‹ La vie chrétienneChapitre 45 sur 75 · Colons. Il, 1 i, l'i. — 2. s. Luc. IV · texte numérisé non relu

Colons. Il, 1 i, l'i. — 2. s. Luc. IV

La deuxième chose que fit Jésus-Christ dans son agonie, nous est indiquée par les paroles suivantes : « Tout est consommé. Père^ je remets mon esprit entre vos mains. » Et comme dans son agonie il a désarmé le démon, non-seulement pour lui mais encore pour nous, alors toujours,, chargé de nos péchés et aussi de tous nos intérêts, de toutes nos obligations, à cet instant où il s'écrie : «Tontest consommé, » et où il remet sa très-sainte àme entre les mains de son Père, il se met à la place du nombre infini de mourants de tous les temps qui sont unis à lui leur tète mystique, comme des membres vivants à leur chef. A ce moment suprême, il prévoit notre agonie, notre dernier combat, il prévoit la maladie dont nous mourrons, les douleurs, les tourments qui presseront notre âme, troubleront notre raison, et nous rendront incapables de remplir nous-mêmes d'une manière actuelle le devoir obligatoire de ces derniers instants, c'est-à-dire celui d'accepter patiemment de la main de Dieu toutes les douleurs, toutes les souffrances qui nous accablent, et de remettre notre àme entre ses mains, offrant notre vie en sacrifice à la très-haute majesté du maître de la vie et de la mort. A. la vérité, cette parole « Tontest consommé, » a un sens profond, multiple ; mais certainement aussi elle veut dire, comme nous venons de le remarquer : mon sacrifice est maintenant accompli ; et la force de ce sacrifice s'étend sur l'avenir entier de

mon Eglise, sur tous ceux qui mourront offrant avec moi, comme mes membres vivants, leur vie à Dieu pour reconnaître sa suprême Majesté. D'où l'on voit clairement que le sacrifice de Jésus-Christ en croix se continue sans interruption et se renouvelle sans cesse dans son Eglise d'une double manière, d'abord dans le sacrifice de la sainte Eucharistie, et ensuite dans la mort de tous ceux qui quittent cette vie en union avec leur Sauveur.

Or, ce que Jésus-Christ a fait dans cette double manière au moment de son agonie, non-seulement en son propre nom, mais encore au nom de ses disciples, je dois pour l'imiter le faire aussiun j jur dans mon agonie. Mais ne sachant pas si alors j'aurai encore ma connaissance et si je serai assez fort et assez conscient de moimême, je dois dans les jours de santé m'en acquitter à l'avance, et, pour cette fin, avoir une vraie dévotion pour l'agonie de mon Sauveur et en faire souvent l'objet de mes pieuses méditations. Pratiquant en esprit celte dévotion, premièrement io rcmovKiiera'i, ÔG toute la ferveur de mon àme, mon très-saint Rédempteur pour tout ce qu'il a fait et souffert pour moi dans son agonie, triomphant do l'ennemi infernal et sanctifiant mes douleurs avec les siennes en disant en son nom et au mien : «Père, tout est accompli, je remets mon àme entre vos mains. »

Deuxième?neiit,consv\(iriiiu qu'il n'y a que les membres

vivants du corps du Christ qui ont pari aux grâces et aux bienfaits de son agonie, — soit qu'ils quittent cette vie avec ou sans connaissance — je prendrai la ferme résolution, chaque fois que je penserai à l'agonie de mon Sauveur, de lui rester fidèle jusqu'à la mort, et de ne me laisser par rien séparer de son amour.

Troisièmement enfin, je prierai en toute humilité mon Sauveur mourant de m'accorder la grâce de persévérer jusqu'à la fin, et de faire une heureuse mort ; je lui dirai donc en pratiquant cette salutaire et consolante dévotion: (( 0 Jésus, agonisant, et mourant pour moi, ce que je vous demande maintenant, accordez-le moi un jour, acceptez ma prière, comme si je vous l'adressais à ce moment suprême où je ne pourrai peut-être plus prier. En union avec vous et pour honorer les trois heures de de votre agonie en croix, ô Jésus, je vous consacre la mienne et vous offre les douleurs de ma mort. 0 très-doux Rédempteur, permettez que, couverte de vos mérites infinis^ arrosée de votre sang précieux, mon âme soit alors entre vos mains, permettez que mon dernier instant soit semblable au vôtre, et que le dernier mouvement de mon cœur soit un acte de votre pur amour. Je déteste mes péchés et tout ce qui vous déplaît, je vous aime et veux vous aimer par-dessus toutes choses, vous remercier de tous vos bienfaits, et je veux vous rester toujours et entièrement uni. Ce n'est que dans vous, et par vous.

