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LA FIN SURNATURELLE DE LA VISION DIRECTE ET IMMEDIATE DE DIEU

Nous l'avons affirmé dès les premières pages de celle étude, la doctrine du surnaturel repose toul entière sur le dogme de la vision directe, immédiate de Dieu, que l'Eglise appelle vision intuitive. Nous avons dit, en efiet, que l'ordre surnaturel comprend trois éléments : la créature, la fin à laquelle elle est destinée el les moyens d'arriver à celle fin. L'ensemble de l'ordre surnaturel dépend donc évidemment de cette même fin ; d'où il résulte que la démonstration de toute cette doctrine repose, une l'ois encore, sur le dogme de la vision intuitive comme sur sa base première et essentielle. Si on ne démontre pas que l'homme est destiné à cette vision et qu'elle est surnaturelle, rien n'est démontré.

Il faut remarquer encore que l'existence delà vision intuitive es! établie par les preuves que nous avons données de l'existence i\r l'ordre surnaturel dans son ûseemble, puisque cette vision esl un de ses éléments. Mais nous devons ici démontrer que celle vision esl la fin, le but suprême- de l'homme et delà vie chrétienne,

<l) M. Jules Simon.

puis, qu'elle est surnaturelle, c'est-à-dire qu'elle dépasse infiniment les exigences et les forces de notre nature.

Les Saintes Écritures nous enseignent que cette vision de Dieu sera notre récompense. « Mes bien-aimés, dit l'Apôtre saint Jean, maintenant nous sommes les fils de Dieu, cl ce que nous serons un jour ne parait poinl encore. Mais lorsque Jésus Christ se montrera dans sa gloire, nous serons semblables à lui parée que nous le verrons tel qu'il est » (I). Cette vision supérieure, parfaite, qui nous sera donnée dans la gloire du ciel nous esl donc préparée comme notre récompense et par conséquent comme notre fin.

Dans le treizième chapitre de la première Epître aux Corinthiens, saint Paul compare la vision de Dieu qui nous sera accordée dans le ciel non pas à la connaissance naturelle qui nous est possible ici-bas, mais à la lumière surnaturelle de la foi la plus parfaite dont elle sera la récompense et comme l'épanouissement. « Si j'avais, dit-il, le don des prophéties, et si je connaissais tous les mystères, et si je possédais toutes les sciences el toute la loi »; et. malgré tous ces privilèges qu'il suitpose, il ajoute : « Maintenant nous ne connaissons qu'en partie : Ex parte enim cognoscimus. fMais quand sera venu ce qui est parfait, ce qui est en partie disparaîtra ». « Nous voyons maintenant dans un miroir » c'est à dire Dieu dans les créatures qui sont son œuvre, K en énigme » c'est-à-dire d'une vision imparfaite et confuse; et il poursuit : « Alors nous verrons face à lace ci je connaîtrai comme je suis connu. »

(!) Joann., III. l.

Notre Seigneur Jésus-Chrisl enseigne que les Anges jouissenl de cette vision parfaite. « Leurs Anges, (huile ciel, dit il en parlanl des petits enfants, voient toujours la face de mon Père qui esl dan- le ciel » (1). Et ailleurs.il déclare que les justes jouiront du bonheur (]ik> Anges : " II- seront, dit-il, comme le- Anges dans le ciel » (2). Et encore : « Ils seront égaux aux Anges » (3).

Le Concile de Florence définil que les âmes t\r< Saints voient clairement Dieu lui-même trine et un comme il est (4).

Le Pape Benoit XIV définit que les âmes des Saints voient l'essence divine par une vision intuitive, face à face, -ans l'intermédiaire d'aucune créature, que l'es sence divine se montre à eux immédiatement, à découvert, clairement et ouvertement (o).

Cette vision est notre lin et elle sera notre félicité suprême. C'est à elle que l'adorable Maître attribue la béatitude (fui sera noire récompense : « Bienheureux, dit-il, ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu » (G). C'est celle visiou qui nous donnera notre perfection dernière : i< Non- serons semblables à Dieu. nous apprend l'Apôtre saint Jean, parce que non- le verrons tel qu'il esl » (7). Elle sera la pleine satisfaction

1) Matth.. XVIII. in.

■1 Un,!., XXII, :: >.

:i) Lm-.. x\. 36.

i Décret pour l'union des Gréa

:)) Constit. Benedictus Deus.

ai Matth., V, 8.

