s. Jean, xii
Si nous voulons arriver ù comprendre cette vérité, nous n'avons qu'à nous représenter ce qu'est le péché.
Dans chaque péché, il y a deux choses à distinguer : d'un coté, l'éloignement de Dieu, do l'autre, le penchant désordonné vers la créature. Dans tout péché, je me détourne de Dieu, en aimant la créature plus que hii. Mais dans cet amour déréglé de la créature, c'est toujours moi, et moi seulement (]uc j'ai en vue, mon plaisir, 771011 avantage, 77um honneur, en un mot 77ia satisfaction personnelle. Et quelque ditrérents que soient les péchés, en genre, en espèce, l'amour-propre est tonjours au fond de tous.
Que l'on consiilère seulement les sept péchés nommés péchés capitaux; sont-ils autre chose quo différentes formes d'un seul et même amour-propre?
Qu'est Y orgueil, sinon une complaisance désordonnée pour soi-même, une estime exagérée de sa propre personne, en un mot une attache déréglée à son moi; que ce soit une attache à son intelligence : alors ce sera un orgueil d'intelligence, de raison ou d'esprit ; que ce soit à sa volonli' propre : orgueil d'obstination; que ce soit à son honneur persoiuiel, à sa réput.ition, etc. : orgueil d'ambition, désir immodéré de gloire.
Et Vavai'ice, (ju'est-elle autre; chose qu'un amour déréglé de mes biens extérieurs qui, eux aussi, sont
comme une partie de moi-même, de mon avantage, de mes intérêts?
Et Vimpiireté, qii'est-elle, sinonun amour désordonné des jouissances défendues, des plaisirs des sens ? Donc, toujours amour-propre, toujours amour de soi.
Et encore l'e^zi'/e, cette tristesse ressentie à la vue du bien d'autrui, ou de son plus grand bien; non à cause du bien ou du plus grand bien du prochain en luimême, mais en tant qu'il est comparé avec le mien, et que je crois par cette comparaison , le mien abaissé, diminué et relégué dans l'ombre ? Cette tristesse jalouse n'est par conséquent rien autre chose qu'amourpropre.
De même la colère. Qu'est-ce qui cause en -moi ces mouvements violents et ces éclats de dépit ? Une offense de mon honneur, un dommage souffert dans ma propriété, l'un et l'autre réels ou imaginaires, un plaisir ravi, une jouissance troublée : cela suffit pour mettre mon cœur dans une si vive et si fiévreuse effervescence. S'il n'y avaitpas d'amour-propre, il n'y auraitpas de colère.
Il en est de même de la gourmandise.
Et prenons enfin le dernier des sept péchés capitaux, la paresse spirituelle. Pourquoi suis-je paresseux d'esprit, pourquoi si tiède dans l'exercice de mes devoirs religieux, pourquoi sans énergie et sans activité dans
MOHALE CHRÉTIENNE. 03
les choses qui concernent l'honneur de Dieu et le salut (le mon âme ? Parce que j'appréhende les fatigues, les incommodités attachées à son service et au travail qu'exige mon salut, parce que j'aime ainsi avec dérèglement mon propre repos, mes aises, en un mot, parce que je m'aime \Top moi-même.
On voit que tous les péchés, quels qu'ils soient, ne sont que des formes différentes de cet amour exagéré de soimême; enlevez l'amour-propre, ils disparaîtront tous. Ce qui met, hélas, mon salut en un danger si grand, c'est que cet amour-propre est très-profond eu moi ; il est soudé à mon être, et il se cache au plus infime de mon âme. Et cet ennemi de mon salut, le plus dangereux de tous, sans l'alliance duquel les autres ne pourraientrien, je Icporte toujours en moi, et de quelque coté que je me tourne, il me poursuis paitout. Prenez un miroiret hriscz-lc : chaque fragment, comme la glace entière, vous renvoie votre image. Il en est de même de l'amour-propre qui reparaît toujours en moi (juand je crois l'avoir hrisé, rompu mille fois et de mille côtés. Lorsque je me persuade avoir vaincu dans mon cœur wi mauvais penchant, un autre reprend vite saplace, voilà pourquoi, j'ose à peine espérer que l'égoïsmepuissejamais être étouffé en moi, et qu'il soit radicalement arraché de mon cœur. L\amour-proprc complètement réprimé, tué, ce serait la paix parfaite, paix à laquelle il est impossihle d'atteindre ici-bas. La
vertu se conserve beaucoup plus dans un combat continuel contre l' amour-propre. Et ce combat constant, sérieux et vaillant est le devoir qui m'est recommandé dans cette seconde partie de la sentence divine : « Celui qui hait son âme, la gardera pour la vie éternelle. » L'amour déréglé de soi-même fait les pécheurs; la haine de soi, c'est-à-dire le combat continuel, persévérant et courageux contre ce même amour immodéré, le vrai renoncement chrétien, voilà ce qui fait les saints; car la sainteté consiste dans l'amour du Dieu qui est la bonté et la sainteté mêmes. Mais mon cœur est créé pour l'amour, il doit aimer quelque chose ; l'amour est sa vie, le ressort qui le met en mouvement. Et ce cœur n'est pas simplement créé pour aimer Dieu, il a une tendance naturelle vers Dieu, et il ne peut en être détourné que par un penchant opposé qui l'attire vers soi-même. Et comme l'amour déréglé de soi-même est la mort de l'amour de Dieu, et que ce moi trop aimé est le mur qui sépare lame de Dieu; de même en sens inverse, la mort del'amour-propre est la vie de l'amour de Dieu, c'est-à-dire la sainteté. Combattre l'amour immodéré de soi-même c'est donc tendre à la sainteté, c'est chercher ce qui est du Christ, c'est imiter ses sentiments, c'est être son vrai disciple. Jésus- Christ lui-même revient toujours sur ce point, comme étant la condition essentielle pour être des siens, pour lui appartenir : « Celui qui veut être mon disciple, » dit-il,
