L EXISTENCE DU SURNATUREL
Le surnaturel est possible; il répond aux plus hautes convenances et s'unit à la nature humaine dans une admirable harmonie. .Mais il nous faut aller pins loin, et démontrer son existence.
L'affirmation de l'existence du surnaturel s'appuie d'abord sur le consentement unanime de tous les peuples, dans tous les siècles, Ce consentement, en effet,
I fs., XLIX, la,
atteste l'existence d'un grand nombre de relations supérieures, directes, de Dieu avec l'homme el de l'homme avec Dieu. Les croyances universelles ont pour objel une félicité primitive, la faute et la chute des premiers hommes, leurs terribles conséquences, l'annonce d'un Rédempteur qui devait réparer toutes ces ruines. Ces croyances reposent sur des oracles, sur des révélations merveilleuses, et les relations de l'homme avec Dieu se sont maintenues et perpétuées par des cérémonies, par des rites auxquels la toi des peuples a attribué une efficacité surnaturelle. Ce consentement ne porte pas seulement sur des vérités spéculatives, niais presque uniquement sur des faits, sur des événements historiques, sur des préceptes dont la pratique des peuples confirme l'autorité. Sans cloute, des erreurs, des superstitions se sont mêlées à ces croyances et à ces actes, mais ces erreurs et ces superstitions ne seraient pas possibles dans l'ensemble de l'humanité si elles n'avaient un fondement réel et indiscutable. Sur les formes de ces relations de la divinité avec l'homme, il y a des divergences, mais sur le poinl fondamental et essentiel : l'existence de ces relations, l'accord est universel, constant, unanime. La vraie philosophie le démontre : un pareil accord ne peut avoir sa source que dans l'évidence des faits, ou dans une démonstration facile et accessible à tous, ou dans une tradition primitive qui remonte jusqu'aux premiers hommes et jusqu'à leur créateur ( I).
i II est impossible, dit sainl Thomas, que ce qui est cru par lniii le monde sôil complètement faux ; car la fausse opinion esl une certaine infirmité de l'intellect, comme le jugement faux sur quelque sensible propre tienl à l'infirmité de l'organe sensoriel.
Parmi les peuples, il en rsi un qui a vécu à part, <|iii a porté à travers les siècles el qui porte encore, malgré se- terribles épreuves, un caractère de force, dé grandeur, d'énergique obstination, et dont le témoignage a, par conséquent, une valeur exceptionnelle. Le témoignage de ce peuple esl appuyé sur des documents nombreux, historiques et soumis à toutes les discussions de la critique el de la science. Ces documents sont contenus dans îles livres supérieurs par la grandeur et la beauté delà doctrine, par l'éloquence et la poésie, aux livres de tous les autres peuples. A chaque page, ils affirmenl dv> relations directes de l'homme avec Dieu, l'intervention de la puissance, de la bonté et de la justice divines, (les relations pénètrent non -seulement les croyances, mais les lois, le culte et toute la vie de celle nation. Et ce qui donne à son affirmation la plus haute valeur, c'esl la supériorité el la pureté de ses doctrine-, sa fidélité et son attachement invincible à ses lois, à ses dogmes et à ses institutions religieuses el nationales.
Or, toute l'histoire de cette nation, l'histoire de son origine, de ses progrès, de ses succès et de ses revers. de sa captivité et de ses victoires, de ses désastres el de ses ruines, du gouvernement de ses chefs el de ses rois. jusqu'aux luttes héroïques des .Macchabées, et depuis sa dispersion aux quatre vents du ciel, affirmenl
Mais les défauts sont accidentels, parce qu'ils sont en dehors de la nature : or ce qui esl accidentel D'existé ni toujours, ni chez tous les individus : de même que le jugement identique porté par le goût de chacun sur certaines saveurs oe peul être faux, de même le jugemenl que tous les bommes portent sur la vérité de certaines choses oe peul être erroné. » Contr. gentes, lib. Il, c. 34.
l'action surnaturelle de Dieu. El de plus, tous ces faits. Ions ces dons, huile celle action divine de quarante siècles, sont la préparation manifeste à la venue du .Messie, de celui qui a été le Désiré des nations, l'attente de tous les siècles, du Rédempteur, Fils du Dieu vivant.
