I.E RKTOIH A Ollil Ho
bien, mais les malades qui ont besoin du médecin (1). C'est pourquoi il n'oublie rien dans l'Evangile pour inspirer la confiance aux pécheurs. Il s'assied à leur table et converse avec eux. Quand ses disciples s'en étonnent et que les pharisiens s'en irritent, il se compare au bon pasteur qui court après la brebis perdue, et qui, rayant retrouvée, la place tout joyeux sur ses épaules pour la ramener au bercail. Et enfin, dans cette parabole si touchante de Tenfant prodigue, il se représente sous l'image d'un père qui accueille avec tendresse le coupable repentant. C'est sur ce drame évangélique que je viens appeler votre bienveillante attention, parce qu'il nous montre, sous la forme d'un récit tout saisissant de vérité, comment s'opère le retour de l'âme à Dieu.
(1) s. :\huiliieu, LX, 12, 13.
il4 DIMANCHE DE LA PASâlON
Si la bonté de Dieu éclate quelque pari, c'est dans la conduite qu'il tient à l'égard du pécheur. Non seulement il ne le rebute point, mais au fond de l'abîme où le vice Ta entraîné, il lui tend une main secourable, et l'attirant doucement par le charme victorieux de la grâce, il lui rend son amitié en retour des deux choses les plus simples et les plus faciles que l'on puisse concevoir, le repentir et l'aveu.
« Un homme, dit Noire Seigneur, avait deux fils. Et le plus jeune des deux dit à son père : Mon père, donnez-moi la portion d'héritage qui doit me revenir. Et le père leur fit le partage de son bien. Et peu de jours après le plus jeune des fils ayant réuni tout ce qu'il avait, partit pour une terre lointaine, oli il dissipa son bien en vivant dans le désordre. »
Voilà, mes frères, l'image du pécheur. Il prend, lui aussi, la part qui lui est échue dans la distribution des biens de la Providence, et se détournant de Dieu, il s'en va au loin, in regionem longinquairij pour dissiper ce divin patrimoine dans Tinsouciance d'une vie déréglée. Il quitte rÉgHse, cette maison paternelle du chrétien ; ou du moins s'il ne cesse pas de lui appartenir de nom, il s'éloigne peu à peu de ses chaires, de ses autels, de ses tribunaux. Il déserte ce foyer domestique où il avait puisé le lait de la doctrine, où son âme s'était abreuvée tant de fois aux sources de la grâce, où sa jeunesse s'écoulait dans les joies pures de l'innocence, peregrè profectus est. Et alors, comme l'enfant prodigue, sur cette terre étrangère où le péché le retient, il consume les dons de Dieu dans l'oubli du devoir. Il voit s'altérer en lui, sinon se perdre entièrement, la pureté du cœur, la déhcatesse de la conscience, le respect du corps, la vigueur et l'énergie pour le bien ,
116 DlAlAM.lli: DE LA PASSION
toutes ces grandes choses qui font la richesse de rame et l'apanage du chrétien. Heureux si la foi, ensevehe sous ces ruines, se conserve au miheu d'elles comme une étincelle divine qui pourra se raviver plus tard au souille de la grâce !
Car Dieu n'abandonne pas le pécheur qui
s'est séparé de lui. Lors même que nous le
payons d'ingratitude, il reste toujours notre
Père, Pater noster! Et d'abord, la première
marque de tendresse qu'il nous donne, c'est de
ne pas permettre que nous puissions trouver le
bonheur en dehors de lui. « Quand l'enfant
prodigue, dit Jésus-Christ, eut dépensé tout
ce qu'il possédait, une grande famine survint
dans ce pays-là, et il finit par se trouver dans
l'indigence. » Tel est l'état de l'âme que le
péché a détachée de Dieu. A mesure qu'elle se
remplit de l'amour des créatures, il se fait en
elle ce vide indéiinissable dont nous parlions
dimanche dernier, et que rien d'humain ne
saurait combler. Pour apaiser cette faim spirituelle, elle a beau s'attacher à un maître, comme- ce fils dévoyé, à Tune de ces passions dominantes qui l'asservissent et la dégradent, qui la rassasient d'opprobres et lui font désirer pour sa nourriture des aliments indignes d'elle, le sentiment de sa détresse va toujours croissant avec les humiliations qu'elle subit, et la famine se prolonge sur celte terre stérile où le vice ne parvient à récolter que l'infortune et l'ignominie.
