LE BONHEUR
DE
Ju(jum meuin suave est et onus meuin levé.
Mon joug est doux et mon fardeau léger.
(S. Matthieu, XI, 30.)
Sire,
Ce n'est pas ainsi que le monde envisage d'ordinaire la vie chrétienne. A l'entendre, le sacrifice que demande l'Évangile est amer, et les devoirs qu'il impose sont pénibles. Et de prime abord, je l'avoue, les paroles que je viens de répéter ne laissent pas d'exciter l'étonnement ; car enfin il semble dur de renoncer à soi-même, de combattre ses passions, de les soumettre à l'empire de la loi et de
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ramener une volonté rebelle sous le joug de l'obéissance. Ce fardeau paraît lourd à porter, et Ton conçoit que Thomme, trompé par de fausses apparences, ne comprenne pas toujours ce qu'il y a de douceur et de suavité dans le service de Dieu,
Mais réternelle sagesse n'a pas pu se méprendre sur les vraies conditions du bonheur. En disant que son joug est doux et son fardeau léger, Jésus-Christ a voulu nous enseigner que la pratique de la vertu, toute difiicile qu'elle est dans les commencements, devient une source de félicité à mesure qu'on s'y exerce et qu'on en prend l'habitude ; car, disait l'apôtre saint Paul en commentant les paroles du Maître, « toute discipline semble, dans le principe , donner de la tristesse plutôt que de la joie ; mais ceux qui s'y seront accoutumés, recueilleront en paix des fruits de justice (1). ^
(i) AuxHébr., X!I, 14.
Il en est de la vertu comme de la science : les racines en sont amères, mais le fruit en est doux à cueillir et à goûter. Non , il n'est pas possible que le véritable bonheur se trouve dans la violation de l'ordre et dans la transgression de la loi : seule, la religion peut nous le procurer, en renversant les obstacles qui le détruisent, et en multipliant les moyens qui le font naître. C'est ce que j'ai dessein d'établir dans ce discours.
L'homme aspire invinciblement au bonheur : c'est une loi de son être. Tant qu'il n'est pas heureux, il s'inquiète, il s'agite, il souffre, jusqu'à ce qu'il ait trouvé de quoi assurer son repos et combler ses désirs. Quand le riche, dont parle Jésus-Christ dans l'évangile de saint Luc, veut régler l'avenir, voici le discours
qu'il se tient à lui-même : « J'abattrai mes greniers, et j'en bâtirai de plus grands ; j'y rassemblerai mes fruits et mes biens, et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour un grand nombre d'années, repose-toi, mange, bois, et réjouis-toi : r^quiesce^ comede, bibe, epulare{i), » Il cherchait le bonheur. Quand le roi de Babylone se nourrissait des chimères qu'enfantait son orgueil, il disait dans son cœur: « Je monterai au plus haut des cieux, j'établirai mon trône au-dessus des astres, je me reposerai près de l'aquilon, sur la montagne du Testament, je m'élèverai par-delà les nues, je serai semblable au Très -Haut : Similis ero AUissimo (2). » Il cherchait le bonheur. Car tous, tant que nous sommes, grands ou petits, riches et pauvres, nous voulons être heureux , quoi qu'il en coûte, et notre vie entière se passe en efforts
(1) s. Luc, Xir, 19.
(2) Isaïe,. XIV, 13, 14.
pour découvrir la route qui mène à la félicité. Mais, si tous les hommes cherchent le bonheur, comment donc se fait-il qu'il y en ait si peu qui le trouvent ? Job disait de la sagesse : « Où pourrai-je la rencontrer ? Qui est-ce qui m'indiquera son séjour ? L'homme ignore son prix ; elle n'habite pas la terre des vivants. L'abîme dit : elle n'est pas en moi ; et la mer : je ne la connais pas. On ne l'achète pas au poids de Tor ; on ne l'obtient pas pour l'argent
le plus pur L'enfer et la mort ont dit : nous
en avons entendu parler ; Dieu seul connaît ses voies et sait où elle est (1). » Ce que Job disait de la sagesse, tous les échos du monde l'ont répété du bonheur ; et si l'histoire du genre humain, depuis six mille ans, est remplie des efforts de ceux qui le cherchent, elle est pleine aussi des gémissements de ceux qui ne l'ont pas trouvé.
(1) Job, XXVIII, 12 eJt ss.