Au dessus du témoignage de tous les peuples et du peuple juif, nous possédons le témoignage des sociétés chrétiennes el de l'Eglise catholique. Les sociétés chrétiennes qui sont séparées de l'Eglise, le Protestantisme sous ses formes si variées et si nombreuses, l'Eglise grecque et russe, ont, elles aussi, pour base première, pour raison d'être, pour principe d'autorité et de vie, les faits, les croyances, les lois, les dons surnaturels qui constituent la religion chrétienne. La négation ou le doute qui atteignent le surnaturel les atteignent dans leur vie et dans leur essence même.
Mais l'Eglise catholique apporte un témoignage bien plus éclatanl encore. Rien dans son origine, dans sa constitution, dans l'autorité qui l'enseigne et la gouverne, dans ses œuvres el dans sa vie, qui ne soit la démonstration de dons divins et de puissances divines.
Sa fondation par le fils d'un charpentier et douze bateliers ignorants, la conquête du inonde entreprise et réalisée contre toutes les lois de la prudence el contre toutes les prévisions humaines, le triomphe d'une doctrine et d'une morale qui constituent un perpétuel défi jeté aux pensées, à l'orgueil, à la faiblesse et à l'égoïsme de l'homme, sont évidemment des œuvres surnaturelles. Et que dire delà transformation de l'humanité arrachée aux abîmes de l'erreur et de la corruption, aux ombres de la mort, élevée dans la vérité, dans la vertu, dans la
LA VIE CHRÉTIENNE EST SURNATURELLE ET DIVINE s!l
grandeur morale, transformation qui a pénétré la vie privée el la vie publique, les Aines, les familles et les peuples, et qui, malgré leurs égarements el leurs défaillances, a placé les sociétés chrétiennes à des hauteurs que la civilisation païenne n'avait pu pressentir '.' lien est de même des caractères qui distinguenl l'Eglise catholique, de ses propriétés d'unité, d'apostolicité, de catholicité et de sainteté, de sa résistance obstinée et victorieuse contre les assauts sans cesse renaissants de toutes les forées humaines, de l'autoritéde son sacerdoce, de la majesté el de l'ascendanl de son pontificat suprême. Une des plus puissantes démonstrations de l'existence du surnaturel dans l'Eglise catholique et des plus accès sibles à toutes les intelligences éclate dans sa fécondité supérieure, étonnante, merveilleuse. « Le fleuve qui réjouit la cité de Dieu o(l) el qui baigne tous les rivages du inonde, a faitgermer pari oui sur un sol frappé autre fois de la plus désolante stérilité, des fleurs célestes, des moissons magnifiques, tes œuvres de la charité, du dévouement et de l'héroïsme. El pour accomplir ces œuvres, voici, non pas quelques âmes d'élite, mais des légions innombrables de prêtres, de religieuses, de missionnaires, d'apôtres el de martyrs, légions de jeunes gens et dé vieillards, légions de femmes el de jeune- filles, qui onl abandonné tout ce qui fait la joie el l'espérance de la terre pour évangéliser les pauvres et les tribus sauvages, pour recueillir les délaissés, soigner les plaies hideuses, combattre les dégradations les [dus rebutantes, et choisir une vie qui confond toutes les tendances de la nature.
! Psalm. XI. V :;.
