‹ La vie ChrétienneChapitre 2 sur 21 · I.'ÉPREUVE · texte numérisé non relu

I.'ÉPREUVE

Si quelque chose peut faciliter la victoire de l'Iiomme sur l'esprit du mal, c'est que la tentation a une marche connue; qu'elle est réduite à s'agiter dans un cercle fatal d'où elle ne peut pas sortir, et qu'elle est condamnée à suivre un ordre tracé à l'avance et toujours le même. Sous quelque forme en effet qu'elle se présente à nous, elle s'attaque successivement aux trois puissances de notre être : de la partie la plus infime, les sens, elle passe à l'esprit pour atteindre la volonté. Elle commence par la volupté , continue par l'orgueil et finit par l'ambition ou la cupidité. Telle est, si vous me permettez ce mot, la tactique invariable de l'esprit du mal. C'est ainsi que la tentation s'échelonne le long de la vie.

Voilà, mes frères, ce que l'Écriture sainte

12 PREMIER DIMANCHE DE CaRÊME

nous apprend dans ces deux pages que j'indiquais tout à rheure, et qui cachent tant de profondeur sous leur apparente simplicité. Si nous tournons le premier feuillet de la Bible, nous y lisons ce mot : « La femme vit que le fruit était bon à manger, beau à voir et d'un aspect délectable (1). » Si nous tournons le premier feuillet de TÉvangile, nous y lisons cet autre mot : « Die ut lapides isti panes fiaîit, dis que ces pierres deviennent des pains (2) . » Des deux côtés, au désert de la Judée comme jadis au paradis terrestre, la lutte est la même. C'est autour des sens, comme aux avant-postes de l'âme, que le combat s'engage : première épreuve morale, qui s'appelle la tentation des sens.

Mon dessein n'est pas de décrire cette lutte qui se produit sous tant de formes, mais plutôt de demander'à l'Écriture sainte pourquoi l'on y succombe, et comment on en triomphe. Le

(1) Genèse, III, 6.

C^) S. Matthieu, IV, 3.

l'épreuve 13

premier homme y succombe parce qu'il cède aveuglément à l'attrait sensible ; parce qu'il oublie que la chair doit recevoir de l'esprit sa règle et son frein, que Dieu a placé le siège du commandement dans la partie supérieure de notre être ; que c'est à l'âme de gouverner le corps, et non pas au corps de dominer l'âme ; que l'homme est trop grand et destiné à de trop grandes choses pour devenir l'esclave de la matière; qu'il déchoit de lui-même en sacrifiant au plaisir coupable la sainteté de la loi, et que l'honneur de sa vie, comme le premier de ses devoirs, c'est de conserver intacte la dignité de son âme dans la soumission de sa chair.

Sacrifier la loi de l'esprit à l'attrait sensible, ce fut la faute du premier homme. Jésus-Christ suit une voie toute différente. Car bien que le souffle du mal ne pût point effleurer son humanité sainte, le Seigneur voulut néanmoins subir les assauts de l'esprit mauvais pour nous offrir dans sa personne un grand exemple et

une haute leçon. Quand le tentateur lui adresse cette parole : « Dis que ces pierres deviennent des pains, » Jésus-Christ lui répond par ce mot : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (i). » Au pain matériel il oppose le pain spirituel, Talimenlde Tâme. Car, plus on nourrit l'âme, plus on émousse l'aiguillon de la chair; or, ce qui nourrit l'âme, ce qui la fait vivre et la dilate, c'est la parole de Dieu. Celte parole substantielle est une lumière pour l'esprit, une joie pour le cœur et une force pour la volonté. Elle nous inonde des clartés de la foi, soutient notre faiblesse par l'espérance des biens futurs, et rassasie nos désirs par l'avantgoût des félicités célestes. Ainsi nourrie de cet aliment divin, l'âme sent diminuer en elle l'attrait des choses sensibles : elle se dégage peu à peu des entraves de la matière, et acquiert au

(1) s. Matthieu, IV, 4.

i/hpueuve 15

milieu de ces luttes une vigueur souveraine; elle cherche dans la privation volontaire des jouissances corporelles de quoi assurer son empire ; elle appelle à son secours les grandes pensées de la foi, le souvenir des promesses divines, les saintes ardeurs de la charité ; elle se réfugie dans ces hautes réalités de l'Évangile pour échapper à la fascination du monde ; elle s'épure, s'affermit, s'élève, et à mesure qu'elle aspire vers ces biens de Tesprit qui peuvent seuls la satisfaire, le pouvoir des sens s'affaiblit, la raison reprend ses droits, le voile tombe, le charme se rompt, l'illusion se dissipe, la tenta tion s'éloigne et le mal est vaincu.