88 QUATRIÈME DIMANCÎHE DE CAREME
D'où vient cela, mes frères? Saint Augustin nous en donne la raison. Il est vrai, dit le grand docteur, que tous les hommes désirent le bonheur, omnis homo gaudere desideraty mais tous ne le cherchent pas là où on peut le trouver, 5^â^ non omnesibi quœrunl iibi oportet inquin(i). Car les deux éléments de la félicité sont la paix et le contentement; or, la plupart des hommes s'attachent précisément à ce qui les trouble et à ce qui ne saurait les satisfaire.
Quand je dis que la paix est le premier élément du bonheur, j'entends par là cette paix intérieure sans laquelle tous les biens du dehors ne sont qu'illusion et mensonge ; cette paix de l'âme qui résulte du bon accord de ses puissances et de leur juste équilibre ; cette paix morale que procure la conscience du devoir accompU; cette paix divine que le Saint-Esprit
(1) Serm, 30 de sanclis.
répand dans un cœur 'pur, et qui dépasse le sens humain (1) ; celte paix enfin dont Jésus- Christ disait à ses apôtres : je [vous laisse la paix, je vous donne ma paix, non pas telle que le monde prétend vous la donner, car la véritable paix est en dehors de son pouvoir. Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de votre a me (2).
Oui, le monde ne peut pas nous donner cette paix intérieure qui est une condition essentielle de la vraie félicité. Et par le monde Jésus-Christ désigne ici les puissances du mal, les passions déréglées. Car qu'y a-t-il de plus destructeur de la paix que ces tempêtes de rame qui la troublent, qui l'agitent , qui la bouleversent de fond en comble, qui la ballottent en mille sens divers, qui Tentraînent ou la font flotter au gré de tous les désirs et à la
(1) Ép. aux Philippiens, lY, 7.
(2) S. Jean, XIV, 27. — S. Matthieu, XI, 29.
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merci de tous les caprices; qui la tiennent suspendue entre Tespérance et la crainte, entre le succès et la déception; qui la font passer tour à tour par les déchirements de la haine et de la jalousie ; qui font d'elle comme une mer tumultueuse, dont les flots irrités se soulèvent, s'entrechoquent, se brisent, et qui enfin, au terme de cette existence tourmentée, ne lui laissent après tant d'inquiétudes , de soucis, de tiraillements, que le dégoût de la vie et le châtiment du remords ?
Est-ce là le calme, le repos, la paix ? Autant vaudrait appeler la nuit le jour, et prendre les ténèbres pour la lumière. Non, dit saint Augustin, la paix de l'âme, c'est la tranquillité dans f ordre j car là oii règne le désordre, il y a le trouble, el, par suite, le malaise, le tourment. Ah ! si vous voulez voir l'image de la paix , regardez cette âme dont la Religion dirige et modère les mouvements. Les sens pacifiés y obéissent sans murmure à la loi de
l'esprit. Là, point de ces transports violents qui enlèvent à l'homme jusqu'au sentiment de lui-même ; là point de ces sourdes inquiétudes qui entretiennent l'agitation. Toute révolte y est comprimée aussitôt qu'elle éclate; chaque vice y est étouffé dans son germe. Éclairé par la foi, le chrétien n'oublie pas qu'il en est des passions comme des vents de la mer, funestes à qui cède à leurs efforts, utiles à qui sait enchaîner leur fureur. Aussi, rien n'altère cette sérénité d'une âme qui est parvenue à réduire toutes ses puissances sous l'empire du deyoir. Comme le voyageur qui, du haut d'une montagne, contemple avec calme l'orage qu'il entend gronder à ses pieds, le disciple de l'Évangile se tient dans cette haute partie de lui-même où n'arrivent pas les perturbations du vice. Le souffle du mal a beau effleurer la surface de son ame, il n'en trouble pas le fond ; car tant que l'ordre intérieur subsiste, tout est paisible au mUieu d'elle, et son repos est assuré : fac-
tus est in pace lociis ejus et habitatio ejus in Sion (1).
Sans doute, mes frères, les passions déréglées, elles aussi, cherchent à se créer une paix apparente , car l'homme n'a de bonheur qu'à la condition d'être en paix avec lui-même. Mais , comme disait le prophète , elles ne trouvent pas le chemin de la paix, viam pacis non cognoverunt ; elles appellent de ce nom ce qui ne le mérite pas, dicentes pax et non erat pax ; le trouble et le chagrin sont dans toutes leurs voies, contrilio et in félicitas in viis eorum (2). Car cette tranquiUité de l'âme que les passions désordonnées voudraient se procurer, elles la demandent à l'ivresse des plaisirs, à l'étourdissement des joies du monde ; elies s'efforcent de fatiguer le sens moral, de l'émousser peu à peu pour endormir la conscience et s'épargner ainsi ses reproches ou ses
(l) Psaume LXXV, 2.