(7) 1 Joann., III, 2.

de tous nosdésïrs : « Je serai rassasié, <lil le Psalmiste, quand sa gloire m'apparaîtra » (1).

Les Saintes Ecritures nous affirment que les justes « entreront dans la joie même du Seigneur : Intra in gaudium Domini tui » (2). Et celle joie sera pleine, parce qu'elle aura sa source dans la pleine possession de tous les biens du Seigneur, et-par conséquent de sa vision qui nous sera accordée (3).

Celle vision est surnaturelle, cette félicité et celle récompense dépassent toutes les exigences et toutes les forces de la nature humaine el de toute nature existaide ou possible.

Nos Livres sainls nous enseignent, en effet, que la vie éternelle, c'esl àdire la vision de Dieu, exige la déification de l'homme, qu'elle sera le couronnement d'une ressemblance supérieure et parfaite avec Dieu. « Quand Jésus-Christ nous apparaîtra dans sa gloire, dit saint Jean dans le texte déjà cité, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il esl. » Et saint Paul nous parle ainsi de cette grande vision : « Nous lotis qui n'aurons plus le voile qui nous couvre le visage el qui contemplerons la gloire du Seigneur, nous serons transformés en son image, nous irons de clartés en clartés par l'illumination de l'Esprit du Seigneur » (4). Or, celle transformation en l'image de Dieu, cette transfiguration qui nous rendra semblables à lui, dépassenl infiniment les exigences et les forces de toute créature.

(1) Psiilm. XVI, 15.

(2) Matth,, XXV, î\-2:\.

(3) Joann., XV, II. —XVI, 22-24. — XVII, 13.— Matth., XXIV, 17. ', , Il Cor., III, 18.

La vie éternelle est la béatitude propre de Dieu, el la créature esl la servante de Dieu. « Courage, bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été fidèle eu peu de chose, je vous constituerai sur un grand nombre » (1). C'esl la gloire et la puissance qui appartiennent en propre au seul Fils de Dieu el qu'il a bien voulu pro; mettre à ses disciples : « J'ai préparé pour vous, a dit le Sauveur, un royaume comme mon Père l'a préparé pour moi, afin que vous mangiez et que vous buviez à nia table dans mon royaume et que vous soyez as>is sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël » (2). La vie éternelle est une récompense qui suppose une promesse gratuite de Dieu, el un don gratuit sans lequel la récompense ne serait pas méritée; el celle promesse, ce don. celle récompense sonl au dessus des exigences et des force- des créatures. « La vie éternelle, selon saint Jacques, la couronne de vie est l'héritage du royaume «pie Dieu a promis a ceux qui l'auronl aimé»(3). « Nous devons avoir en celte récompense une espérance invincible, car celui qui nous l'a promise est fidèle » (4). Cet héritage, celle couronne, celle récompense nous .sonl dus parce que nous sommes les fils de Dieu. s<>s héritiers et les cohéritiers de Jesus-Christ (5). .Mais celle filiation divine, ce titre %e 1 celle dignité d'héritiers de Dieu sont évidemment au-dessus des mérites de la créature.

(1) Matth., XXV, 21.

.' Luc, XXII, 29, 30.

:: Jac, I, \-i.

(i) Hebr., X. z\.

5) Rom., VIII, 17.

lO'l- CHAPITRE II

D'ailleurs, saint Paul affirme que « Dieu esl invisible, qu'il habile une lumière inaccessible que nul homme ne peul voir » (1). Personne, a dit Jésus-Christ, ne connaît le Fils, si ce n'est le Père, et personne ne connaît Je Père, si ce n'est le Fils et celui à qui il a voulu le révéler » (2). La félicité du ciel dépasse tellement les forces de la nature qu'elle ne peut même la pressentir et la concevoir, car « l'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, le cœur de l'homme ne saurait comprendre ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment » (3). Le Concile du Vatican a déclaré que « Dieu dans sa bonté infinie a destiné l'homme à une fin surnaturelle, la participation îles biens célestes, qui surpasse absolument la portée de l'esprit humain » (4).

La raison éclairée par la foi peut démontrer cette importante vérité. Mais les preuves de cette démonstration, disent les plus grands théologiens, offrent de très uiandes difficultés (5). Nous croyons cependant devoir les exposer le plus clairement possible, pour confirmer ainsi l'enseignement de nos Livres saints et établir que, sur ce point comme sur tous les autres, la doctrine catholique s'accorde avec la raison elle-même (6).

