‹ La vie chrétienneChapitre 42 sur 75 · Saint Matih. v, H · texte numérisé non relu

Saint Matih. v, H

MORALE CHRÉTIENNE. JGl

ne me l'a pas promise pour récompense d'une vertu quelconque. Or, ne s'ensuit-il pas clairement que, si Dieu ne me fait aucune révélation à ce sujet, je ne puis posséder nulle certitude sur ma persévérance, et de même aussi sur ma félicité à venir? Et la raison comme l'expérience ne parlent-elles pas aussi dans ce sens ? Car naviguant sur une mer si féconde en écueils et si constamment agitée, sous un ciel souvent si chargé de nuages, avec un si faible et si fragile vaisseau, comment pourrais-je posséder l'infaillible certitude d'arriver heureusement et en bon état au porl tant désiré? Combien d'autres, avec un meilleur navire que le mien, plus expérimentés dans l'art de la navigation, et voguant à l'aide d'un vent plus favorable, ont cependant fait naufrage et ont été engloutis dans cette mer, en vue même du port. Salomon était le plus sage de tous les rois, le mortel le plus heureux et le plus comblé de hautes prérogatives ; il avait servi fidèlement son Dieu pendant une grande partie de sa vie, lui avait élevé un temple magnifique ; et cependant à l'âge où les cheveux ont blanchi, il se prosterne aux pieds des femmes et des dieux étrangers. Tertullien était un des esprits les plus distingués, d'un savoir éminent, pénétré, peut-être pins que tout autre, d'enthousiasme pour la religion chrétienne, c'était un ascète sévère, mortifié, et, malgré tous ces avantages, peut-être

même en s'y heurtant, par la trop grande connaissance

qu'il en avait, il tombe dans les pièges de l'ennemi et meurt hors de la communion de la vraie Eglise. Eh bien ! si même les cèdres du Liban sont tombés, quelle assurance peut garder le roseau chancelant? Et l'histoire de nos temps ne me montre-t-elle pas journellement encore d'aussi tristes et d'aussi frappants exemples d'apostasie delà vérité et de la vertu? Combien en ai-je connus qui autrefois, lorsqu'ils étaient jeunes gens, jeunes filles, étaient remplis de la crainte de Dieu, chastes, de mœurs pures, et que je vois maintenant, devenus hommes faits, marcher sur le sentier détourné et penchant vers l'abîme? Combien d'autres, modestes autrefois dans une condition inférieure, pleins de justice, me paraissent comme complètement transformés dès qu'ils sont arrivés aux dignités : s'èlevant fiers au-dessus des autres, oubliant Dieu et sa loi, même faisant naufrage dans la foi, et, après avoir commencé dans l'esprit, ils finissent dans la chair ! Oh! combien de promesses riches en espérances, restées inaccomplies, combien de fleurs sans fruits, combien de pas et do mouvements vers le but sans qu'il ait été atteint, combien d'efforts pénibles et sublimes pour s'élever jusqu'à une certaine hauteur, et ensuite une chute, et une chute graduellement plus profonde dans la fange, puis dans l'abîme pour ne se plus reloyer !

C'est en réalité comme le chante le poète chrétien :

MORALE CIIHÉTIEXNE. 103

« Car j'ai vu tout l'hiver le buisson rester âpre et sauvage, puis porter des roses sur sa cime ;

» Et j'ai vu le vaisseau courir droit et agile pendant tout son voyage, et périr en arrivant à l'entrée du port.

» Que Berthe et Martin, pour avoir vu, l'un voler, l'autre faire des offrandes, ne croient pas les voir tels qu'ils sont dans les conseils de Dieu,

» Car celui-là peut se relever, celui-ci peut tomber '. »

Quels enseignements ne découlent pas pour moi de ces vérités?

Le premier, c'est manifestement que je ne dois pas me bercer dans le sentiment d'une fausse sécurité, en me glorifiant de ma vertu ou de mes mérites, mais qu'il me faut opérer mon salut « avec crainte et tremblement, » en d'autres termes qu'il me faut rester humble.

Où l'humilité manque, le véritable amour ou la vertu vraie ne peut abmlameni pas exister.

Car vivre pour Dieu seul, comme l'amour véritable le réclame, ne voir que la volonté de Dieu, ne demander que sa gloire, et cependant être encore tout attaché à son moi, et faire de ce moi le centre de son activité, cela est en soi-même une contradiction. Et ensuite, quand même j'accomplirais tant et de si brillants actes extérieurs de vertu, ils ne seraient pas des fruits sains, mais rongés du

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