^2) Psaume XÎV, 7. — Térémie, VI, 14.
protestations. Mais en vain : la conscience peut s'assoupir et sommeiller quelque temps ; elle ne dort jamais d'un sommeil éternel. Elle se réveille tôt ou tard, plus menaçante qu'auparavant : elle attend pour cela le silence des passions, l'heure de la déception ou du dégoûl, et se dressant devant le vice avec la sainte autorité que Dieu lui a donnée, elle détruit cette fausse sécurité où l'on se croyait pour toujours à l'abri du remords. Oui, c'est inutilement que nous voudrions pouvoir nous aveugler nous-mêmes, appeler bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien, imaginer des prétextes pour justifier les égarements du cœur, et colorer d'un nom spécieux des entraînements coupables : ce mirage trompeur n'a qu'un temps. Il arrive un moment où l'illusion se dissipe, où la conscience reprend ses droits ; où les sens, las de nous perdre, nous font, malgré eux, sentir la raison ; où la vertu méprisée se venge par le remords des outrages qu'elle a reçus.
Oi QIATRIÈ3IE DIMA.NCHIi DE CVHÈME
Car, dit saint Augustin, c'est une loi invariable de la justice divine , que le désordre du cœur en soit le châtiment, lit sua sibi pœiui sit ornnis animus inordinatiis.
Et maintenant, mes frères, en regard de ces vies troublées, déchirées par les inquiétudes de la conscience, mettez la vie chrétienne, et jugez de quel côté se trouve la véritable paix et, par suite^ le bonheur. On se plaît à répéter que Texistence du chrétien est triste, sévère, pleine d'amertume et de privations; on aime à se figurer la piété, comme disait Montaigne de la vertu des philosophes , « sur un rocher, à Técart, parmi des ronces^ vrai fantôme à effrayer les gens. » Non, telle n'est pas la condition que rÉvangile fait à ses disciples : il ne leur interdit aucune joie légitime. Sans doute, le chrétien éloigne ses lèvres de cette coupe empoisonnée du vice, dont le bord semble recouvert de miel, mais qui ne renferme au dedans qu'un breuvage amer. Il compare les
jouissances que promettent les passions déréglées à ces fruits qui éblouissent la vue et dont les couleurs éclatantes cachent le ver qui les ronge. Il sait que le plaisir coupable, en s'enfuyant, renvoie un trait qui, comme la flèche du Parthe, déchire le cœur qu'il laisse sanglant et désespéré. Mais en échange de ces fausses délectations, quelle source de félicité pour lui que ces joies de l'âme auprès desquelles tous les plaisirs du monde paraissent fades et insipides; cette allégresse spirituelle, ces douces émotions qui accompagnent et qui suivent la pratique du devoir; ces jouissances morales, ces consolations intimes que Ton goûte à faire le bien ; ce calme délicieux d'une conscience qui peut se rendre le témoignage qu'elle est dans l'ordre établi de Dieu, déhces que le Sage appelle un éternel festin, secura mens juge convivium [\) ; cette confiance
(1) Proverbes, XV, 15.
filiale d'un homme qui , tranquille sur son passé, peut envisager l'avenir d'un œil serein; cette paix, enfin, cette paix inaltérable qui fait participer le cœur humain h l'immutabilité même de Dieu. Si le bonheur est quelque part sur la terre, il doit se trouver dans une âme qui retrace si fidèlement l'image de la félicité céleste.
Aussi je ne m'étonne plus que le prophète invite les justes à se réjouir dans le Seigneur, eœullate justi in Domino (I) ; que saint Paul ait écrit aux premiers fidèles : Soyez toujours dans la joie en notre Seigneur, je vous le dis encore une fois, soyez dans la joie : Gaudete in Domino semper, iterum dico gaudete (2) ; que le Sauveur ait dit à ses disciples : Votre joie sera parfaite et personne ne pourra vous la ravir (3). Je ne m'étonne plus que TÉglise,
(1) Psaume XXXII, 1.
(2) Ep. aux Philippieiis, IV, 4.
(3) S. Jean, XVI, 22, 24.
