LES SECOURS
DE
Âdeamus cum fiduciâ ad throiium graiise, ut graliam inveniamus in auxtlio oppo'rluno.
Approchons avec confiance du trône de la grâce, atiu d'y trouver un secours proportionné à nos besoins,
(S. Paul aux Hébr., IV, 16.")
Sire,
Si la vie du chrétien dans le monde est environnée de périls, elle a aussi ses avantages. Conserver l'esprit de détachement au milieu des richesses, l'esprit d'humihté au sein de la grandeur, l'esprit de sacrifice malgré Tattrait des plaisirs et des jouissances de la terre, c'est
un triomphe d'autant plus méritoire qu'il est moins facile. Aussi TEsprit-Saint a-t-il réservé pour une telle victoire le plus grand éloge que Ton puisse rencontrer dans les divines Écritures : Beatus dives, heureux le riche qui a été trouvé sans tache, qui n'a point couru après Tor, et qui n'a pas mis son espérance dans l'argent ni dans les trésors. Qui est celui-là ? et nous le louerons, car il a fait des choses admirables pendant sa vie. C'était une forte épreuve, et il est resté fidèle : gloire éternelle pour lui ! Il pouvait transgresser les commandements, et il les a observés ; il avait l'occasion de faire le mal, et il ne l'a point fait. Voilà pourquoi ses biens ont été affermis dans le Seigneur, et toute l'assemblée des saints racontera ses aumônes, et eleemosynas illius enarrabit omnis Ecclesia sanctorum (1).
C'est en ces termes que l'Esprit-Saint loue la
(1) Eccli., XXXI, 8-12.
fidélité de Thomme à servir Dieu dans les grandes conditions de la vie. Mais, d'autre part, il n'est pas moins vrai de dire, avec le texte sacré, « que les sens deThomme et les pensées de son cœur sont inclinés au mal dès sa jeunesse (1). >» Notre libre arbitre est tellement affaibli par suite de la déchéance originelle, que nous avons besoin d'un secours divin pour accomplir la loi morale dans toute son étendue. Or, ce secours divin s'appelle la grâce, et cette grâce, il suffit de la demander pour Tobtenir. C'est pourquoi, voulant placer les secours de la vie chrétienne en regard de ses difficultés, l'apôtre saint Paul disait : Approchons avec confiance du trône de la grâce, afin d'y trouver un secours proportionné à nos besoins : adeamus cum fiduciâ ad tlironum gratiœ^ ut graiiam inveniamus in auxilio opportuno,
(1) Genèse, VIII, 21.
60 TKOISIÈME BIMANCHE DE CARÊME
Dieu, dit saint Augustin, Dieu qui nous a créés sans nous, ne nous sauvera point sans notre coopération. Par conséquent, la première condition pour être sauvé, c'est de le vouloir. Car c'est dans la direction de la volonté qu'est tout l'homme, sa valeur morale, son mérite ou son démérite. Certes, l'intelligence est une grande chose, et le cœur une noble faculté, mais c'est la volonté, cette maîtresse-pièce, comme disait Pascal, qui met en jeu tous les ressorts de l'âme. Aussi, même dans l'ordre naturel, nous estimons par dessus tout les hommes qui savent vouloir, les hommes de caractère; et lorsqu'un de ces hommes apparaît sur la scène du monde, lorsqu'il tombe de ses lèvres une de ces paroles qui annoncent une volonté énergique pour le bien, qui rassurent les bons et qui font trem-
bler les méchants, à rinstanl même les peuples s'inclinent avec respect, parce qu'ils voient dans cette force d'âme le signe de la vraie grandeur. Eh bien, cette force d'âme, cette énergie morale, nous devons la porter dans l'affaire du salut. C'est là surtout qu'il faut vouloir, vouloir fortement, vouloir avec persévérance. On demandait à Alfiéri comment il était devenu poëte : Je l'ai voulu, répondit-il, je l'ai bien voulu, je l'ai toujours voulu. On peut ne pas admettre cette maxime pour la poésie, car n'est pas poëte qui veut ; mais on devient vertueux alors qu'on le veut bien , et je préfère cette réponse de saint Thomas, à qui l'une de ses sœurs demandait comment elle pourrait se sauver : En le voulant, lui répondit le grand docteur. Car rien ne résiste à l'homme qui travaille à son salut de grand cœur et résolument, corde magno et animo volenti (1). Aussi quand les
(1) 2 Machab., 1,3.
messagers célestes vinrent annoncer au monde la nouvelle du salut, ils chantaient ainsi : a Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (i) ! »
Mais, mes frères, cette bonne volonté, cette volonté ferme et efficace, ces résolutions énergiques qui triomphent du mal, qu'elles arrêtent dans son cours malgré la force de l'habitude et la tyrannie des passions, ces saintes ardeurs d'une âme qui se porte au bien sans calculer les sacrifices ni redouter les obstacles, tout cela est-ce le fait de Thomme seulement? Non, dit saint Paul, c'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, velle et perficere (2). Car rien n'est plus difficile que de se vaincre soimême. L'homme peut bien, avec ses seules forces, subjuguer la nature extérieure, dompter les éléments du monde et promener librement sous le ciel le sceptre de sa souveraineté ; mais,
(1) s. Luc, II, 14.
(2) Ép. aux Philippiens, TT, 13.
