‹ La vie chrétienneChapitre 36 sur 75 · Saint Malhieu, xxviii · texte numérisé non relu

Saint Malhieu, xxviii

feste déjà évidemment à la saine raison de l'iiomme comme une nécessité absolue ; car il est tout à fait impossiljle de penser qu'une œuvre de Dieu puisse élre une œuvre manquée et incoiiérente. Or Jésus- Christ a expressément et solennellement déclaré qu'il est né pour rendre témoignage à la vérité, que son royaume n'est pas de ce monde, mais qu'il est toutefois un Roi venu dans le monde pour fonder le règne de la vérité, pour lui édifier, sur cette terre, une demeure sûre. Or si fol était son but, il n'a pu, comme vrai Dieu, abandonner une œuvre si importante au caprice de l'aveugle hasard, au libre arbitre et à l'inconstance d'hommes faillibles. Bien plus, s'il voulait lehnt, il devait vouloir aussi le moyen pour l'atteindre. Et ce moyen nécessaire était l'établissement d'une Eglise dogmatiquement infaillible. Car toute vraie et toute divine que soit sa doctrine, si elle n'a pas à côté d'elle une autorité enseignante, vivante et infaillible, elle ne pourra échapper au sort d'un simple système d'enseignement humain. Dans l'antiquité, combien d'esprits supérieurs se sont portés aux plus hautes conceptions en ce qui concerne la réédification du règne de la vérité. « Lorsque Pythagore, dans les paisibles vallées de la grande Grèce, conviait quelques rares élèves au silence et à la méditation ; lorsque Socrate, par une longue étude de lasagesse se préparai ta boire la coupe empoisonnée que devaient lui présenter les mains de sa frivole patrie ; lors-

que Platon montait et descendait le long du cap de Sunium, ou lorsqu'il écrivait ses pensées sur des feuilles (jüi devaient être immortelles ; lorsque Confucius du fond de l'Orient élevait sa voix retentissant jusqu'aux confins do l'Occident : que cherchaient ces sublimes esprits, qi.e poursuivaient-ils ainsi de leurs efforts ardents? lis ne voîihtient pas certes, à l'aide du glaive, fonder des royaumes, mais un grand règne des esprits, une grande communauté d'idées, qui[unît dans la paix profonde d'une pensée commune, le présent et l'avenir... Mais qu'ont-ils atteint ? ils ont, tout au plus, fondé des écoles. Et qu'estce qu'une école ? Une réunion de disciples particuliers autour des vues et des opinions d'un maître. Et qu'estqu'un disciple ? Un homme qui accepte les propres productions d'esprit d'un autre homme, et cela en toute fidélité et confiance, toutefois sous la condition d'abandonner les idées du maître, aussitôt qu'il le voudra, et avec l'espérance de proposer un jour lui-même les siennes, quand ce ne serait que pour le plaisir de se faire maître à son tour. C'est à peu près dans ces termes que s'exprime un spirituel écrivain français moderne, en parlant du sort dans lequel tombent tous les systèmes d'enseignement humain; et ce sort serait nécessairement réservé au Christianisme, s'il n'avait à ses cotés une autorité enseignante infailhble, tant est grande l'inconstance et l'étroitesse de vue de l'espèce humaine. Alors les écoles de

MORALE CIIRÉTIKNNE. 13i

pliilosophie religieuse qui ont existé ou existent encore dans le monde, ne feraient que s'augmenter d'une école nouvelle, qui serait livrée aux recherches, mais aussi aux disputes, aux querelles, aux caprices et aux fantaisiesdes penseurs el des savants. Ouelqucs-uns de ces penseurs s'érigeraient en mailres, réunissant autour d'e!;x un nombre plus ou moins grand de discijjles, selon la mesure do leurs talents, de leurs capacités et de leur influence ; et sous l'enseigne chrétienne, ils présenteraient à ces disciples, à ces admirateurs, pcut-èlre leurs vues, leurs opinions religieuses, mais peut-éire aussi leurs idées absurdes; ceux-ci les accepteraient, s'il les trouvaient de leur goùf,pour les rejcîer ensuite, si cela leur plaisait, et les échanger contre des idées qu'ils jugeraient meilleures. Il ne pourrait plus être question alors de ces convictions fermes et immuables telles que la foi seule les produit. L'expérience, hélas! nous le démontre avec la dernière évidence? Qu'est devenu le christianisme dans ces régions où l'on nie l'autorité infaillible d'une Eglise enseignante? Peut-être y trouve-t-on encore toute sorte de principes et d'idées chrétiennes, mais cette chaîne d'or qui devrait unir toutes ces idées et ces principes est brisée; ces idées chrétiennes n'apparaisseut plus (juc comme de faibles et honteux débris de ce merveilleux tissu de la vérité rhréuenne et pour ainsi dire comme des lambeaux déchirés de la robe saus couture de Jésus

Christ. Elles résistent tout aussi peu aux orages do la vie qu'aux rigueurs de la mort.

