‹ La vie ChrétienneChapitre 3 sur 21 · DANS LE MONDE · texte numérisé non relu

DANS LE MONDE

Fideîis Deu5, qui 7ion patietur vos tentari supra id quod polestis ; sed faciet etiam cum lentatione proventum, ut possitis sustinere.

Dieu est fidèle, et il ne permettra pas que vous soyez tentés audelà de vos forces, mais il vous fera profiter de la tentation même, alin que vous puissiez persévérer.

(]/^aux Cor. X, 13.)

SlRE ,

Lorsqu'on envisage la vie du chrétien sur la terre, les tentations qui viennent l'assaillir de toutes parts, les périls auxquels l'exposent l'esprit d'orgueil et d'indépendance, l'attrait des jouissances matérielles et l'attachement aux biens sensibles ; quand surtout l'on suit cette lutte sur un théâtre plus élevé, dans ces gran-

des conditions de la vie où l'abus devient plus facile parce que l'on peut davantage, où les dangers se multiplient avec les causes qui les font naître, où les occasions du mal se présentent lors même qu'on ne les cherche pas : à la vue de ces difficultés que nous rencontrons sur notre chemin, on est tenté de se demander si Dieu n'a pas soumis la liberté humaine à une trop forte épreuve, si la vie chrétienne est réellement compatible avec toutes les situations de l'homme, et si l'éloignement du service de Dieu ne trouve pas une excuse légitime dans les obstacles qui suri!;issent de nous-mêmes cl du monde.

L'apôtre saint Paul répond à cette question parles paroles que j'ai choisies pour mon texte. Appuyé sur la certitude des promesses divines,, il cherche à combattre le prétexte dont l'homme voudrait s'autoriser pour justifier ses faiblesses. A l'exemple de saint Paul, je me propose de montrer que la pratique des vertus chrétiennes

n'est pas incompatible avec les grandes conditions de la vie, parce que Dieu ne permet pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces, non palielur vos tentari supra id quod potestis; et en second lieu, que la vie du monde, toute périlleuse qu'elle est, peut devenir une source d'avantages spirituels, parce que Dieu nous fait profiter de la tentation même, afin que nous puissions persévérer, faciet etiam cum tentatione proventtim, ut possitis suslinere, C*est au développement de ces deux pensées de Tapôtre que je vais consacrer ce discours.

Dieu, qui gouverne les sociétés humaines, a étabH comme loi de leur existence l'inégalité des conditions. De même qu'il distribue aux hommes dans la mesure qu'il lui plaît les avantages du corps et les dons de l'intelligence, il

les admet à divers degrés au partage des biens de la terre. Cette répartition inégale de la richesse et du pouvoir, en faisant dépendre les uns des autres, relie entre eux tous les membres de la famille humaine par une vaste réciprocité de services et de fonctions. Il en résulte que les grandes conditions, comme les situations inférieures de la vie, sont également dans Tordre décrété par la Providence. Or, à ces conditions privilégiées de l'existence sociale s'attache un éclat naturel qui rejaillit sur tout l'homme et se manifeste dans le train ordinaire de la vie. Tout participe à cette élévation du rang et de la fortune : la demeure que l'homme se choisit, sa manière d'être , ses goûts, ses habitudes et jusqu'à ces choses extérieures qui servent à le vêtir ou à l'orner. Contenus dans de justes limites et ramenés aux exigences légitimes des temps et des lieux, ces dehors brillants de la richesse et du pouvoir n'ont rien que l'Évangile réprouve, et la vie

du monde, pour exprimer d'un mot toute ma pensée, la vie du monde n'est nullement inconciliable avec la pratique des vertus chrétiennes.

Sans doute, mes frères, je me hâte de le dire, la vie du monde a ses dangers, et il suffit d'ouvrir l'Évangile pour voir que Jésus- Christ ne lui épargne ni les avertissements ni es reproches. Dans cette magnifique parabole de la semence, où il résume les destinées diverses de la parole de Dieu parmi les hommes, il désigne par les épines au milieu desquelles tombe le grain céleste, les sollicitudes de ce siècle et l'illusion des richesses qui étouffent la parole divine et la rendent infructueuse (1). Un peu plus loin, comparant le royaume des cieux à un festin auquel beaucoup de convives sont invités, il peint l'obstacle qu'opposent à l'Évangile les embarras de la vie du monde.

1) s. Mattliieli, Xlil.