Lt BONHErU DE LA VIE CHRÉTIENNE OÎ
au milieu des tristesses de la pénitence, commence Toflice de ce jour par un appel à la joie : Icetare^ réjouissez-vous ! Je ne m'étonne plus que cette joie dont parle TÉvangile ait rayonné sur le front de tous les saints, au milieu de leurs souffrances même, dans leurs sacrifices volontaires, à travers les épreuves et les accidents de la vie : ils possédaient ce qui constitue le vrai bonheur, la paix de l'âme, et avec la paix, le contentement, qui est la deuxième condition de la félicité.
H en est du contentement comme de la paix t tous les hommes le cherchent, et il en est peu qui le trouvent; car pour être véritablement satisfaite, l'âme humaine a besoin de posséder un bien qui comble ses désirs. Or, en dehors de la Religion, il n'y a rien qui puisse la rassasier.
Que les choses de la terre soient impuissantes à satisfaire Tame humaine, l'expérience le proclame plus haut que tous les discours. Et qui donc n'a pas senti cette insuffisance des biens du monde à remplir son cœur? Qui donc une fois arrivé à la possession de ce qu'il désirait, ne s'est pas dit à soi-même : ce n'est pas ce que j'attendais, je me suis trompé ? Qui donc ne conçoit pas au-dessus de la réalité un idéal qu'il poursuit toujours sans l'atteindre jamais? Et cette aspiration indéfinie vers quelque chose de plus grand, de plus beau, de plus pur, ne prouve-t-elle pas, comme disait saint Bernard, que les objets périssables peuvent bien occuper notre âme, mais non la remplir, occupari potest, rcpleri non potest; qu'ils sont capables de l'enfler, mais non de la ras.-asier ; inflari potest, saiiarï non potest (1) ? Tel travaille sans cesse à élargir autour de lui le cercle de la posses-
(1) s. Bernard, sufter Mallh., XIX, 27.
LE BOiNHElR UE LA VIE CIIUÉTIEMNE 99
sion ; tout cela le laissera vide, dit le Sage, non implebitur pecuniâ (1); ses désirs croissant avec le succès se presseront dans son cœur comme les flots de la mer dont chacun pousse celui qui le précède et fait place à celui qui le suit. Tel autre croit apercevoir le contentement au bout d'une dignité qu'il convoite : à peine Ta-t-il obtenue que son esprit caresse de nouveaux rêves. C'est l'histoire de Charles- Quint, prenant pour devise à seize ans : « Plus loin ; » .et à trente ans : « Plus loin encore. » Tel enfin s'imagine qu'il pourra se satisfaire en multipliant les jouissances matérielles. Vaine illusion! Lassus adhuc suit, dit le prophète, et anima ejus vacua est (2) ; les jouissances irriteront ses désirs, bien loin de les calmer : elles le laisseront affamé au milieu d'une abondance stérile, car chaque aliment qu'il donne à ses passions est un feu qui l'embrase. « J'ai
(1) Eccléoiaste, V, 9.
^2) Isaïe, XXIX, 8.
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tout été, s'écriait Septinie Sévère, parvenu des derniers rangs de la milice à l'empire du monde, et j'ai vu que tout cela ne suffît point, omnia fui, et vicli quia ni/iil expedit (4). » Vanité des vanités, répétait Salomon, après avoir épuisé jusqu'à la lie la coupe du plaisir, et tout n'est que vanité en dehors de Dieu (2) ! L'homme tourmenté par la soif du bonheur, promène ses inquiétudes à travers la création tout entière * il va tour à tour de la science à la gloire, de la richesse au plaisir, toujours haletant, toujours altéré, jamais content, jamais satisfait, jusqu'à ce qu'il se repose dans l'infini lui-même, dans le véritable bien de son âme, c'est-à-dire en Dieu.
Et la raison en est toute simple. Dieu nous a créés pour lui, dit saint Augustin, fecisti nos ad te (3); il nous a imprimé un mouvement
(1) JElii Spurliani Severus^ XVIII.
(2) Ecclésiaste, î^ 2 dt 5Si
(3) Confe^s., 1. I, c. 1.