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dans le Père céleste, que je place toute ma confiance, et j'espère par vos souffrances et votre mort obtenir la félicité éternelle. Pure et sainte victime, seule digne de Dieu, <j Jésus! unissez au vôtre mon dernier sacrifice, le sacrifice de ma vie. 0 Jésus, refuge des pécheurs, soyez aussi mon refuge et dites à mon âme : Je suis ton salut. Entre moi et votre justice, placez votre croix, votre souffrance et votre mort, afin que je puisse obtenir grâce et miséricorde. 0 Marie^ ouvrez-moi votre cœur maternel, prenez-moi sous votre toute-puissanle protection, déposez-moi dans le cœur adorable de votre Fils. 0 saint Joseph, saint Michel, saint Gabriel, saint Raphaël, saints anges et vous tous saints de Dieu, priez pour moi, maintenant et à l'heure de ma mort !

La mort dans le saint amour étant la seule mort bienheureuse et le but de toute la vie chrétienne, nous terminons ce chapitre et cette première partie de notre ouvrage par une magnifique distinction des diflerentes sortes de mort dans l'amour, distinction que fait saint François de Sales dans son incomparable Traité « de l'Amour de Dieu. »

Il distingue, outre ceux qui, mourant d'une mort subite

et imprévue ou privés de connaissance, meurent toutefois

en l'état au saint amour, premier eme?it ceux qui meurent

non pas simplement en l'état de l'amour, mais en son

exercice (actuel). Saint Augusl'm, par exemple, mourut

dans l'acte de la sainte contrition et du brisement de cœur; saint Jérôme, en exhortante l'amour de Dieu, du prochain et de la vertu, les chères âmes contiées à sa garde; saint ^ m ôro25C mourut daas un saint ravissement, s'entretenant de la plus douce manière avec son Sauveur, tout aussitôt après avoir reçu le très-divin Sacrement; saint Antoine de Padoue, après avoir récité un hymne de louange à la glorieuse Vierge-Mère, s'endormit dans le Seigneur ; saint Thomas d'Aquin mourut les mains jointes, les yeux levés vers le ciel, et prononçant d'une voix forte, avec de grands élans d'amour^ ces paroles du Cantique des Cantiques, les dernières qu'il avait expliquées : « Viens, ô mon bien-aimé, et sortons ensemble dans la campagne. » Tous les, apôtres et presque tous les martyrs moururent en priant Dieu. Le bienheureux et vénérable Bède, ayant appris par une révélation l'heure de sa mort, alla à Yèpres (c'était la veille de l'Ascension), et appuyé sur sa stalle, il mourut sans maladie , au moment juste où il terminait l'office, (comme pour suivre son Maître montant au ciel, afin d'y jouir du beau matin de l'éternité qui n'a point de Yèpres.) Jean Gerson^ chancelier de l'université de Paris, aussi instruit que pieux, de sorte que, comme dit Sixte de Sienne, on ne peut discerner si sa science a été surpassée par sa piété, ou sa piété par sa science, mourut trois jours après avoir achevé d'expliquer les cinquante pro-

priétés de l'amour divin, marquées au Cantique des Cantiques, prononçant et répétant plusieurs fois, comme oraison jaculatoire, ces paroles du même chant : « 0 Dieu, votre amour est plus fort que la mort. » Saint Louis, ce grand roi parmi les saints, et ce grand saint parmi les lois, attaqué de la peste, ne cessa de prier; après avoir recule saint viatique, il mourut les bras étendus en croix, les yeux fixés au ciel, soupirant ardemment ces paroles d'une parfaite et amoureuse confiance : « Seigneur, j'entrerai dans votre maison, je vous adorerai dans votre saint temple, et je bénirai votre nom. » Saint Pierre Célcstiii, qui avait supporté d'indicibles douleurs, arrivé à la fin de ses jours, se mit à chanter, comme un cygne sacré, le dernier des psaumes, et acheva son chant et sa vie par ces paroles d'amour : « Vous tous. Esprits, louez le Seigneur. » Saint Eusèbc mourut à genoux dans une fervente prière ; saint Pierre marfijr, en écrivant avec son doigt et de son propre sang la confession de foi pour laquelle il donnait sa vie, et disant ces paroles : « Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains. » Saint François Xavier, le grand apcMre du Japon, mourut en tenant et baisant l'image du divin Crucifié, et répé tant avec des élans d'amour : « 0 Jésus, c Dieu de mon cœur ! »