(Chacun s'excuse à son tour de ne pouvoir répondre à Tappel divin : celui-ci cherche un prétexte dans ses travaux, cekii-là dans ses plaisirs ; tous ont autre chose à faire, nul n'a le temps de s'occuper de son âme (1). Triste, mais saisissant tableau de ces vies où toutes choses trouvent leur place, excepté Dieu ! Une autre fois, s'attaquant au mauvais exemple, qui est la source ordinaire du désordre des mœurs, il s'écrie : Malheur au monde à cause de ses scandales (2) ! Et enfin, voulant signaler les périls qui naissent, non pas de la richesse chrétienne, de la richesse charitable, mais de la richesse égoïste et sensuelle, il prononce ce grand mot : Il est difficile que de tels hommes entrent dans le royaume des cieux (3). Il ne m'appartient pas de rien ajouter à ces paroles du divin Maître : elles montrent suffisamment

(1) s. Lue, XIV.

(2) s. Matthieu, XVIII, 7 .

(3) S. Luc, XVIII, 24.

de quels écueils la vie du monde est semée, et combien l'oubli de Dieu est facile dans les grandes places.

Et cependant j'entends saint Paul qui nous répète : Fidelis Deus^ Dieu est fidèle en ses promesses. Si, pour le maintien des sociétés humaines, il a établi les grandes conditions de la vie, il ne saurait permettre que l'homme y trouve une épreuve morale qui dépasse ses forces. Car Dieu ne manque à personne : il veut que tous aient le pouvoir et les moyens de se sauver. Non, pour mener une vie chrétienne, il n'est pas nécessaire de quitter le monde, de se condamner à l'isolement, de s'ensevelir au fond d'une retraite, sans lien ni contact avec la société. Le lieu ne fait pas les saints, locus non facit sanctos, disait saint Augustin ; mais nos bonnes œuvres sanctifieront le lieu en nous sanctifiant nous-mêmes, operaiio bona locum sanclificabit et nos. Ce n'est pas un sujet de louange de demeurer dans Jérusalem, mais c'en

est un d'y bien vivre, écrivait saint Jérôme à saint Paulin, qui le félicitait de s'être retiré dans le monastère de Bethléem, non Hierosolymis fuisse, secl Hierosolymis bene vixissc laudandum est (1). L'Évangile ne défend pas de se mêler aux affaires du monde, de prendre part à ses réunions, ni même à ses divertissements, quand ils n'ont rien de contraire à la décence et à l'honnêteté chrétienne. Dieu ne demande ce sacrifice exceptionnel qu'à ceux dont il s'est réservé la vie d'une manière plus spéciale pour l'apostolat de la parole ou de la prière ; mais telle n'est pas la règle qu'il impose à la généralité des hommes. C'est au milieu du monde, dans les différentes positions auxquelles la Providence les destine, qu'ils peuvent et qu'ils doivent se sanctifier : chacune d'elles leur fournit l'occasion de pratiquer la vertu et le moyen d'amasser des mérites, les plus bril-

(1) s. Jérôme^ ÉfiUfe 58, à Pauliiii

lantes aussi bien que les plus obscures, les plus modestes non moins que les plus élevées. Car la sainteté n'est pas le privilège de quelques-uns ; elle doit être la condition de tous. Elle est avec saint Louis sur le trône, comme elle est avec saint Bernard dans la solitude. Elle est avec sainte Monique dans l'intimité de la vie de famille, comme elle est avec sainte Clotilde dans Téclat des grandeurs humaines. Elle est avec saint Maurice au milieu des armées et dans le tumulte des camps, comme elle est avec saint Antoine dans les déserts de la Thébaïde. Elle est avec saint Thomas d'Aquin dans le silence de Tétude, comme elle est avec saint Grégoire dans le gouvernement du monde. Elle est avec saint Vincent de Paul dans les œuvres du dévouement, comme elle est avec sainte Thérèse au milieu des exercices de la vie contemplative. Elle resplendit également dans la richesse comme dans la pauvreté, au foyer domestique et à la tête des cités, au fond des clottres et

sur la scène dn inonde : la sainteté est partout, comme TÉglise est partout, comme Dieu est partout.