Voici le témoignage que leur rend un philosophe et un historien incrédule de notre temps : « Plus de vingthuit mille hommes e1 plus de cent vingt-trois mille femmes sont des bienfaiteurs par institution et des corvéables volontaires, voués par leur propre choix à des besognes dangereuses, répugnantes et tout au moins ingrates : missions chez les sauvages et les barbares, soins aux malades, aux idiots, aux aliénés, aux infirmes, aux incurables, entrelien îles vieillards pauvres ou des enfants abandonnés, œuvres innombrables d'assistance et d'éducation, enseignement primaire, service des orphelinats, des asiles, des ouvroirs, des refuges et des prisons ; le tout gratuitement ou à des prix infimes, par la réduction au minimum des besoins physiques et de la dépense personnelle de chaque religieux ou religieuse. Manifestement, chez ces hommes et chez ces femmes, l'équilibre ordinaire des motifs déterminants s'esl renversé ; dans leur balance interne, ce n'est plus l'amour de soi qui l'emporte sur l'amour des autres, c'esl l'amour des autres qui l'emporte sur l'amour de soi » (\)'.
Mystère plus étonnanl encore, cette vie de perpétuel sacrifice mel dans ces âmes le trésor et le rayonnement perpétue] de la sérénité cl de la joie. On dirait vraiment qu'elle supprime ce qui est naturel et humain en versant à Ilots uni' force, une grandeur, une félicité qui ne soid pas de la terre. Un éloquent écrivain qui ne partage pas noire lui el qui a l'ail en de 1res belles pages le tableau
de la charité dans notre pays, a dit, en parlant des
(ii Taine: Les Origines de lu France conlemporai?ie,toaî. II., Le Régime moderne, p. 1 M.
Petites Sœurs des Pauvres : o '• >n dirait que la gaité es! une qualité fondamentale fie leur état o I I). Comme cela est vrai ! (les femmes vaillantes qui ont tout quitté pour vivre au milieu des vieillardSj des infirmes el des mourants, acceptent en souriant les épreuves, les sacrifices et à l'heure de l'agonie elles sourient à la mort.
Mais quelle est donc la cause de celle supériorité éclatante de l'Eglise catholique dans les œuvres de la charité et du dévouement et dans ses admirables transformations morales? Si la cause est naturelle pourquoi n'obtient-elle pas chez nos adversaires la même fécondité ? Ils ont la science, la sagesse, la fortune îles peuples, toutes les ressources de l'administration et de l'autorité. Il- uni au cœur le désir ardent de vaincre, sur ce terrain surtout, une religion qu'ils repoussent quand ils ne la maudissent pas. Pourquoi donc ne peuvent-ils réussir? Tandis qu'ils nient l'existence, la possibilité (\u surnaturel, le-surnaturël multiplie sous leurs regards, autour d'eux, parfois dans leur propre famille ou pour les secourir el les consoler eux mêmes, des œuvres dont la beauté et la supériorité les étonnent el les confondent.
C'est d'ailleurs un des principe- premier- de la raison humaine dont ils se proclament les défenseurs et les apôtres, qu'il n'y a pas d'effel sans cause, que les effets sont proportionnés à la cause comme la cause l'est aux elïets. Ici les effets sont bienfaisants, réels, supérieurs, incomparables.
Pour connaître celte cause si ('tonnante, qu'ils inter rogenl ces héros de la charité et du dévouement, qu'ils leur demandent d'où leur viennent ces inspirations,
i ! i M. Maxime du Camp : /-••' ( A"/ itè pi •
cette force, ces joies, cette félicité. D'une seule voix et d'un seul cœur, ils leur répondront : Elles viennenl de la foi, de l'espérance, de la charité, de la prière, de la croix, de l'Eucharistie, du Cœur sacré de Jésus-Christ, du Dieu qui nous appelle, qui nous soutien! et qui nous récompense.