Outre les saints qui moururent en l'état et en l'exercice de l'amour, saint François de Sales distingue encore

deuxièmement ceux qui moururent pour l'amour même. Parmi eux il faut compter tous les saints Martyrs de la foi qui, en mourant pour elle, sont morts aussi pour le saint amour, car la confession de la foi n'est pas tant un acte de Tintelligence qu'un acte de la volonté unie à Dieu.

D'autres Martyrs sont morts directement pour le saint amour, entre autres le grand précurseur de Jésus-Christ, saint Jean-Baptiste, saint Stanislas et saint Thomas de Cantorbéry, les innombrables Tierges et Martyres qui moururent pour la chasteté, donc pour l'amour consacré à Dieu.

Mais parmi les saints amants de Dieu, il y en a troisièmement qui, d'après l'exposition de saint François de Sales, s'abandonnent si absolument aux exercices de la sainte charité, que ce feu divin les dévore et consume leur vie. Pourquoi ne pourrait-on pas parler de la maladie d'un sai7it amour, avec tout autant de raison qu'on parle de celle de l'amour profane ?

Combien malades de cet amour divin, combien blessés de ses flèches ardentes, épuisés et comme consumés de ses douleurs, n'étaient pas, une sainte Catherine de Sienne, un saint Louis de Gonzague, un saint Stanislas Kôska, un saint Charles Borromée.

On peutdirede différents autres saintsqu'ilssontmorts du saint amour dans un sens encore plus direct. «L'àme^ »

dit saint François de Sales, « attirée pnissamment par la céleste douceur de son bien-aimé, s'élance de toutes ses forces vers lui, pour correspondre autant qu'elle peut à ses divins attraits, et comme elle ne peut attirer son corps après elle, qu'elle ne veut pas non plus s'attarder avec lui dans cette vallée des larmes, alors elle s'en sépare et, semblable à une belle colombe, s'envole dans le sein de son céleste époux. Elle prend son essor jusque vers son bien-aimé, et son bien-aimél'attire et la ravit à lui; et comme l'épou.x quitte père et mère pour s'unir à sa fiancée, ainsi cette épouse chaste quitte la chair pour s'unir éternellement à Celui qu'elle aime. » C'est dans ce sens que moururent du saint amour, entre autres, saint François d'Assise, ce miracle de l'amour, qui porta sur son corps les stigmates de Jésus-Christ, sainte Thérèse qui, comme l'exprime la bulle de sa canonisation, fut consumée d'amour, saint Basile, sainte Madeleine, mais avant tous les autres, la très-sainte Vierge Marie qui dans l'amour de son divin Fils, mourut d'une mort excessivement douce et tranquille '.

Que je sois favorisé d'une mort si belle et si avantageuse, il ne m'est pas permis d'oser même l'espérer.

Je puis prier Dieu afin qu'il m'accorde la grâce de

1. Voyez Traité de l'amour de Dieu par ?aiiU Frain^ois de Sales, livre viii, cliap. 9-14.

mourir dans Texercice du saint amour, oui, même, de mourir pour le saint amour ; mais Dieu donne cette grâce à qui il veut, et il ne la donne pas même à tous ses favoris.

Mais il me faut absolument mourir dans l'état du saint amour pour que ma mort soit heureuse et non pas malheureuse. Et, bien que la persévérance finale dans l'amour divin soit une grâce que Dieu accorde par miséricorde, c'est cependant ma faute si je ne persévère pas dans l'amour. Le pouvoir vient de Dieu et aussi le vouloir, mais si je fais ce qui dépend de moi, Dieu fait aussi ce qui dépend de lui. Etil ne m'abandonne jamais le premier en me retirant sa grâce, mais c'est moi toujours qui le quitte d'abord. Conséquemment, nous devons, suivant le sentiment du grand saint Bernard, pouvoir tous dire avec l'Apûtre : c Ni la mort ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ, notre Seigneur '.

1. Epitre mix Romains, vni, 38, 39. Voyez Traité de V Amour de Dieu, par saint François de Sales, livre m, cliap. 4.

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