La Bible clle-niême ne saurait compenser l'absence d'une autorité doctrinale,, vivante et infaillible. Si l'infaillibililé de l'Eglise enseignante ne vient pas se joindre à elle, elle perd la considération dont elle jouit comme livre divin et s'abaisse au niveau d'un livre ordinaire soumis à la critique deshommes. Et outre cela, qui nous assure de son vrai sens ? Ses différents interprètes, savants ou ignorants, ne peuvent même pas, comme le montre l'expérience de chaque jour, être une fois d'accord sur tel et tel passage que tous, à l'envi cependant, proclament clair comme le soleil.

On ne pourrait échapper à cette alternative : ou une Eglise dogmatiquement infaillible ou point de christianisme divinement certain, qu'en supposant chaque individu lui-même immédiatement assuré par le Saint- Esprit de la vérité chrétienne. Différentes sectes de fanatiques et de visionnaires, (quakers, faux-mystiques et piétistes,) ont réellement rêvé qu'ils étaient|ainsi en communication immédiate avec le Saint-Esprit, et, pour échapper à l'Eglise infaillible, ils se sont eux-mêmes déclarés infaillibles. Mais la contradiction dans laquelle ils se trouvent les uns vis-à-vis des autres montre suffisamment que la prétendue inspiration immédiate ou illumination du Saint-Esprit, n'est qu'une pure imagination,

MORALE CIIKÉTIENNE. 133

le Saint-Esprit no pouvant absolument pas, pour une seule et même chose, dire en même temps oui et non. Mais tout certain^ tout évident qu'il soit pour la saine raison humaine, que Jésus-Christ, comme vrai Dieu et Roi de la vérité, a dû doter son Eglise d'une autorité enseignante infaillible ; cependant, quant à la question de savoir à qui appartient l'infaillibilité, comme ce don n'est nullement un don naturel, mais une grâce surnaturelle (un Charisma) ([ue Dieu fait à qui il veut, nous sommes obligés de consulter sur ce point les manifestations positives de la volonté de Dieu, et nous les trouvons consignées dans les divines promesses de l'Evangile, que l'on peut ranger en deux différentes catégories. Une première fois, les promesses divines s'adressent à tout l'apostolat (y compris Pierre,) dans les paroles citées plus haut : « Yoilà que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation du siècle. » L'autre fois, elles s'adressent à P/erre seul, comme au prince des Apolrcs, au chef suprême de toute l'Eglise, ainsi qu'on le voit dans les endroits bien connus où le Christ promet d'abord, et ensuite remet réellement à Pierre la charge de premier pasteur. De là, il résulte avec certitude que l'épiscopat tout entier, dans lequel l'apostolat se continue éternellement, quand réuni, par exemple, en un concile général, il décide des affaires de la foi, et le successeur de saint Pierre, l'évêque de Rome, quand il enseigne du haut de la chaire de

134 LA VIE CHRÉTIE^"^'E.

Pierre sont infaillibles par suite de l'assistance divine.

Mais l'Eglise n'est pas simplement pour moi la sûre médiatrice de la vérité de Jésus-Christ, elle est aussi pour moi, en second lieu, la médiatrice de la grâce de Jésus-Christ. De même qu'il a transmis à ses apôtres et à leurs successeurs la puissance d'enseigner, il leur a aussi transmis la puissance sacerdotale, le pouvoir d'offrir le grand sacrifice de la nouvelle alliance, le seul agréable à Dieu, le pouvoir d'administrer les saints mystères, le pouvoir de bénir; en un mot son sacerdoce suprême duquel découlent toutes les grâces, et il le leur a transmis pour le continuer en son nom jusqu'à la fui du monde. Troisièmement, en outre le Christ a confié à son Eglise, son ministère royal, la conduite spirituelle des âmes. Car il a institué ses apôtres et leurs successeurs comme \q?, pasteurs des fidèles, et il leur a dit, ainsi que nous l'avons marqué plus haut : «Enseignez tous les peuples (après les avoir baptisés,) apprenez-leur à observer ce que je vous ai confié. »

Sous ce triple rapport — d'infailliblemaîtresse de la vérité — do médiatrice delà grâce divine et des bénédictions — de sûre conductrice sur le chemin du ciel, l'Eglise est pour moi le vériiable représentant de Jésus-Christ. Comme Marie, elle est ici-bas ma mère spirituelle. Au saint Baptême l'Eglise m'a régénéré pour le ciel. Dans son amour maternel, elle s'esttenueprès démon berceau, elle a veillé sur