Les adversaires du surnaturel ne se tiennent pas pour vaincus. La cause de ces œuvres, disent ils, c'est une idée, c'est un rêve, une illusion de l'imagination. Mais. ô superbes docteurs, dites-nous pourquoi une idée sans valeur et sans démonstration, une illusion et un rêve sont plus féconds et plus puissants pour secourir la pauvreté, consoler la douleur, pour élever les âmes aux plus sublimes vertus, que les démonstrations de votre philosophie, les ressources de votre sagesse, les ardeurs de votre fraternité et les prétentions de votre science. Faut-il donc mettre tous ces trésors dont vous êtes si fiers bien au-dessous d'une idée, d'une illusion. d'un rêve?
Quoi qu'il en soit, disent ils. il n'y a ici en réalité qu'une erreur et une aberration des intelligences. Mais. depuis quand l'erreur est-elle supérieure;! la vérité et à la sagesse pour accomplir le bien, pour réaliser les œuvres les plus sublimes ? Faut-il conclure ici encore que votre sagesse, votre fraternité et voire science sont inférieures à l'erreur cl au mensonge? Et, remarquez-le bien, il s'agit d'une erreur fondamentale et d'un mensonge odieux qui vont jusqu'au crime de l'idôlatrie. Si Dieu est juste, sage et bon. il ne peut permettre qu'une pareille erreur produise de si admirables fruits, cari! faudrait redire celle protestation d'un apologiste du moyen âge : « Seigneur, si nous sommes dans l'erreur. C'est VOUS qui nous avez trompés. » Mais non. il faut
la vu: chrétienne est surnaturelle et divine 93
plutôt redire ces paroles de l'adorable Maître : « Je vous remercie, ô mon Dieu, d'avoir cache ces choses aux savants cl aux sages et de les avoir révélées aux petits cl aux humbles a (1).
Ce qui fait, disent nos adversaires, la puissance de celle idée et de celte erreur, c'est qu'elles sont un foyer de fanatisme ; elles exaltenl les esprits, elles enflamment les imaginations, elles entraînent les cœurs, et voilà pourquoi elles possèdent une si étonnante influence.
Le fanatisme, il est vrai, a produit dans le passé et il produit encore dans le présent des résultais incontestables. 11 entraîne à des actes de violence et de bravoure, il fait affronter les périls, accepter la souffrance el la mort. Mais il a des caractères qui le font reconnaître ; il snisil et subjugue, par une sorte d'éblouissemeiit, de fièvre cl d'ivresse; il ne possède ni le calme ni la sérénité, ni surloul l'amour qui se donne. Ce qui partout et toujours lui a l'ail défaut, ce qui répugne à sa nature, c'esl la bonté, la douceur, le vrai dévouement. Tels sonl cependant les caractères distinctifs des disciples du surnaturel, Mien en eux qui soit le résultat d'un entraineineiii el d'un enthousiasme passager. Les âmes qui marchent dans ses voies ardues el douloureuses n'y sonl entrées qu'après une longue initiation, une sérieuse expérience de la mission qui leur est confiée el de la vie ([d'elles ont librement choisie.
Ici revient encore notre redoutable cl irréfutable objection : Pourquoi donc le fanatisme n'a I il jamais obtenu la fécondité bienfaisante et merveilleuse des œuvres catholiques ?
Mi Matth., XI, 25.