MOHALE CHI'.KTIKNXE. 65
qu'il prenne sur lui la croix et qu'il se renonça lui même.t Qu'il reaonceàses5<?yz5, car ils sontcommelapork' de l'àme; qu'il mortifie ses y<?Woi:, afin qu'ils ne voient point les vanités du monde ; ses oreilles, pour qu'elles se détournent du sifflement du serpent, c'est-à-dire des discours des incrédules et des impies ; sa bouche, afin qu'elle ne parle que de ce qui honore Dieu et édifie le prochain ; son toucher, de sorte qu'il l'endurcisse contre la mollesse et les fausses jouissances défendues, comme aussi contre les peines et les difficultés attachées à la pratique de la vertu ; ses désirs, afin qu'ils ne l'cntraînent ni le fassent consentir an péché ; sa volonU', afin qu'elle ne veuille que ce que Dieu veuf, qu'elle le veuille avec persévérance et constance, vaillamment et héroïquement, ne pactisant jamais avec l'ennemi, jusqu'à ce (|uo la vie finisse, et avec elle, le combat.
Voilà la haine dt; soi^ le renoncement que Jésus-Christ demande de ses disciples, et voilà comment il a été réellement compris et exercé partons ses vrais disciples, par la brillante phalange de tous les saints, et souvent d'une mani«'re si dure et même si cruelle envers euxmêmes, (]ue l'on en est frappé d'élonnemeiit. Non point que Dieu prît joie et se complut dans ces privations si pénibles et ces tortures volontaires, ou rpie la vraie essence de la sairitet('' s'y trouvât. L'homme à son origine n'en avait [)as besoin, elles ne sont devenues nécessaires,
dans une certaine mesure^ que par le dérèglement du péché. Comme j'ai un esprit et une chair rebelles, — une chair qui ne veut pas obéira la loi de l'esprit, un esprit qui ne veut pas obéir à la loi de Dieu, la mortification, le renoncement à moi-même, me devient un moyen indispensable pour arriver à la félicité. J'y consens, ce mot de mortification paraît dur à l'homme sensuel; mais qu'il soit dur ou non, nul autre choix ne m'est permis. Ou bien je m'aime moi-même et je m'abandonne à tous mes désirs déréglés, à mes instincts mauvais, à mes curiosités; mais alors ]c perdrai mon âme et ma félicité; j'aurai des joies ici-bas, si joies il y a, mais dans l'autre vie j'aurai la peine éternelle; ou bien je me complais dans ce qui paraît dur à la nature, je combats le bon combat, je me hais moi-même; et alors je garderai mon âme, je serai un disciple de Jésus-Christ, et les courtes souffrances de cette vie me procureront des joies surabondantes et éternelles La doctrine chrétienne ne me montre aucune autre alternative.
Cependant, ce qu'il y a de répugnant dans la haine de soi-même, existe moins peut-être dans la réalité que dans l'imagination, dans la ruse de l'ennemi de mon âme qui voudrait ainsi m'efTrayer, me détourner de la vertu, afin de m'assujetlir plus sûrement à sa domination.
Faites-en l'essai seulement une fois sérieusement, — car pourquoi au moins ne pas essayer? — • faites seu-
MORALK CHRÉTIENNK. G7
Icment le premier pas dans le chemin où le Christ vous a précédé, et où tons les Saints l'ont suivi, triomphez de vous-même seulement une fois en différentes petites choses, refusez-vous tel ou tel plaisir, combattez telle ou telle mauvaise habitude, — vous verrez alors que ce combat est moins pénible qu'il ne parait au premier abord.
Nous sommes faibles, il est vrai ; mais la grâce n'est pas faible. Elle vous a peut-être déjà depuis longtemps attendu ; elle étend son bras puissant pour vous soutenir et vous emporter; elle vous verse le saint amour, et cet amour ne rend pas seulement possible ce qui paraissait impossible, mais il le rend même facile et agréable. Et ce qu'ont expérimenté d'innombrables chrétiens et tous les saints qui marchaient sur des charbons brûlants comme sur des roses, vous le pouvez expérimenter aussi vous-même à savoir: que le joug de Jésus-Christ est doux et son fardeau léger.
Même quand vous satisfaites toutes vos convoitises, et que vous vous assujétissez au joug de vos passions, vous trouvez aussi des difficultés sur votre chemin. Et la question est de savoir où est le plus pénible, le plus dur. D'un coté, sont les joies qui portent toujours des épines ; de l'autre, sont les soulfrances, mais adoucies par l'amour de Dieu, la paix de la conscience, et aussi par la douce espérance du ciel. Et elles ne durent que bien peu de temps, pour se changer ensuite en joies éternelles !