arrivé à une béatitude naturelle, fruit de la connaissance et de l'amour naturel et d'une possession indirecte et imparfaite de Dieu.
Il y a une béatitude surnaturelle qui sera le couronnement, l'épanouissement de la vie surnaturelle et qui sera le fruit de la vision, de l'amour et de la possession parfaite de Dieu dans le face à face de l'éternité.
Mais pour exposer complètement et exactement la doctrine catholique, nous devons établir une autre division ou une nouvelle catégorie.
Les dons surnaturels accordés à l'homme peuvent surpasser les forces el les exigences de sa nature quant au don lui-même ou "au bien qui est accordé : ainsi en est il de la grâce et de la gloire du ciel; ou bien quant au mode de concession, quoique le bien qui esl accordé ne soit pas au dessus de la nature de l'homme; telles sont la vue. la santé, la vie rendues miraculeusement, en dehors des lois de la nature. Ou bien encore. ces dons peuvent surpasser les forces et les exigences de la nature, quant à celui qui reçoit le don : ainsi l'im-
1 Rom., V, 5.
mortalité complète de toul leur rire. l'exemptioD des maladies et des souffrances accordées à nus premiers parents sonl naturelles pour l'ange et ue le sont pas pour l'homme.
La division entre le naturel el le surnaturel esl exacte, car il n'y a rien qui ne soil contenu dans la nature ou qui ne soit en dehors el au dessus d'elle. Cependant, pour plus de clarté, il importe de distinguer et de placer dans une catégorie à par! les dons ou les biens qui ne sont en dehors el au-dessus de la nature qu'en raison de relui qui les reçoit, ou en raison du mode de concession qui est miraculeux ; et ces dons, la théologie catholique les appelle préternaturels.
Les dons préternaturels sonl ceux qui ne constituent pas nécessairement la nature de l'homme, qui n'en dépendent pas nécessairement, qui cependant ne l'élèvent pas infiniment au-dessus d'elle-même comme la grâce, mais qui l'élèvent et la perfectionnent dans sa propre sphère, sans dépasser absolument les limites de celle nature.
Essayons de rendre cette doctrine plus claire par une comparaison. Un souverain glorieux et puissant confie à un de ses sujets une mission, une charge importante. Il lui donne la dignité, les pouvoirs, les fonctions, les moyens que réclame celte mission et sans lesquels elle ne peut être accomplie : c'est l'image des dons naturels.
Plus tard il ajoute à ces premiers bienfaits t\v^ pouvoirs supérieurs qui augmentenl la dignité el étendent l'action et l'influence déjà acquises, mais ne font pas sortir ce sujet de sa condition ni même absolument de la charge et de la mission qui lui ont été confiées : c'est l'image des dons préternaturels.
Enfin, il élève ce sujel à une dignité absolument supérieure, il l'unit à sa personne par des Liens intimes,
il lui corn inunique une part de son autorité souveraine, de sa dignité royale, il en fait son lils adoptif et l'héritier de -un royaume : voilà l'image 'le- dons surnaturels.
Dieu a donné à l'homme par l'acte même de la création tout ce qui lui est nécessaire pour accomplir sa mission d'animal raisonnable, les forces physiques, les facultés dé l'âme, l'intelligence, la volonté, etc. : ôe -mit les dons naturels.
Avec- ces dons il a accordé à nos premiers parents d'autres dons qui ne leur étaient pas <iu-. que h'exigeail pas absolumenl leur nature el qui pourtant l'élevaient, la perfectionnaient dans sa sphère pour l'accomplissement plus facile el plu- complet de leur mission; ainsi : l'exemptiou de la concupiscence ou la direction et la domination souveraines de l'âme sur le corps, l'immor talité, l'exemption i\e> maladies ci de la douleur et la science : ce sont le- don- préternaturels.
.Mai-, en même temps, il a accordé à l'homme des dons infiniment supérieurs. Il l'a élevé à la participation de -a nature divine, il en a fait son (ils adoptif, l'héritier de «on royaume éternel, il l'a déifié par les don- de la grâce qu'il achèvera et complétera dan- la gloire du ciel : ce -ont les dons surnaturel-.
L'expression de pTéternaturel vient du mol naturel um au mot prœter qui signifie, non pas absolument en dehors ou absolument au-dessus, mai- un delà de ce qui e-t naturel ou plutôt : outre ce qui est naturel. Elle indique un accroissement, mai- dan- une certaine me- -me: elle indique des don- ajouté'- aux don- essentiels
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de la nature, et qui ne lui sont pas absolument cl infini menl supérieurs.
A i ii >i . le corps humain est corruptible et périssable par sa nature, parce qu'il est matériel, mais il esl uni à l'âme immatérielle et immortelle qui est sa forme, el avec elle il constitue cet ensemble, ce composé substantiel qui esl l'homme.