La connaissance ou l'acte de l'intelligence est proportionnée à la nature de cette intelligence et de l'être qui connaît. D'autre part, l'objet de la connaissance doit être

(1) I Tiin. I, 17, VI, 16.

■1) Matth., XI, 11.

:; I Cor., II, «.».

'. Constat. Dei Filius, cap. II.

(o V. Suarez : De Deo. Lib. II, cap. VIII, n. 4.

6 V. S. Thomas : Sunnii., I, q. 12, art. 4: Contra Gent., lit). (II,

cap. 52,

proportionné à la nature de celle faculté et à la nature de celui qui connaît. Or, entre la nature et les facultés de l'homme ou de toute créature, qui sont nécessairement Unies, et l'essence infinie de Dieu, objet de la vision intuitive, non seulement il n'y a aucune proportion, mais il y a une distance infinie.

Connaître Dieu clairement en lui-même, directement et immédiatement dans son essence, est un acte naturel à Dieu et propre à sa nature divine. Or, ce qui appartient en propre à la nature infinie de Dieu ne peut appartenir à la nature finie de la créature, mais lui est infiniment supérieur. D'où il résulte que pour que la créature pût voir ainsi directement , immédiatement, l'essence divine, il lui faudrait une faculté de voir parfaite et infinie, faculté que naturellement elle n'a pas et que naturellement elle ne peu! avoir.

La lin, nous l'avons d'il, exige des moyens qui lui soient proportionnés; mais si l'essence infinie de Dieu était assignée à la créature comme sa fin naturelle, cette créature finie aurait naturellement et nécessairement des facultés et des moyens infinis, ce qui implique contradiction.

D'ailleurs, si cette vision immédiate de Dieu nous étail naturelle, elle nous serait nécessaire puisqu'elle serait conforme aux forces et aux exigences de noire nature et, par conséquent, nous la posséderions actuel lement. au moins dans une certaine mesure. Or, il esl évident qu'il n'en est point ainsi et que nous ne jouis sons pas de la vision intuitive de Dieu.

De [dus, il y aurait pour la créature deux tins néces saires : la fin naturelle et la lin surnaturelle, et foule distinction entre le fini et l'infini, entre Dieu et la. créa

Jl)li CHAPITRE II

ture, serait supprimée; la créature atteindrait le divin et le fini atteindrait L'infini.

Mais comment l'intelligence de la créature peut elle, même avec des secours divins, atteindre directement et immédiatement l'essence divine? L'intelligence de la créature ne peut devenir infinie, et si elle n'est pas intinie, comment peut-elle, une lois encore, atteindre l'essence de Dieu? Voici la réponse du Docteur angelique, qui, plus que tout autre, a pénétré du regard de son génie, ces liants et difficiles problèmes. « L'essence divine, dit-il, n'est pas en dehors de la faculté de l'intelligence créée comme un objet qui lui est absolument étranger, comme le son est à l'organe de la vue, ou une substance immatérielle pour les sens, car l'essence divine est le premier objet de l'intelligence et le principe de toute connaissance intellectuelle; mais l'essence divine est en dehors de la faculté de l'intelligence créée parce qu'elle en dépasse la puissance, comme parmi les choses sensibles, il en est qui. à cause de leur excellence, sont au-dessus de la puissance des sens. C'est pourquoi Aristote a dit que notre esprit est à l'égard des vérités supérieures comme l'œil du hibou à l'égard de la lumière du soleil. Il faut donc que celte intelligence soit fortifiée par une lumière divine pour qu'elle puisse voir l'essence de Dieu » (1).

Cette lumière divine; la théologie catholique l'appelle lumière de La gloire, selon ces paroles des Livres saints : a Dan- voire Lumière nous verrons la lumière : /;/ lumine tuo oidebimus lumen,)) {2) et celles-ci : o Les astres

1 1 Contra gentes, lit», III, cap. 54. 1 m. XXXV, 10.

n'éclairent pas la cité de Dieu, car la splendeur de Dieu l'illumine : Et claritas Dei illuminavit eam » (1).

Le Concile de Vienne enseigne que « l'âme des bienheureux est éclairée des lumières de la gloire qui l'élèvenl afin qu'elle puisse voir Dieu el jouir de lui ii (2).

Ou peutjJMnir la lumière de la gloire une qualité ou habitude surnaturelle accordée par Dieu à l'intelli gence et qui la rend capable de la vision intuitive de Dieu » (3).

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