La vie du monde n'est donc pas inconciliable avec la pratique des vertus chrétiennes. Si , pour éprouver la fidélité d'une classe d'hommes dans les grandes conditions où sa Providence les place, Dieu permet que le péril augmente avec le don de la richesse ou du pouvoir, il arrête la tentation dans la hmite de nos forces. Certes, Texeniple de David et de Salomon nous montre assez que le vertige peut gagner les meilleures têtes, et l'attrait du vice triompher des volontés jusqu'alors les plus fermes. Mais, en nous avertissant de notre fragilité par le souvenir de ces chutes éclatantes, TÉcriture sainte nous encourage également par le spectacle des grandes vertus que les serviteurs de Dieu ont pratiquées au milieu du monde. A la cour d'un roi idolâtre, Ksther sait conserver la simplicité et l'inno-

I A VIE CHRÉTIENNE DANS LE MONDE 'il

cence de son âme, sans se laisser éblouir par les pompes qui l'environnent. Pendant que les désordres de Ninive entraînent au mal la plupart de ses compagnons d'exil, Tobie résiste au mauvais exemple et persévère dans la crainte du Seigneur, en partageant sa vie entre les saintes affections du foyer domestique et le soulagement de ses frères malheureux. Malgré les séductions qui Tassiégent à la cour du roi de Babylone, Daniel sait préserver son cœur des atteintes du vice, et garder intacte la foi de ses pères au sein des honneurs et des dignités. Si déjà l'ancienne loi nous propose de tels modèles, l'Église, cette mère des saints, peut nous montrer depuis dix-huit siècles l'éhte de ses fils sanctifiant les grandes conditions de la vie par la pratique de l'Évangile, et profitant de ces conditions mêmes pour accomplir l'œuvre de leur perfectionnement moral. Car, non-seulement la vie chrétienne est possible au miheu du monde, mais encore elle peut trouver toute

sorte d'avantages spirituels dans ce qui semblerait devoir n'être qu'une source de tentations, faciet eliam cmn tentatione provenlnm ^ ut possitis sustinere.

On se fait souvent dans le monde une idée bien fausse de la vie chrétienne. Beaucoup s'imaginent que la sainteté exige des choses extraordinaires, des actions d'éclat, des miracles ou des prophéties. La sainteté n'est rien de tout cela. Quand le riche de l'Évangile demande à Jésus-Christ quel bien il faut faire pour arriver à la vie éternelle, le Sauveur lui répond : Si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements, serva mandata [\ ), La vie chrétienne consiste dans l'accomplisse-

(1) s. Matthieu, XIX, 17.

ment fidèle des devoirs que la Providence nous impose suivant la condition particulière où elle nous a placés : umisquisque in qua vocalione vocatus est, comme dit saint Paul (1). On est saint, alors que Ton conserve avec la grâce divine un cœur pur et disposé à toute bonne œuvre, ad omne opus bonum paralum (2).

Tendre à la sainteté, c'est bien faire tout ce que Ton doit faire, juste quod justum est (3) ; c'est porter dans les choses communes et ordinaires de la vie une intention droite et pure ; c'est agir en vue de Dieu, pour remplir sa sainte volonté; c'est rapporter à sa gloire toute l'activité de notre être ; c'est s'appliquer à la vertu en combattant sans relâche les penchants déréglés de la nature; c'est retremper notre âme aux sources vives de la grâce pour lui communiquer une énergie surnaturelle et di-

(1) !■<= aux Cor., VII, 20.

(2j 2' ép. de S. Paul à Timothée, II, 21,

(3) Deutéranome, XVI, 20.

ii DEUXIÈME DIMANCHE DE CAUÈME

vine. Voilà, mes frères, la vie chrétienne, et quand rÉcriture sainte veut résumer la perfection idéale de THomme-Dieu, elle se contente de ces mots que répétait une multitude ravie d'admiration : Bene fecit omnia, il a bien fait toutes choses (1).

Dieu vous a confié la mission de servir de votre épée le prince et la patrie, vous êtes entrés dans cette carrière de l'honneur et de la fidélité, âge quod agis : c'est là, comme disait Bossuet, dans ce langage qui n'est qu'à lai, la grande maxime de la pohtique du ciel ; faites ce que vous faites, mais taites-le pour Dieu, et non pas uniquement en vue d'un intérêt périssable. Ne cherchez pas en dehors de votre noble profession les moyens de sanctifier votre âme. Dieu vous les offre dans vos devoirs d'état acceptés de sa main avec docilité et remplis dans un esprit de foi. Si la pra-

(1) s. Mavc, VII, 27.

LA viiv ciikétienm: uan.s le .M(»DK iîi

lique des vertus chrétiennes vient féconder pour le ciel cette vie d'abnégation et de sacrifice, le Seigneur pourra dire de vous comme du centurion romain : En vérité, je n'ai pas trouvé une si grande foi dans Israël (1).