Mais Dieu sait tirer le bien du mal, et sa miséricorde trouve de quoi nous sauver dans ce qui nous avait perdus. Pour rompre un à un les Uens du péché, il attend que l'homme ait éprouvé par une triste expérience ce qu'il y a de dur et d'amer dans l'esclavage des passions. Alors s'accomplit le travail de la grâce. A la vue des misères qui l'accablent sur la terre étrangère, l'enfant prodigue rentre en luimême : il compare sa situation présente à son
118 DIMA>C11E UE LA l'ASSlON
ancien état; les souvenirs de la maison paternelle se réveillent dans son âme : « Combien de mercenaires dans la maison de mon père qui ont du pain en abondance, et moi je meurs ici de faim ! » Voilà le premier cri du pécheur qui retourne à Dieu. Du fond de sa détresse, il se reporte vers son passé ; il met en regard des joies avilissantes du vice les nobles jouissances de la vertu; il se rappelle les principes qu'il avait puisés au foyer de la famille, les jours bénis de son enfance où rien ne troublait la sérénité de son âme, ces années pendant lesquelles, docile à la voix de Dieu son père, aux leçons de l'Église sa mère, il goûtait les douceurs de cette paix ineffable que procure la Religion. Et maintenant, le voilà retenu dans des chaînes qu'il s'est forgées de sa propre main, esclave d'une chair rebelle qu'il n'a pas su dompter, en proie aux agitations d'une âme qui lui redemande un repos et une dignité qu'elle n'a plus, sans confiance dans le passé,
LE HETOIU A DIEl 119
sans espérance pour l'avenir. Eh quoi! s'écriait saint Augustin dans cette situation douloureuse, les ignorants se lèvent et ravissent le royaume de Dieu, snrgunt indocti et rapiunt regmini Deiy et nous, avec toute notre science, nous nous laissons enfoncer dans l'abîme, demcrgimiir in profimdum fi). Non, je me lèverai à mon tour et j'irai vers mon père, siirgam et ibo ad pairevi meum; car Dieu est la bonté même, et une larme de repentir suffira pour toucher son cœur et obtenir le pardon.
Oui, une larme de repentir. Ah! mes frères, qui nous dira quel est devant Dieu le prix d'une larme, ce qu'il y a dans ce don mystérieux d'efficace et de fécondité? Même dans l'ordre naturel, que ne peut l'homme avec une larme? Avec une larme il attendrit ce qu'il y a de plus dur, il désarme ce qu'il y a de plus cruel, il renverse ce qu'il y a de plus fort. Lui
(1) s. Augustin^ C'on/.^ 1. VlIT, c. G.
arracher une larme, c'est le subjuguer, c'est le vaincre; car les larmes, dit saint Augustin, sont le trésor de son cœur, le sang de son âme. Quand l'homme ne possède plus rien, qu'il est là debout sur le chemin de la vie, faible et misérable, aussi nu qu'il était sorti du sein de sa mère, il lui reste une ressource,' un bien, une puissance, il lui reste ses larmes. Les larmes sont le patrimoine du malheureux et la consolation du pauvre; elles sont également le refuge du pécheur. C'est en versant devant Dieu, dans le silence de son cœur, une goutte, une seule goutte de ce sang de son âme, que l'homme expie ses fautes et rachète son passé. Et comment Dieu n'aurait-il pas attaché le pardon à cette larme du cœur qui s'appelle le repentir? Nous-mêmes, mes frères, nous qui, à vrai dire, ne savons guère ce que c'est qu'aimer, nous qui aimons si peu, qui aimons à faux, nous dont le cœur est si étroit et si dur, ne voyonsnous pas néanmoins dans cette effusion de l'âme
une sorte d'expiation? Ne suffil-il pas d'une larme tombée de l'œil d\m homme, d'une parole de regret qui s'échappe de ses lèvres, d'un sentiment de douleur qui s'exprime sur son visage, pour enchaîner notre bras et refouler la vengeance au fond de notre âme? Si telle est la puissance du repentir sur le cœur de l'homme, voulez-vous mesurer toute l'étendue de son pouvoir sur le cœur de Dieu? Ne sortons pas de l'Évangile ; écoutez, mes frères :
Un jour, sur une coUine de l'Orient, deux croix s'élevaient, deux croix de suppliciés. Sur Tune de ces deux croix, il y avait le vice, il y avait le crime, il y avait l'ignominie ; sur Tau* tre, il y avait la vertu, l'innocence, la sainteté. Donc, au milieu de leurs communes souffrances, le coupable se tourna vers l'innocent et il lui dit, le visage baigné de larmes : « Oh toi, tu souffres injustement ; pour moi je n'ai que ce que je mérite. Toutefois, souviens-toi de moi lorsque tu seras arrivé dans ton royaume. »
Telle fut la prière de cet homme qui, à ce moment suprême, reculant d'effroi devant un passé formidable, cherchait dans le repentir une larme pour l'effacer; et à ce cri douloureux de la dernière heure, on vit l'innocent pencher vers le criminel sa tête adorable, et le regardant de ce regard dont la divine séduction allait jeter l'humanité au pied de sa croix, il dit, lui qui était Dieu, il dit à cet homme qui n'avait été qu'un scélérat, et dont le repentir venait de faire un saint, il lui dit cette parole d'ineffable tendresse : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui même tu seras avec moi dans le Paradis (1j. » Voilà ce qu'obtient le repentir vrai et sincère. Oui, j'aime à le dire, j'aime à le répéter, car c'est le grand mot, c'est le beau mot de mon ministère, il y a dans ces larmes du cœur, dans ces sanglots d'une âme broyée par la douleur, il y a dans le déchirement d'une poitrine qui
(1, s. Luc, XXIIT, 43.