Combattre l'attrait sensible par le goût et la recherche des biens de l'esprit, tel est le moyen que Jésus-Christ nous indique pour surmonter

la tentation des sens. Ce nest là toutefois qu'une première épreuve offerte à la liberté humaine. De même que la tentation s'interpose entre les sens et la raison, elle vient se placer entre la raison et Dieu. Après avoir disputé à l'esprit la domination des sens, elle s'efforce de ravir à Dieu le gouvernement de l'esprit. Cur prœcepit vobis Deus (1)? Pourquoi Dieu ne vous a-t-il pas permis de toucher à tous les fruits de ce jardin? telle est la question insidieuse que l'esprit du mal pose à toute intelligence qui croit sentir sa force. Si filius Dei es, mitte te deorsum (2) : si tu es le Fils de Dieu, jette-toi du haut de ce temple : tel est le cri de la présomption qui monte à l'esprit de l'homme au moment où ses facultés s'épanouissent dans la plénitude de leur développe ■ ment. Vous le voyez, mes frères, de part et d'autre c'est toujours la même lutte; et l'Écri-

(1) Genèse, III, 1.

(2) S. Matthieu, IV, 6.

l'épreuve 17

ture sainte, en décrivant celte nouvelle forme de la tentation du premier homme et de la tentation du deuxième homme, n'a fait encore que retracer divinement Thistoire du genre humain. 11 arrive un moment dans la vie de chaque homme, où l'intelligence, plus vive et plus développée, prend conscience d'elle-même.

Jusque là nous nous reposons doucement et sans crainte dans la foi de notre mère, dans la foi de nos maîtres, foi simple et naïve qui n a pas connu le doute, qui ignore la discussion. Mais à mesure que l'esprit cherche à se rendre compte par lui-m.ême de ses croyances, il se prépare d'ordinaire pour lui une lutte plus ou moins animée. Alors, dans ce moment critique, le tentateur trouve moyen de nous glisser à l'oreille celte parole si flatteuse pour l'orgueil humain : Cur prœcepit vobis Deiis? Pourquoi ces préceptes qui enchaînent votre liberté? Pourquoi ce joug que la foi vous impose ? Pourquoi croire à des mystères que vous ne com-

]8 PREMIEU DIMANCHE DE CAKÈAIE

prenez pas? Pourquoi l'Église entre la vérité et votre esprit? Pourquoi le prêtre entre Dieu et votre cœur? Pourquoi la confession entre le péché et votre conscience? N'êtes vous pas libre de croire ce que vous voulez et de faire ce que bon vous semble ? Si films Dei es, mitte te deorsum, si vous avez des lumières, de Tintelligence, du génie, abandonnez-vous à vousmême, laissez-vous aller au courant de vos opinions, livrez-^vous sans scrupule à la pente de votre nature, secouez ce joug qui vous pèse, brisez ces entraves de l'autorité, rejetez cette règle de foi qui prétend vous gouverner, mille te deorsiim; votre pensée n'admet pas de frein et votre raison est souveraine.

Il n'entre pas dans mon sujet, mes frères, de discuter ce manifeste de Torgueil en révolte contre Dieu. La présence d'un souverain qui tient à honneur d'incliner son intelligence devant les mystères de la foi, m'avertit de l'heureuse inutilité de pareils discours» Je ne

L'KPUEUVli 19

demanderai donc pas à mon tour : Pourquoi le mystère là où Ton s'attendrait le moins à le trouver, dans la science, dans la nature, dans l'homme? Pourquoi lanière entre l'enfant et le monde? Pourquoi le maître entre la science et le disciple? Pourquoi le magistrat entre la loi et le citoyen? Pourquoi l'autorité toujours et partout?... Je dois me borner à décrire la marche que suit la tentation dans l'âme humaine et à demander au divin Maître l'arme avec laquelle on sort victorieux des assauts de l'ennemi.