LES SECOURS DE LA VIE CliRÉTIENNE U3
du moment qu'il rentre au dedans de lui-même, pour soumettre à son empire les puissances de son âme, il y trouve une résistance contre laquelle vient échouer trop souvent sa volonté chancelante. L'histoire du cœur humain, depuis six mille ans, n'est qu'un long témoignage de sa faiblesse. L'ancien monde s'en plaignait par la bouche du poète latin : Video meliora probogue, détériora secjuor : je vois ce qui est bien, je l'approuve même, et pourtant je fais le mal. Et saint Paul, dont le génie inspiré par la foi avait pénétré si avant dans les profondeurs de l'ordre moral, saint Paul exprimait avec plus d'énergie encore ces défaillances de l'âme réduite aux seules forces de la nature : « Je ne fais pas, écrivait-il aux Romains, je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Quand je veux faire le bien, je rencontre en moi une loi qui s'y oppose, parce que le mal est à côté de moi. Car, selon l'homme intérieur, je trouve du plaisir dans la loi de
Dieu ; mais je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et qui me tient captif sous la loi du péché. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre Seigneur : Gralia Dei per Jcsum Christum Dominum Nostrum (1 ). »
Oui, mes frères, la grâce divine. Car Dieu ne reste pas spectateur impassible et muet de la lutte intime dont l'âme est le théâtre. Il y intervient en faveur de la loi, de la conscience, de la liberté morale; il y intervient par une action directe et immédiate sur l'âme humaine. Sans ce secours divin, si l'homme restait abandonné aux seules ressources de sa nature, le triomphe du mal sur le bien serait souvent presque inévitable. Le Seigneur l'a dit : Sans moi vous ne pouvez rien faire pour le salut, pas plus que la branche de vigne n'a de sève et
(:) s. Paul aux Rom., VII, 19-25.
de vigueur quand elle est séparée du tronc (1). Mais ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu (2). La grâce de Jésus-Christ, voilà le vrai contrepoids à celte pression qu'exercent sur la volonté les forces multiples qui la sollicitent au mal. Elle est cette illumination d'enhaut qui vient dissiper les ténèbres dont l'erreur cherche à couvrir notre intelHgence. Elle est' cette impulsion secrète qui met en mouvement les puissances d'une âme devenue inerte pour le bien. Elle est cette vertu souveraine qui soutient l'homme au milieu de ses défaillances, et le retire de cet état de langueur où il restait plongé. Elle est ce levier mystérieux qui, prenant son point d'appui en Dieu, nous détache de la terre pour nous élever audessus de nous-mêmes. Elle est cette armure impénétrable dont parle saint Paul, armatiira Dei, qui nous protège contre les traits de
(1) s. Jean, XV, 4.
(2) S. Luc, XVllI, 27.
l'ennemi (1). Elle est ce charme victorieux qui nous attire vers ce qui est pur, ce qui est saint, ce qui est divin. Avec ce secours céleste, Tâme triomphe de toutes les difficultés qu'elle rencontre en elle-même et au dehors. La grâce lui communique le sens des vérités de la foi, le goût des choses spirituelles, et ce qui résume tout l'homme, la science de la vie avec le courage de la vertu. Elle inspire et rend facile le sacrifice, toujours pénible en soi, des sens à l'esprit, de la raison à la foi, de Tintérêt au devoir, de la passion à la loi, de la volonté propre à l'autorité, du bien-être personnel au bien-être général, de toute notre existence à Dieu. Car, disait l'apôtre, en parlant de la bonne volonté aidée de la grâce, je puis tout en celui qui est mon soutien et ma force, omnia vossum in eo qui me confortât (2).
Sans doute, mes frères, tout en comprenant
(1) Ép. aux Éphésiens, XI, 11.
(2) Ép. aux Philippiens^ IV^ 19.
la nécessité de ce secours divin dans les moments difficiles de la vie, nous ne sentons pas toujours cette touche invisible de la grâce : Dieu agit souvent sur la volonté de l'homme comme à notre insu et malgré nous ; nous cédons à l'impulsion qu'il nous donne alors que nous croyons tout simplement suivre la nôtre. Et, cependant, rappelez-vous tel instant décisif de la vie où votre âme agitée par les passions ressemblait à un navire ballotté par les vagues d'une mer en furie. Déjà votre raison obscurcie n'entrevoyait plus la route qui mène au port du salut; assailh par la tempête, vous ne teniez plus que d'une main tremblante le gouvernail de votre âme. Vous touchiez à votre perte, vous étiez entre la vie et la mort. Encore un instant et les flots de la tentation se déchaînant une dernière fois contre vous allaient entraîner votre vertu dans Tabîme du vice* Tout à coup un éclair a sillonné le ciel de votre âme, un mouvement soudain a fait tressaillir votre
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cœur. Qu'était-ce que cela? Que se passait-il en vous ? D'où venait cet éclair, cette émotion subite? Comment se fait-il que votre tête se détourne, que votre main s'arrête, que votre cœur se calme et s'apaise? Qui est-ce qui vous avait touché? C'est Dieu qui dans l'obscurité de l'orage illuminait votre âme. Dieu qui posait la main sur votre cœur, Dieu qui vous sauvait du naufrage. Alors, éclairé par cette lumière, ranimé par cette force divine, vous avez repris courageusement le chemin de la vertu; et dans cet instant-là, dans cet instant solennel pour vos destinées, Tenfer comptait une victime de moins et le ciel célébrait une victoire de plus.
Voilà, mes frères, la puissance de la grâce. Si l'histoire du cœur humain, depuis six mille ans, offre un témoignage irrécusable de notre infirmité, elle est aussi une preuve éclatante des triomphes de la grâce. C'est à ce secours divin, distribué dans la mesure de nos besoins, que
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