il't CHAPITRE II
Il nous reste à invoquer en laveur de l'existence du surnaturel quelques témoignages de la plus haute valeur. Ils affirment la nécessité de ces croyances supérieures, ils affirment les désastres et les ruines qui sonl les conséquences de l'abandon de ces croyances. Voici ce qu'écrivait, il y a vingt ans, un philosophe incrédule :
« Nous ne croyons plus aux miracles : je pourrais ajouter que nous ne croyons guère en Dieu, non plus; les
deux choses se tiennent Quand je sens vaciller en
moi la foi au miracle, je vois aussi l'image de mon Dieu s'affaiblir à mes regards; il cesse peu à peu d'être pour moi le Dieu libre et vivant, le Dieu personnel, le Dieu avec lequel l'âme converse comme avec un maître el un ami. Et ce saint dialogue interrompu, que nous reste-t-iï ? Combien la vie paraît triste alors et désenchantée ! Réduits à manger, dormir et gagner de l'argent, privés de tout horizon, combien notre âge mûr parait puéril, combien notre vieillesse triste, combien nos agitations insensées! Plus de mystère, c'est à dire plus d'innocence, [dus d'infini, plus de ciel au dessus de nos tètes, [dus de poésie! Ah ! soyez-en sur, l'incrédulité qui rejette les miracles tend à dépeupler le ciel et
à désenchanter la terre Le surnaturel est la sphère
naturelle de l'âme. C'est l'essence de sa foi, de son espérance, de son amour. Je sais bien que la critique est spécieuse, que ses arguments paraissent souvent victo rieux ; mais je sais une chose encore, et peut-être pourrais je en appeler à votre propre témoignage : en cessanl <\>' croire au miracle, l'âme se trouve avoir perdu le secret i\^ la vie divine: elle est désormais solli-
citée par l'abîme... bientôt elle gîl ;'i terre, oui, et parfois dans la houe ! » (i
Mais (''coulons le magnifique témoignage <lu pins illustre savant de notre siècle, de ce savant dont les découvertes sonl acclamées dans le monde entier (2) ; ce témoignage, il le rendait en franchissant le seuil de l'Académie française, où il succédait à M. Littré : « M. Littré, disait-il, définit ainsi le positivisme envisagé au point de vue pratique : « Je nomme positivisme (( tout ce qui se l'ai! dans la société pour l'organiser suite vant la conception scientifique du monde. » Je suis prêt à accepter cette définition, à condition qu'il en soit fait une application rigoureuse ; mais la grande et visible lacune du système consiste en ce que, dans la conception positive c'est-à dire scientifique du monde il ne tient pas compte de la plus importante des notions positives, celle de l'infini.
« Au delà de cclie voûte étoilée, qu'y a t il? De nouveaux cieux étoiles. Soit! Et au delà ? L'esprit humain, poussé par une force invincible, ne cessera jamais de se demander : Qu'y a-1 il au delà? Veut-il s'arrêter soil dans le temps, soit dans l'espace ? Comme le poini où ii s'arrête a'esl qu'une grandeur finie, plus grande seule ment que toutes celles qui l'on! précédée, à peine commence i il à l'envisager que revient l'implacable question, cl toujours, sans qu'il puisse l'aire taire le cri de s;i curiosité. M ne sert de rien de répondre : Au delà ce sonl (\c< espaces, <\cr~ temps ou des grandeur limites. Nul ne comprend cr< paroles. Celui qui pro
le pi i-, cité par M. l'abbé Canet : La libre \> n ée, p. .'>7. i] Pasteur.
clame l'existence de l'infini . et personne ne peul y échapper, accumule dans celle affirmation plus de surnaturel qu'il n'y en ;• dans tous les miracles de toutes les religions ; car la notion de l'infini a ce double caractère de s'imposer cl d'être incompréhensible. Quand cette notion s'empare de l'entendement, il n'y a qu'à se. prosterner. Encore, à ce moment de poignantes an goisses, il faut demander grâce à sa raison; tous les ressorts de la vie intellectuelle menacent de se détendre; on se seul prêt d'être saisi parla sublime folie de Pascal. Cette aotion positive et primordiale, le positivisme l'écarté gratuitement, elle et toutes ses conséquences dans la vie des sociétés. »
Et il continuait ainsi :
- La notion de l'infini dans le monde, j'en vois partout l'inévitable expression. Par elle, le surnaturel est au fond de tous les cœurs, l'idée de Dieu est une forme de l'idée de l'infini. Tant que le mystère de l'infini pèsera sur la pensée humaine, des temples seront élevés au culte de l'infini. Et sur la dalle ce ces temples, vous verrez dv> hommes agenouillés, prosternés, abîmés dans la pensée de l'infini. La métaphysique ne fait que traduire au dedans de nous la notion dominatrice de l'infini. La conception de l'idéal n'est-elle pas encore la faculté, reflet de l'infini, qui, en présence de la beauté, nous porte à imaginer une beauté supérieure? La science et la passion de comprendre sont elles autre chose que l'effet de l'aiguillon du savoir que me1 en aotre âme le mystère de l'univers ?