MORALE CIIRKTIE.WE. i35

moi avec un soin de mère. Elle m'a nourri de son lait de mère, m'a porté dans ses mains maternelles et a guidé mes premiers pas chancelants. Combien de fois n'at-elle pas pleuré pourmoi, quand, détourné du droit chemin, je me suis égaré dans la profondeur du désert ? Pleine du même amour avec lequel elle m'introduisit dans la vie, elle se tiendra un jour près de mon lit de mort, peut-être elle toute seule, tandis que tous les autres amis m'abandonneront. Elle bénira ma sépulture, et, par delà le tombeau, sou amour m'enverra par ses suffrages ses pieux souhaits de bénédiction et sa prière.

L'Eglise de Jésus-Christ, fondée sur Pierre, e! placée sous la conduite des Apôtres, ou de leurs suct^esseurs les évèques, réunis à Pierre comme chef principal, c'est-àdire ; l'Eglise catholique romaine (l'Ecriture sainte et la tradition divine n'en connaissent point d'autre,) est par rapporl, à Jésus-Christ une épouse bien-aimée, relativement à moi, elle est une mère tendre, la mère de mon âme. Voilà toute la réponse à la question posiîe plus haut. Car, peut-il y avoir des titres plus saints, plus dignes et plus légitimes à l'amour et au respect que ceu.^: qui sont compris dans les deux noms si suave.> d't'pouse et de mère ?

Puis-je aimer Jésus-Christ, si je n'aime pas r(''[)Ousi; pour laquelle il a tout donnée! s'est donné lui-même?

Et le nom de mère n'éveille-l-il pas de lui-même les

mouvements de l'amour dans tout cœur humain qui n'est ni entièrement brutal, ni dépourvu de sens ? Est il quelque chose de plus douloureux pour des pères et t'es mères que de savoir qu'ils ne sont point aimés de ces enfants auxquels ils ont prodigué tous leurs soins, et pour lesquels seuls ils ont vécu?

Mais dans Tamour véritable pour la sainte Eglise, se trouve compris l'accomplissement de tous mes devoirs envers elle, surtout en ce qui concerne sa triple mission.

A l'égard de son yniiiistcre d'enseignement, je me soumettrai sans restriction, et avec une foi toute filiale, à tous ses enseignements^ comme à toutes les décisions, quelque peu clairs etpeu compréhensibles qu'ils puissent me paraître. Dans sa voix, j'entendrai la voix de Jésus- Christ lui-même. C'est par cette croyance filiale à sa doctrine que je suis d'abord son enfant. Et quand même je pourrais me glorifier de nombreuses prérogatives et de toutes sortes de vertus,, si je n'avais pas cette foi ferme et inébranlable si je n'apportais pas ainsi à Dieu qui me parle par sa bouche, le sacrifice de mon intelligence, je me séparerais moi-même de sa société et je n'aurais aucune part avec Jésus-Christ, Cette obéissance de l'esprit n'est ni aveugle, ni déraisonnable, au contraire elle est un service de Dieu très-logique, et tout à fait conforme à ma dignité d'homme. Car, lorsque Dieu me

MORALE CIIRÉTIEiNNE. 137

parle, etil me parle par son Eglise, si je veuxm'honorcr moi-même ainsi que ma raison, Je ne puis que lui répondre avec Samuel : « Seigneur, parlez,, votre serviteur écoute. Parlez, ù Seigneur, car je suis créé pour la vérité, elle est la nourriture de mon àme, mais votre parole est vérité, et je m'incline devant votre parole, devant la parole de la vérité,que je la comprenne ou non. Le ciel et la terre passeront, mais pas un iota de votre parole ne passera. » Autonomie de l'esprit, indépendance de la raison, liberté de pensée et d'examen, progrès et science moderne qui ont débordé la foi chrétienne, ou qui doivent se trouver en contradiction avec elle, ne sont que des mots ronflants, n'exprimant rien, si ce n'est déraison et contre-sens, h' autonomie de l'esprit, par exemple, est un mot menteur. Notre esprit créé n'est pas autonome, c'est-à-dire maître de lui-même, et indépendant de ce qui l'environne; non, il ne le sera jamais. En efl'et, comme le grand concile du Vatican l'a dernièrement déclaré, l'esprit humain est, et il reste toujours et éternellement tout à fait dépendant de Dieu son créateur et son souverain maître, et la raison créée est constamment assujettie à la vérité incréée; c'est pourquoi nous sommes tenus, quand Dieu nous révèle quelque chose, de lui donner par la foi, la pleine obéissance de notre intelligence et de notre volonté.