Cette arme était entre les mains du premier homme. Il lui eût suffi de répondre dans la simplicité de son âme : Dieu m'a donné un précepte : à lui de commander, à moi d'obéir. Mais ce mot sauveur eût été le mot de Fhumilité, et le mot de l'humilité ne sera prononcé que quatre^mille ans plus tard, par des lèvres divines. Non tentabis Dominum Deiim tuurn^ vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu :

telle est la réponse du Christ à Tesprit d'orgueil qui le sollicite au mal. Vous ne tenterez pas Dieu , c'est-à-dire, vous ne présumerez pas de vos forces, vous ne mettrez pas votre confiance en vous-même, dans les seules lumières de votre esprit, vous ne vous flatterez pas de pouvoir pénétrer toutes les voies de Dieu et scruter tous ses conseils; mais vous reconnaîtrez la nécessité d'un secours surnaturel pour connaître le vrai sans mélange d'erreurs, et pour pratiquer le bien avec persévérance. Vous ne tenterez pas Dieu, c'est-àdire, vous ne regarderez pas votre raison comme la mesure de la croyance, ni votre volonté comme la règle du devoir ; mais vous confesserez qu'il est au-dessus de vous un législateur suprême qui a le droit d'exiger votre assentiment à ce qu'il enseigne, et votre soumission à ce qu'il prescrit. Si le motif de ces préceptes vous échappe, si le sens de ces doc^ trines conserve pour vous de l'obscurité, vous

l'épreuve 21

ne tenterez pas Dieu en vous révoltant contre lui ; mais vous vous rappellerez que la raison humaine est toujours bornée et courte par quelque endroit ; qu'elle heurte l'infini à chaque pas ; qu'elle est obligée d'admettre une foule de vérités sans en connaître le comment ni le pourquoi ; qu'en définitive elle ne sait le tout de rien , et que l'homme n'est jamais plus grand ni plus fort que lorsqu'il possède assez d'empire sur soi-même pour proclamer devant Dieu sa faiblesse et son absolue dépendance.

Opposer à Tesprit d'orgueil le sentiment de la dépendance ou l'humilité de la foi, telle est la Hgne de conduite que Jésus-Christ nous trace au milieu de cette deuxième épreuve offerte à la liberté humaine. Là cependant ne se borne point le rôle de la tentation dans la vie de l'homme. De même qu'elle s'interpose

±1 l'REAlIEH DIMANCHE DE CARÊME

entre les sens et l'esprit, qu'elle vient se placer entre l'esprit et Dieu, elle s'attaque à la volonté en ouvrant devant nous une perspective de fausse grandeur, en nous détournant du service de Dieu par l'appât des richesses. Eritis sicut DU (1), vous serez comme des dieux; Hcec omnia tibi dabo (2) , je te donnerai toutes ces choses, si, te prosternant, tu m'adores : telle est la proposition que Satan renouvelle à chaque homme sous une forme quelconque ; du jardin de rÉden à la montagne du désert, et de là jusqu'à nous, tous les échos de la terre se sont renvoyé ce troisième mot de la tentation.

Il suffit, en effet, de prêter l'oreille aux bruits du monde pour se convaincre que cette voix n'a rien perdu de son charme séducteur. Elle sort, cette voix, elle sort de nous-mêmes, expression de ce désir illimité de la possession qui nous est inné comme l'esprit d'indépen

(1) Genèse, 111, 5.

(2) S. Matthieu, lY, 9.

I/KPREIJVK i>3

dance, comme l'amour du plaisir. Elle sort de ces écrits périodiques qui allument et nourrissent la fièvre du gain. Elle sort de ces programmes fastueux qui irritent la convoitise sans pouvoir la satisfaire, qui promettent la richesse non pas au travail persévérant et honnête, mais à d'heureux hasards. Elle sort de ces temples de la fortune où comme jadis dans les sanctuaires du paganisme l'idole finit souvent par dévorer ses adorateurs. Hœc omnia t'ibi dabo, répète le tentateur en reproduisant sous nos yeux ce mirage fallacieux, je te donnerai toutes ces choses, si tu te voues à mon culte qui est le culte de la matière, si pour arriver à ton but tu ne te montres pas scrupuleux dans le choix des moyens, si tu sais sacrifier à propos la probité à l'intérêt et l'honneur au succès, si tu caches l'injustice sous le voile de l'habileté et que tu appelles science des affaires ce qui est la perversion du sens moral ; si enfin, au milieu de cette recherche ardente, passionnée, tu

oublies Dieu, ton âme, ton salut, si cadens adoraveris me, oh alors! je te donnerai toutes ces choses, hœc omnia libi dabo,