Où sont les vraies sources de la dignité humaine, de la liberté et de la démocratie moderne, sinon dans la notion de l'infini devant laquelle tous les hommes sont
égaux? La grandeur des actions humaines se mesure
à l'inspiration qui les fait naître. Heureux celui qui porte en soi un dieu, un idéal de beauté, et qui lui obéit : idéal de l'art, idéal de la science, idéal de la pairie, idéal des vertus de l'Evangile. Ce sonl là les sources vives i\r> grandes pensées el >\r> grandes actions. Toutes s'éclairent des reflets de l'infini. »
Tu orateur socialiste démontrail naguère devant les Chambres françaises que la suppression des croyances chrétiennes et des espérances éternelles esl la cause première de la révolution sociale qui trouble et etïraie à cette heure la société; « Ce que vous avez fait, disail il. en décrétant l'instruction publique rationnelle, ce que vous ave/, proclamé, c'esl que la seule raison sufïisail à Ions les hommes pour la conduite de la vie. Par là même, vous avez mis en harmonie l'éducation popu laire avec les résultats de la pensée moderne, vous avez définitivement arraché le peuple à la tutelle de l'Eglise el du dogme ; vous avez rompu , non pas ces liens vivants donl je parlais fout à l'heure, mais les liens de passivité^ d'habitude, de tradition el d<' routine qui subsistaient encore.
(i Mais qu'avez-vous l'ait par là ? Ali ! je le sais bien. ce n'était qu'une habitude cl non pas une croyance qui survivait encore eu un grand nombre d'esprits; mais cette habitude était, pour quelques-uns tout au moins, un calmant et un consolant. Eh bien ! vous, vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine.... et la misère humaine s'est réveillée avec decris, elle s'e^i dressée devanl vous, el elle réclame aujourd'hui sa place, sa large place, au soleil du monde naturel, le seul que vous n'ayez point pâli,
« De même que la terre perd, par le rayonnement nocturne, une partie de la chaleur que le jour y a accumulée, une part de Ténergie populaire se dissipait par le rayonnement religieux dans le vide sans fond de l'espace.
« Or, vous avez arrêté ce rayonnement religieux, et vous avez ainsi concentré, dans les revendications immédiates, dans les revendications sociales, tout le l'eu de la pensée, toute l'ardeur du désir; c'est vous qui avez ainsi élevé la température révolutionnaire du prolétariat, et, si vous vous épouvantez aujourd'hui, c'est devant votre œuvre ! » ( 1).
Plus récemment encore, un philosophe qui a bien longtemps combattu les doctrines chrétiennes faisait, en présence des périls qui nous menacent, l'important aveu que voici :
« La mère est mon grand espoir, (tarée que le maître souille souvent le scepticisme et que le prêtre est souvent proscrit. Elle n'a pas la science, mais elle a la tradition; une tradition tellement séculaire et tellement universelle qu'on ne peut s'empêcher de la respecter. C'est une tradition chrétienne, mais cela, dans mon esprit, ne lui nuit pas. Elle est toute pleine de Dieu, Dieu en soit béni !
« J'ai bien peur, ajoutait-il, que cette morale
us soil celle des commandements de Dieu, et qu'à l'exemple des commandements de Dieu, elle invoque l'autorité et repousse la discussion. Les beaux esprits diront tpie c'est le progrès à rebours : moi, je soutiens
(l) M. Jaurès : discours prononcé a la Chambre des députés, (séance du 22 novembre 1893.)
que c'est un grand et admirable progrès. II s'agil de mettre de l'éternité clans l'humanité, en invoquanl l;i
vieille morale de nos pères » ( I).