naturel qui porte notre âme vers lui, comme vers son centre et sa fin, de telle sorte que, pour être heureuse, elle a besoin de se reposer en . Dieu. Détournez Taiguille aimantée du point invariable qui l'attire, elle s'agite, elle oscille, jusqu'à ce qu'elle ait repris sa direction naturelle. Il en est ainsi de notre cœur. De là ce vide qu'il éprouve lorsqu'il s'éloigne de Dieu : de là cette faim, cette soif spirituelle qui ne saurait être apaisée que par le don de la divinité elle-même. Tout autre don ne le rassasie point. L'univers tout entier se renfermerait dans notre âme, avec ses biens et ses trésors, que ce vide ne serait pas comblé, parce qu'au delà de ce que nous posséderions, notre œil apercevrait toujours le souverain bien, l'infinie beauté, et qu'ainsi reculant sans cesse les bornes de nos désirs, nous n'arriverions jamais au cont'entement, comme l'artiste qui désespère de réaliser l'idéal qu'il a entrevu dans le miroir de sa pensée. A moins de posséder Dieu dans son sein,
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de le sentir près de lui, avec lui, en lui, Thomme prolonge, sans pouvoir le dissiper, cet inexorable ennui, qui, comme disait Bossuet, fait le fond de son existence et qui témoigne également de sa grandeur; car c'est la gloire de l'âme humaine que rien de créé ne puisse la satisfaire et qu'il ne faille rien moins pour la remplir que Dieu lui-même : ut a te solo et a nuUo alio possit impleri (t).
C'est pourquoi Notre Seigneur Jésus-Christ disait à la Samaritaine : « Quiconque boit de l'eau que vous demandez sera toujours altéré, mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai. n'aura jamais soif (2) ; » et à ses disciples : « Je suis le pain de vie ; celui qui vient à moi ne sera plus affamé (3). » Car tandis que les choses de la terre ne sauraient ni apaiser la faim, ni étancher la soif d'un homme qui est
(1) s. Augustin^ HoUloques, c. IIL
(2) S. Jean, IV, 13.
(3) S. Jean^ VI, 35*
LE BONHEUR DE LA VIE CHRÉTIEîîNE lOIS
créé pour le ciel, la grâce divine nourrira son âme du pain de vie ; cibabit illum pane vitœ ; elle l'abreuvera de Teau de la sagesse, aqua sapientiœ polabù illum (1). Ceux-là donc sont heureux qui ont faim et soif de la justice, parce qu eux seuls seront rassasiés , quoniam ipsi saturabuniur (2).
A la vérité, ce rassasiement complet de Tâme n'est réservé qu'à la vie future, car c'est là seulement que nous posséderons Dieu dans la plénitude de ses dons. « Je serai pleinement rassasié, s'écriait le psalmiste, quand je verrai Dieu dans sa gloire : » Satiabor^ cum appartient gloria tua [3)» Mais, déjà sur cette terre, la Religion nous procure ces divines satisfactions dans la mesure de nos besoins. Grâce à elle, nous possédons Dieu par la foi qui, nourrissant notre esprit du pain de la vérité, nous
(1) Eccli., XV, 3.
(2) S. Matthieu, V, (5.
(3) Psaume XVI, 15,
104 QlATHIÈMlî DIMAXIHE DE CARKMi:
fait découvrir les perfections divines dans le miroir où elles se reflètent. Nous le possédons en espérance, et ces joies de l'espérance s' ajoutant aux lumières de la foi calment Timpatience de nos désirs par la confiance que nous avons d'en atteindre l'objet. Nous le possédons par la charité qui est la vie de Dieu en nous et l'effasion de l'Esprit saint dans notre âme. Par ce commerce vivant, par cette union intime de l'homme avec Dieu, la Religion nous donne un avant-goût de la félicité céleste; elle nous fait sentir par anticipation ce qu'il y a de douceur dans les déhces réservées aux élus. Pour apaiser cette soif de bonheur que les créatures ne peuvent éteindre, elle ouvre devant nous ces sources d'eau vive qui jaillissent pour la vie éternelle, ces canaux de la grâce qui, sous le nom de sacrements, versent l'abondance dans notre âme et font de cette terre aride comme un jardin bien arrosé, selon l'expression de l'Écriture, quasi hortus
irriguus (1). A ceux qui doutent de ces effets merveilleux de la vie chrétienne, elle dit . Goûtez et voyez, gustate et videle (2) ; commencez à en faire l'expérience et jugez vous-mêmes si votre cœur, dilaté par Tamour divin, ne trouvera pas le bonheur qu'il demandait vainement aux choses de la terre. Enfin, pour assurer le contentement de l'homme et mettre le comble à ses désirs, la Religion lui ménage ici-bas une satisfaction suprême. Après nous avoir communiqué sa lumière et sa force, sa grâce et sa vie, Jésus- Christ se donne lui-même tout entier à notre âme, et ce don mystérieux de la divinité est la source la plus élevée de la félicité humaine. Ah ! c'est quand le chrétien se lève de cette table eucharistique oii il s'était assis l'hôte et le convive de Dieu, lorsqu'il vient d'approcher ses lèvres de ce breuvage spirituel, qu'il s'est nourri de ce pain de la vie divine et qu'il possède, au
{!) Jérémie, XXXI, 12.