Il n'en est pas autrement du mot Ubvc-pcnsée. Car je

ne suis et ne serai jamais libre de penser ce qui me plaît. Si je ne veux pas penser à contre-sens, je reconnais que je suis lié aux lois élernelles que Dieu a imposées à mon esprit, que je suis lié à la loi de la vérité. De même du iwoi prog^^ès. Si ce mot doit avoir un sens, il ne peut s'entendre que dans celui de progrès dans la connaissance de la vérité. L'adoration de la matière, la dégradation et l'abrutissement de l'homme, le nihilisme sans base auquel est arrivée la science moderne ne sont pas un progrès.

Et enfin, la contradiction de la foi avec la science? Où sont les vrais résultats scientifiques qui combattent la foi? La simple apparence ou de pures hypolhèses non prouvées, ne sont pas la vérité. La vérité ne peut pas combattre la vérité. L'apparence d'une contradiction entre la science ou la raison et la foi, ne peut donc naître que de ceci : ou les résultats, les conséquences de la science sont fausses, ou la foi est elle-même faussement comprise et défigurée.

Et par conséquent que les armes avec lesquelles on continue de combattre la foi, soient vieilles ou nouvelles, la vérité no sera jamais vaincue par elles, et rien n'est pins vrai, plus certain que ce que Dieu nous a révélé lui-même, et ce qu'il nous révèle et nous propose à croire par son Eglise, « fondement et colonne de la vérité. »

A l'égard de la fonction sacerdotale dans l'Eglise, l'a-

moiir de cette sainte épouse du Sauveur réclame que je m'applique à attirer surmoi, et autant que possible sur les aulres, la bénédiclion de son efficacité sacerdotale, par la pieuse assistance au saint Sacrifice, par l'usage des sacrements et des sacrements auxccclésiastiques ; il réclame de plus que j'aime et honore le sacerdoce catholique, la dignité de prêtre, dans ceux qui en sont revêtus. Si la religion ne m'enseignait pas combien ce sacerdoce catholique et la dignité de prêtre méritent d'honneur et de respect, ses ennemis me l'apprendraient par les attaques et les persécutions qu'ils dirigent contre eux.

Car ce que ces « anti-cléricaux » pleins de haine, ces ennemis du christianisme détestent véritablement et uniquement dans le sacerdoce catholique, c'est qu'il est le représentant de Jésus-Christ : donc c'est Jésus-Christ lui-même qu'ils haïssent, lui, qui fait reposer sur ce sacerdoce tout l'édifice du salut. Or, où la vénération et l'amour envers le sacerdoce catholique ne se trouvent pas, on sont languissants et affaiblis, partout où je vois que les enfan'.sde l'Eglise, tonten ne mêlant pas directement leur voix aux infâmes calomnies et aux injures dont les ennemis du Christianisme accablent journellfment le sacerdoce catholique, y restent cependant indiUerents et n'ont ni cœur, ni sympathie active pour les prêties calomniés et injures, mais restent neutres pour ne pas paraître cléricaux ; je détournetristement les yeux. 'Son, in»n,p('rs(Mine

ne me persuadera jamais que l'amour de l'Eglise leur mère et celui de Ja religion chrétienne, ne font pas totalement défaut à de tels enfants. Enfin, quant à la troisième fonction de l'Eglise, ^i\. fonction roij aie, l'amour réclame que je donne mon obéissance filiale, volontaire, et joyeuse à ses ordonnances et à seslois: «Car qui vous écoute, m'écoute, dit le divin Sauveur à ses Apôtres et à leurs successeurs ; qui vous méprise, me méprise, et celui qui me méprise, méprise celui qui m'a envoyé. »

Mais, en dehors des limites des devoirs que m'impose la triple mission de l'Eglise, mon amour pour elle devra encore se prouver dans une foule de circonstances, en mille manières, particulièrement dans une confession publique et libre de sa foi, dans une assistance zélée et généreuse pour l'entretien de ses séminaires et de ses missions comme de ses établissements et de ses associations, dans le soutien de la presse catholique, dans la défense de ses droits sacrés au miheu de la vie publique, dans une sympathie affectueuse et cordiale pour ses chefs supérieurs, comme aussi pour ses pasteurs et ses serviteurs en proie à l'oppression.

A l'heure présente, où l'Eglise porte si distincts les stigmates de Jésus-Christ, ces réclamations de l'amour sont encore plus pressantes. L'amourde ses enfants fidèles doit au moins marcher d'un pas égal avec la haine croissante de ses ennemis. Ils ne doivent pas oublier que

MORALE CHRÉTIENEE. 441

l'Eglise injuriée, dépouillée, chargée de chaînes et de liens est leur mère, et que la sainte Ecriture leur dit aussi à eux : Mon fils, n'oublie pas les larmes, les douleurs de ta mère !

Page 1