Dieu vous a-t-il associés au ministère de sa justice, votre vie est-elle vouée à la défense du droit et des intérêts de vos semblables, c'est dans l'exercice de ces augustes fonctions, accomplies sans crainte ni passion, pour la gloire de Dieu et pour le bien de vos frères, c'est la, dis-je, et non ailleurs, qu'est le principe de votre perfection morale et la source de votre bonheur futur. Consacré à Dieu par l'offrande de la prière, uni au sacrifice du Rédempteur par le lien d'une foi vive, ce travail de la vie présente, qui semble s'arrêter aux limites de la société terrestre, acquiert im prix surnaturel et une valeur pour l'éternité.

llj s. Matthieu, VIII, 10.

Dieu vous a-t-il appelés à répandre autour de vous les lumières de la science, à travailler au développement religieux et moral des peuples par la culture de l'esprit, en ouvrant un vaste champ à l'activité de votre intelligence, il prépare pour votre âme un trésor de mérites. Car il n'est pas d'emploi dans le monde qui ne puisse devenir pour nous un moyen d'atteindre à la perfection chrétienne. Rien n'est petit dans la vie, rien n'est indifférent devant Dieu. Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, écrivait saint Paul, quelque chose enfin que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu (1). Et Notre Seigneur Jésus-Christ voulant nous apprendre qu'aucune action, si peu importante qu'elle paraisse, ne passera inaperçue devant Dieu, disait à ses apôtres : En vérité, je vous le dis, un verre d'eau qui vous sera donné en mon nom ne restera pas sans récompense (2).

(1) 1^"^ aux Cor., X, 31. \,2) S. Marc, IX, 40.

Que sera-ce de ces grands actes qui, venant de plus haut, peuvent assurer le bonheur des peuples et contribuer si puissamment au salut des âmes? Mais, vous l'entendez, mes frères, ce n'est qu'au nom de Jésus-Christ, par la vertu de sa grâce, en union avec son sacrifice, que nos œuvres deviennent salutaires et méritoires : sans cette consécration divine, elles s'arrêtent à la terre et restent stériles pour le ciel.

Ainsi, je n'appelle pas vie chrétienne une vie d'où la pensée de Dieu est absente, quelque belle d'ailleurs, quelque brillante qu elle soit en apparence ; une vie qui s'épuise dans le cercle étroit des choses d'ici-bas sans s'élever audessus de la terre; une vie dont les actes ne sont pas empreints du sceau de la religion ni marqués du caractère dé l'immortalité; une vie qui ne cherche que dans les intérêts temporels le principe et la fm de son activité ; une vie où les sollicitudes de ce siècle étouffent le sens des choses surnaturelles et divines; une vie légère

48 DEIXIÈME DIAIANCHE DK CAUKMIÎ

et frivole, vide d'occupations sérieuses, dominée par ce que TÉcriture sainte appelle si bien la fascination de la bagatelle, fascinatio nugacitatis (1) ; une vie tout extérieure qui se dissipe au milieu des affaires et des plaisirs de ce monde, sans jamais se replier sur elle-même dans le commerce intime de l'âme avec Dieu ; une vie enfin qui ne se rattache à l'éternité ni par le chemin qu'elle suit, ni par le but où elle tend. Une telle vie n'est pas une vie chrétienne» c'est la mort de l'âme : nomen habes quod vivas ctmorluus es (2).

Vivre en chrétien dans le monde, c'est prendre l'Évangile pour règle et pour guide ; c'est sanctifier les actions de chaque jour par la droiture de l'intention et la pureté du motif. Vivre en chrétien dans le monde, c'est profiter de la condition où Dieu nous place, des ressources particulières qu'elle nous offre pour

(1) Livre de, la Sagesse, IV, 12.

(2) Apocalypse, III, 1.

accomplir tout le bien dont nous sommes capables. Vivre en chrétien dans le monde, c'est se créer au fond de son âme une retraite où, seul avec Dieu, l'on se retrouve en face de soi-même, au milieu du bruit et des agitations de la terre. Vivre en chrétien dans le monde, c'est conserver l'esprit de pauvreté au sein des richesses, l'esprit d'humilité dans l'éclat des grandeurs humaines, l'esprit de sacrifice au milieu des plaisirs et des jouissances. Vivre ainsi, c'est mourir à soi-même, à ses vices et à ses passions, mais c'est vivre pour Dieu et pour l'éternité, qui perdidcrii animam suant propier me, inveniet eam (1).