D'autre part, un corps incorruptible et immortel convient à cetteâmequi lui est si intimement unie et cette incorruptibilité et cette immortalité du composé tout entier perfectionnent la nature humaine. Ce privilège n'est donc pas exigé rigoureusement par cette nature, mais l'élève et la perfectionne sans dépasser ses limites. C'esl un don préternaturèl.
Le privilège ou le don de l'exemption i\i'> maladies el de la douleur esl une conséquence du don de l'immortalité el a été accordé au premier homme dans les mêmes conditions.
Par le privilège ou le don de l'exemption de la Concupiscence, la sensualité ou le mouvement de l'homme vers le bien sensible ou le plaisir des sens ne poussant jamais la volonté au mal, ou ne l'empêchant pas de faire le bien, ni ne la prévenant ni ne lui résistant, était constamment soumise à la direction de la raison.
Ce don n'est pas exigé par la nature de l'homme, car la sensualité ou le mouvement vers le bien sensible est essentiellement aveugle et précède souvent l'acte île l'intelligence el de la volonté ; de'plus. il peut persévérer malgré la volonté et la raison. Mais, d'autre pari, la direction et la domination souveraine de la raison el de la volonté sur la sensualité et sur le corps concourent à
il CHAPITRE il
la supériorité de l'âme et à sa dignité. Il convienl que la chair aveugle soil gouvernée par l'esprit. Il y a donc. dans la concession de cette souveraineté, un don qui, sans être exigé par la nature humaine, l'élève, la rend plus parfaite en lui accordant, non pas ce qui est infiniment au-dessus d'elle, niais ce qui lui convient, (l'est un don préternaturel.
La science et l'exemption de l'erreur accordées à nos premiers parents ne sont pas exigées par la nature humaine qui peut acquérir lentement et par ses efforts une certaine science et se préserver, dans une certaine mesure, de l'erreur. Il est de la nature de l'homme d'acquérir la science peu à peu, par le travail et l'effort. Car. de la concupiscence, de la domination des sens sur l'esprit, des soucis et (]i^ épreuves de la vie humaine naît une très grande difficulté à acquérir la connaissance de la vérité ( l).
La science et l'exemption de l'erreur élèvenl et perlée tionnent l'intelligence qui est laite pour la vérité, qui en jouit, qui, par elles, donne à la vie de l'homme une meilleure direction, et elles sont un avantage et une perfection pour la nature humaine.
Mai- elles ne relèvent pas à l'ordre surnaturel ; et la science accordée par ce don à nos premiers parents n'embrassait que les connaissances naturelles. Ce don est encore préternaturel.
I Sap. XI, W et suiv. 'Les pensées dis hommes sont timides et nos prévoyances sont incertaines, parce que le corps, ijui se corrompt, appesanti! l'âme, et cette demeure terrestre abat l'espril par la multiplicité des soins. Nous ne comprenons (pie difficilement ce qui se passe sur la terre, et nous no discernons qu'avec peine ce qui est devant nos yeux.
Ajoutons que ces dons oui été accordés à nos premiers parents, parce que Dieu a voulu les créer dans leur perfection naturelle, et qu'il en faisait les propagateurs du genre humain qu'ils devaient instruire et gouverner (I).
Celle expression de dons préternaturels est d'ailleurs conforme au langage des Saintes Eeritures.au langage des grands Docteurs de l'Eglise (2).
Cette division entre les dons naturels, surnaturels el préternaturels répond à la réalité t\^< dons de Dieu. Elle est nécessaire à l'exposé exact de la doctrine cal ho lique. En effet, il est de. foi que, par la chute originelle, nos premiers parents ont perdu les biens surnaturels : la grâce sanctifiante, la justice originelle et d'autres biens qui ne sont pas préternaturels, sans perdre les biens naturels, par exemple l'intelligence, la volonté, etc. Il est de foi que la Rédemption nous a rendu les biens surnaturels, mais sans nous rendre ces autre-. biens donl jouissaient nos premiers parents avant leur chute : l'exemption de la concupiscence, l'immortalité, la science, etc... Or il esl nécessaire à la clarté et à l'exactitude de la doctrine et à la réfutation t\c> erreurs qui lui sont opposées de distinguer ces différentes espèces dé biens; et cette distinction ne lient être établie que par des expressions différentes correspondant à chacune de ces espèces ou catégories. <l'esl la confusion entre Ges différents dons qui a été la cause première (\v< erreurs du Protestantisme et du Jansénisme sur la grâce, le libre arbitre el la justification.
I, V. S. Thomas, l». p. q. LXXXX1V, et Suarez : De Deo, c. 9. (2 V. Schrader : De triplici Ordine p, II. <•. iv, ?; i.
CHAl'lTKE II