Somme Ihdol. t. II. qii. 03, art
que toutes les vertus qui cxlsleut sans l'amour divin, qu'elles soient des vertus purement naturelles, ou liien exercées sous l'influence de la foi, ne portent pas en elles la vraie et parfaite essence de la vertu, et qu'elles ne peuvent nous rendre aptes à notre destinée éternelle, quand même elles répondraient, sous un certain point de vue, h tout ce que réclame la morale naturelle.
Mais d'un autre côté, nous soutenons tout aussi résolument que le saint amour ou charité ne peut exister sans les autres vertus, soit théologales, soit morales; car l'amour, comme l'enseigne la Saiiite Ecriture, est l'accomplissement de toute la loi, et le lien delà perfection. Toutes les autres vertus, insufflées en nous en même temps que lui par Dieu, sont ou ses servantes ou ses compagnes; elles ne sont que des irradiations de l'essence de l'amour, variant avec la variété de leurs objets. La foi est l'amour qui embrasse la vérité de Dieu ; l'espérance est l'amour qui attend les biens promis par Dieu, l'adoration est l'amour qui, devant Dieu, se prosterne dans la poussière; la pénitence est l'amour qui {)leurc les pérliés commis; la prière est l'amour qui pardonne le mal (jue nous fait autrui et subvient aux besoins du lu'ochaiii, la patience est l'amour ({ui, soumis aux souffrances et aux adversités qui le visitent, les accepte et les supporte comme venant de la main de Dieu ; la justice est l'amour qui donne à chacun ce qu'il lui doit, ou qui lui rend ce
qui lui appartient ; la chasteté est l'amour qui comprime les convoitises des sens et consacre l'âme et le corps à Dieu comme son sanctuaire : en un mot, chaque vertu chrétienne est le vrai amour qui s'exprime d'une manière déterminée, de même que tout péché au contraire est un amour mauvais, faux et corrompu.
En conséquence, ne pourrions-nous pas dire avec raison que celui qui possède le saint amour l'exerce dans chaque devoir qu'il remplit en esprit d'amour^ qu'il le développe par l'exercice de toutes les autres vertus, principalement par toute bonne œuvre qu'il accomplit; et puisque tout exercice d'une force est en même temps son augmentation, le saint amour est donc, par toute œuvre vraiment bonne, fortifié, et préservé du danger de se perdre ?
Je ne dois donc pas seulement oublier tout ce qui est derrière moi, mais encore avec l'apôtre saint Paul aspirer, tendre de toutes mes forces vers ce qui est devant moi, je dois, par les bonnes œuvres, rendre ma vocation et mon élection certaines; je dois en toute fidélité profiter des occasions sans nombre que chaque jour amène, d'exercer telle ou telle vertu ; je dois en particulier accomplir avec un saint zèle les devoirs de mon état et de ma vocation ; je dois bien employer le temps qui est si précieux, car si je le perds, il est perdu sans ressources et pour toute l'éternité; je ne dois pas me laisser
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surprendre dans l'oisiveté par l'ennemi, et il ne m'est permis de me donner quelque repos, que pour pouvoir travailler ensuite avec une nouvelle ardeur; en un mot, je dois a(jh\ agir avec zèle ; je dois regarder comme perdu chaque jour où je n'ai fait aucun bien; je dois avancer dans le chemin de la vertu, et ne pas marcher lentement mais « courir,» je dois me liàter vers le but. La Sainte Ecriture m'y encourage presque à chaque page, et tous les docteurs et les maîtres de la vie spirituelle reconnaissent dans cet elTort soutenu et persévérant^ une des conditions principales pour persévérer dans le saint amour.
Troisièmement, dans ce dessein, je dois m'appliquer à une prière fervente et continuelle, ainsi qu'à la réception fréquente des saints sacrements de la Pénitence et de l'Kucharistie, dont il sera parlé plus explicitement dans la deuxième partie de cet ouvrage.
Qualricmcme7it,\\ii moyen spécial de conserver l'amour de Dieu, c'est d'avoir une grande vénération pour les saints qui, en quelque sorte comme les représentants de tous ceux qui persévèrent jusqu'à la fin, ont sui\i le Christ jiis(]ue sous la croix, c'est-à-dire sain': Jean, Marie la iMère des douleurs, et les auti'es saintes femmes qui se tinrent au pied de la croix ; mais tout particulièrement il faut avoir une vraie disposition pour l'agonie de Jf'sus. Sous ce nom, je ne parle p.'is ici de cette an-
goisse extrême et de cette sueur de sang qu'il eut au jardin de Gethsémani, mais je prends ce mot dans le sens habituel. Le mot agonie signifie ce moment de la vie qui se trouve entre deux autres, c'est-à-dire entre celni où l'âme forcée de se séparer du corps se retire, avec la vie qu'elle lui communique, dans le cœur qui est celui de tous les organes mourantle dernier, et pour ainsi dire le dernier retranchement de la vie, et entre cet autre moment où par la mort l'àme se sépare réellement aussi du cœur et avec lui du corps tout entier, soit que, comme c'est généralement le cas, s'il y a encore connaissance et sentiment, une grande angoisse se fasse alors sentir, soit que cela n'arrive pas ainsi. Ce sens accepté, nons disons que l'agonie de Jésus eut lieu pendant qu'il était attaché à la croix et tout près de sa mort, dans ce moment qui tenait comme le milieu entre la plus belle, la plus sainte vie qui ait été vécue, et la plus précieuse, la plus sainte mort qui ait jamais été faite. Mais puisqu'il n'y a rien déplus grand au ciel et sur la terre que Jésus-Christ, puisque en lui il n'y arien de plus grand que son sacrifice sur la croix, et en particulier son dernier soupir, ce moment extrêmement grand et saint, où sa très-sainte âme se sépara de son corps adorable : pourquoi la dévotion envecs sa sainte agonie ne serait-elle pas une des plus saintes, des plus salutaires et en même temps des plus populaires ? Par le véritable exercice de cette dé-
voliüü, j'apprends de Jésus-Christ à mourir, et comme ce n'est que de lui seul que je puis apprendre à bien vivre, c'est aussi de lui seul que je puis apprendre à bien mourir ; car soit que nous vivions, soit que nous mourions, dit l'iVpôtre, nous sommes à Jésus-Christ, nous lui appartenons, et nous devons nous considérer comme sa propriété.
Maintenant, que fit la très-sainte âme du Christ dans ce dernier moment de la vie? Je trouve la réponse consignée dans la sainte Ecriture elle-même. L'Apôtre dit dans sa lettre aux Colossiens : « Le Christ en croix a désarmé les principautés et les puissances, » parmi lesquelles il nous faut ranger le démon et ses esprits infernaux. Ce î désarmement » et cette victoire présupposent une nouvelle attaque du démon, semblable à celle qu'il osa envers ce divin Sauveur au désert. Vaincu par lui alors, il se retira, mais comme ajoute saint Luc ^ seulement pour un temps; nous faisant entendre par ces mots que le démon osera encore une fois plus tard s'approcher de lui; et le moment favorable pour une nouvelle attaque, lui parut justement celui où le Sauveur souffrant, couvert d'ignominie, attaché à la croix fit entendre ce cri de plainte : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez vous abandonné? d