A cela que répond Jésus-Christ? Domtnum Deum tuum adorabis et illi soli servies : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu et vous ne servirez que lui (1). Remarquez-le, mes frères, Jésus-Christ ne dit pas que les biens de la terre soient un mal ; il ne défend nullement de les estimer ou de les acquérir dans les limites de la justice et de la modération. Non, ce qu'il défend, c'est d'y attacher son cœur, d'y aspirer comme au but unique de la vie, de s'en faire le serviteur ou l'esclave, selon la forte expression de saint Cyprien, pecuniœ tuce captivus et servus es (2), tandis qu'à Dieu seul appartient l'hommage de tout notre être. Servez Dieu, nous dit le Sauveur, donnez -vous à lui de cœur et d'âme, et alors vous désirerez ces

(1) s. Matthieu, IV, 10.

(2) De opère et eleemosynis, XIII.

l'épreuve 25

choses avec moins d'ardeur, vous les rechercherez par les seuls moyens que la conscience approuve, vous les posséderez avec plus de fruit, et vous les perdrez avec moins de regret. Servez Dieu fidèlement, et au lieu de devenir Tesclave des biens de la nature, vous les ferez servir à la sanctification de votre âme : vous rapporterez à Dieu l'éclat dont les hommes entourent votre nom, vous exercerez pour le bien l'autorité dont vous êtes revêtu, vous emploierez vos richesses au soulagement de vos frères. Servez Dieu dans la sincérité de votre foi, et les obstacles se changeront en moyens; ce qui pouvait être une cause de perdition deviendra pour vous un instrument de salut, et ce qui devait vous détacher de Dieu vous élèvera vers lui; car toutes choses tournent au bien pour ceux qui servent Dieu avec amour, diligeniibus Deiim omnia cooperaniur in bonum (1).

(l) Épître aux Roiriainp, VIII, 2.

2(i PREMIER DIMANCHE DE CARÊME

La vie de l'homme est une épreuve offerte à sa liberté, et cette épreuve est destinée à montrer ce que nous sommes et ce que nous valons. Dieu, dit Tertullien, n'a pas voulu que rhomme fût bon par nécessité, mais qu'il le devînt par choix, ut ex voluntatejam bonus invenir etur (1). En agissant de la sorte, Dieu a traité l'homme avec respect, selon le beau mot de la Sainte Écriture, cum reverentiâ (2) ; il a laissé à notre libre arbitre un champ illimité ; il a placé devant nous la vie ou la mort : à nous de choisir. Telle est la part que Dieu nous a faite, et cette part, elle est grande et belle, digne de celui qui nous offre l'épreuve, digne de nous qui la subissons. C'est la gloire de l'humanité, que Dieu ait mis sa destinée au prix d'un combat, et qu'elle ne puisse plus trouver le bonheur que dans ce qui fera son mérite. Assurément il en coûte à notre nature

(1) Traité contre Marcion^ I, 6, ,'2) Livre, de. la Sagesse, XII, IH.

l'épreuve 27

déchue de lutter avec elle-même, ses vices et ses passions; mais c'est la lutte qui nous fortifie, c'est la lutte qui nous élève : semblables à ces arbres généreux qui ne montent si haut que parce que les secousses de l'orage ont éprouvé leur force. Si rien n'est moins facile, rien n'est plus beau ni plus glorieux que cette lutte où Dieu nous assiste, où les animes nous contemplent, où les saints nous encouragent, où l'Éghse nous bénit, et où Jésus-Christ, après avoir combattu comme nous, nous donne l'espoir de triompher avec lui : Vir, ciim probatus fuerit, accipiet coronam vitœ : c'est après avoir été éprouvé que l'homme recevra la couronne de la vie. Ainsi soit-il !

Page 1