LE UETOUK A DIEU 123
jette vers le ciel ce cri de la pénitence, nos giiidem juste patimiir, il y a dans ce châtiment moral que l'homme s'inflige à lui-même, une force d'expiation souveraine et illimitée. Le monde païen ne comprenait que faiblement cette puissance divine du repentir : il avait ses / fautes irrémissibles, ses remords sans espérance , ses larmes sans pardon ; il avait ses dévoués à la vengeance du ciel. iMais nous, mes frères, qui tenons entre nos mains l'Evangile, ce code du repentir ; nous qui depuis Madeleine arrosant de ses larmes les pieds de Jésus-Christ jusqu'à Pierre pleurant au sortir du prétoire ori il a renié son maître, voyons à chaque page le repentir couronné par le pardon, si coupables que nous puissions être, nous savons que le désespoir est la négation même de l'œuvre de Jésus-Christ, parce que le Fils de l'homme est venu pour chercher et pour sauver ce qui était perdu, venu Filins hominis quœrere et salvum facere quod perierat.
Le repentir était entré dans l'âme de l'enfant prodigue avec le sentiment de sa misère. Dès lors il se lève, il dit adieu à cette terre étrangère oii il n'avait trouvé que la honte et la servitude, pour aller redemander à la maison paternelle la liberté de son âme et l'honneur de ses jeunes années. Mais déjà, dit Jésus- Christ, le père l'avait prévenu en courant à sa rencontre. Sans doute, comme la mère de Tobie, ne voyant pas revenir ce fils qu'il croyait perdu, il avait coutume de s'asseoir le long du chemin les yeux tournés vers le point oii il l'avait vu disparaître pour la dernière fois. Enfin, il l'aperçoit de loin, cum adkuc longe esset; il l'a reconnu par un effet de ce pressentiment du cœur d'un père, qui ne trompe
presque jamais; et volant vers lui, il se jette à son cou et l'embrasse. Touchante image de la conduite de Dieu à Tégard du pécheur ! « Personne n'est père comme Dieu , s'écriait Tertullien, » tam pater nemo, tant pins nemo (1 ) . Nous sommes encore à une grande distance de lui, et déjà il nous regarde : il a surpris ce désir d'une vie meilleure, qui germe dans notre cœur, ce premier mouvement d'une âme qui cherche à rompre avec le vice ; il a vu cette main qui vient de verser dans le sein du pauvre une aumône secrète ; il a entendu celte prière que commencent à murmurer des lèvres qui ne s'étaient plus ouvertes depuis longtemps pour bénir son nom, cum adhuc longe esset ; et alors, pour hâter le retour de l'âme, il va, je ne dis pas assez, il court au-devant d'elle, la prévient par sa grâce, l'inonde de sa lumière et la pénètre de son amour. Ah ! c'est avec
(1) De Pœnitentià, c. viii.
raison que rÉcriture sainte ne trouve pas dans l'amour d'un père ni dans la tendresse d'une mère, des images assez énergiques pour dépeindre la bonté de Dieu. Un jour saint Louis demandait au sire de Joinville : Qu'est-ce que Dieu? « C'est, lui répondit le brave chevalier dans son langage gracieux et naïf, c'est si bonne chose que meilleure ne peut être (1). » Un philosophe eût sans doute employé des termes plus scientifiques; mais rien ne vaut cette réponse d'un homme de foi, d'un homme de cœur qui comprend que le pardon est la marque suprême de la bonté, et qui trouve dans la miséricorde de Dieu la vraie mesure de sa grandeur.
Or, la bonté divine demande à être payée de retour. Assurément, le repentir prépare la réconciliation par le changement qu'il opère dans l'âme du pécheur. Mais quand le repentir
(l) Mémoires de Joinville, 1. I, Ki.