Quand l'esprit de foi pénètre ainsi le chrétien dans les grandes conditions de l'existence sociale, tout se modifie pour lui et se transforme à ses yeux. La vie du monde perd ce qu'elle avait de dangereux pour lui offrir toute

'1^ s. Matthieu, XVI, 25.

l'A) DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME

sorte d'avantages spirituels. Les richesses deviennent pour lui un dépôt sacré que la Providence lui confie dans l'intérêt de tous; le pouvoir, un service qu'il doit remplir pour le bien de ses frères; la science, un don dont il rapporte la gloire à Dieu. Autant de périls, aulant de moyens pour avancer dans la perfection morale. A la hauteur où sa foi l'élève, le chrétien envisage les tentations qui l'assaillent dans le monde comme des luttes destinées à exercer sa vertu ; les distractions auxquelles les convenances sociales l'obligent de prendre part, comme des moments de relâche qui lui permettent de s'appliquer, avec d'autant plus d'ardeur, aux devoirs que Dieu lui impose ; les déceptions et les mécomptes, comme des leçons divines qui l'avertissent de ne pas s'attacher à cette figure passagère du monde ; les succès enfin, et le bonheur même, comme une dette qu'il doit acquitter envers la Providence par une plus grande fidélité à remplir ses desseins

et à suivre ses voies. Transfigurée de la sorte par Tesprit de foi, la vie du monde fait trouver au chrétien le secours à côté du danger, et les moyens de salut dans la tentation même : faciet etiam cum tentaiione proventum, ut possiiis sustinere.

C'est vous, ô mon Dieu, qui nous avez placés sur la scène du monde, en nous ordonnant d'y travailler au salut de notre âme. Vous n'avez pas voulu que notre vie se passât dans la solitude, loin des hommes, là où. la tentation est moins fréquente et la vertu plus facile. Indiqueznous les moyens de nous sanctifier dans les emplois de notre vocalion. Gravez au fond de notre cœur cette parole qui est tombée de vos lèvres divines : Que sert-il à Thomme de gagner le monde entier, sHl vient à perdre son âme (1) ? Faites-nous comprendre que ni le talent, ni la fortune, ni les dignités n'ont de valeur à vos

(1) S; Mattlii, XVI, 26.

yeux, si Ton n'en fait point usage pour votre gloire et pour le bien de l'humanité. Préservez-nous du malheur de ceux dont vous avez dit : Ils ont reçu leur récompense dans ce monde (1 ) . Inspirez-nous le désir d'amasser des mérites pour le grand jour de la rétribution finale, où un peu de foi pèsera plus dans la balance de votre justice que beaucoup de science, où la pureté du cœur sera plus appréciée que l'élévation de l'esprit, où toutes choses disparaîtront pour nous, excepté nos bonnes œuvres qui , seules , nous accompagneront jusqu'au seuil de l'éternité, pour nous introduire dans le sein de votre gloire.

Shœ,

Les nations sont heureuses quand les devoirs de la vie chrétienne sont ainsi compris de ceux qui les gouvernent. Lorsqu'on voit la mâle fer-

1) s. xMattliieu, VI, 2,

meté de la foi s'allier sur un trône à la douce expression de la piété et de la charité, il se forme, dans les maisons souveraines, un héritage de vertus qui se perpétue avec elles. C'était Tespoir de la France, lorsqu'à pareil jour, il y a six ans, elle tressaillait d'allégresse à la naissance du Prince qui venait affermir la dynastie glorieuse que la Providence avait appelée à régner sur nous (i). Elle savait qu'une main pieuse le formerait dès l'enfance à la pratique des vertus qui font les grands princes et qui assurent le bonheur des peuples. Elle savait, comme le pape saint Grégoire le grand l'écrivait à une reine de son temps, que déjà élevé par son rang au milieu des hommes, inter Iwmines jam magnus, il apprendrait à estimer la vraie grandeur, celle qui élève l'homme devant Dieu, sic quoque ante Dei oculos sit gloriosus f 21 .

(1; Ce discours a été prononcé le 16 mars 1861, jour anniversaire de la naissance du Prince Impérial.

(2) Livre XIV, Ëpître 12<= à Théodelinde, reine des Lombards.

C'est pourquoi, Sire, la France se rappelle avec bonheur le jour où elle vit s'élever au milieu d'elle, comme un gage d'espérance, ce berceau sur lequel sont descendues, avec les acclamations du peuple, les bénédictions solennelles du vicaire de Jésus-Christ. L'Église, à son tour, en salue le souvenir avec empressement, et, se rappelant que les joies de la patrie sont celles de la religion, elle implore la protection du ciel sur l'Empereur, sur l'Impératrice et sur le Prince Impérial, que nos cœurs confondent dans un même dévouement, comme ils sont inséparables dans nos vœux et dans nos prières.

Ainsi soit-il.

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