(2) Psaume XXX I II,
dedans de lui-même, le souverain bien, auprès duquel tous les biens du monde ne sont que cendre et poussière, c'est alors que ses désirs sont satisfaits, que le vide de son cœur est comblé, que son âme est rassasiée autant qu'elle peut l'être sur cette terre, et qu'il sent toute la vérité de ces paroles du divin Maître : Mon joug est doux et mon fardeau léger, jugum meum suave est et onus meum levé, • Ce qui fait le bonheur de chaque homme, en particulier, assure également la félicité des peuples. Quand la paix et le contentement régnent au fond des âmes, rien ne trouble les nations dans le cours de leurs destinées providentielles. Donc, c'est les rendre heureuses, que de travailler à leur perfection religieuse et morale.
Sire, dans une circonstance mémorable, Votre Majesté a laissé tomber de ses lèvres une parole qui est restée gravée au fond de nos cœurs « Je veux conquérir à la reli2;ion et à la morale
cette partie encore si nombreuse de la population qui, au milieu d'un pays de foi et de croyance, connait à peine les préceptes du Christ (1). » En parlant de la sorte, Votre Majesté s'inspirait des véritables intérêts du pays dont la Providence lut a confié la direction.
Conquérir un peuple à la religion et à la morale, c'est le conduire au bonheur. Quand la loi évangélique régit les consciences, et que l'Église exerce sur elles son influence légitime, lés éléments de désordre ne tardent pas à disparaître du milieu d'une société. Lorsqu'on particulier cette grande loi du Dimanche, sans l'observ^ation de laquelle il n'y a pour un peuple ni vie religieuse ni dignité morale, lorsque, disje, cette loi fondamentale obtient le respect de tous, alors les vraies sources de la féhcité s'ouvrent pour une nation. Sous l'action bienfaisante de la Religion, la fièvre des jouissances
(1) Discours prononcé à Bordeaux le 9 octobre 1852.
108 QUATRIÈME blMANCHE DE CAKÈME
matérielles se calme ; ces théories subversives qui s'agitent toujours, plus ou moins, dans le cœur des masses perdent leur attrait; les jalousies s'éteignent, les haines s'apaisent ; les peuples comprennent alors que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ; sans négliger les intérêts du temps, ils aspirent avec plus d'ardeur vers leurs destinées éternelles, vers ces biens de l'âme qui, seuls, peuvent les contenter pleinement. En se retrempant ainsi dans le sentiment de leur grandeur morale et dans la pensée de leur vocation divine, ils vérifient cette parole de l'apôtre, que la Religion a les promesses de la vie présente comme de la vie future, promissionem habens vîtœ quœ nutic est et futur œ (4).
Ainsi soit-il.
(1) l"^ épître à Timothée, IV, 8.
Venit filius hominis quxvere et sahmm facere quod perierat.
Le fils de l'homme est venu pour chercher et pour sauver oe qui était perdu.
fS. Luc, XLX, 10.)
Sire,
Bien que la Religion ait les promesses de la vie présente comme de la vie future, et qu'elle assure notre bonheur en nous procurant la paix et le contentement, l'homme, trompé par de fausses apparences, cherche souvent loin d'elle ce qu'il croit pouvoir le rendre heureux. Soit que le joug de la foi pèse à sa raison éprise d'elle-même, soit que son cœur,
dominé par Tamour des plaisirs, demande aux créatures une satisfaction qu'elles ne peuvent lui donner, soit enfin que son activité inquiète s'épuise dans la recherche désordonnée des biens de ce monde, ses chutes se multiplient avec les occasions qu'il n'a pas sa éviter. Et lorsque, rentrant en lui-même, il repasse dans le trouble de sa conscience les années de son pèlerinage ici-bas, à la vue de cette chaîne d'infidélités qui se déroule devant lui, il peut se demander avec effroi si la bonté divine fera taire la justice, et si, après des fautes tant de fois répétées, il lui est permis encore d'espérer le pardon.
Mais le fils de l'homme est venu pour chercher et pour sauver ce qui était perdu. La mission de Jésus-Christ sur la terre a été une mission de clémence et de miséricorde. Car, disait-il lui-même pour définir son ministère : Je suis venu appeler les pécheurs plutôt que les justes; et ce ne sont pas ceux qui se portent