CHAPITRE PREMIER
NOTRE FIN DERNIÈtŒ.
Deux questions se présentent de prime abord devant lesquelles aucun homme sérieux ne saurait passer indifférent; ces deux questions séparent l'universalité desliommes en deux camps opposés. La première est celle-ci: pourquoi suis-je sur la terre, quelle est ma fin dernière? La deuxième : comment puis-je arrivera ma fin dernière? Aussi, quand même on ne s'en serait point occupé^, on sent, dès qu'on les entend énoncer, qu'elles ont une importance capitale; on a un secret pressentiment que sagesse ou folie, vérité ou mensonge, vertu ou crime, en un mot, que tout le mérite de l'homme ou toute son indignité tourne comme autour d'un piMe, autour de la solution de ces questions, solution jiisie ou fausse, cri théorie ou en pratique, et que [)ar conséquent les esprits doivent se di-
viser sur ces deux questions plus que sur toute autre. Dans ce chapitre, nous nous arrêtons à la première, et nous demandons : quelle est notre fin dernière?
Que la félicité ( le mot pris dans le sens abstrait ou général ) soit notre fin dernière, nul être raisonnable ne peut le discuter. Cette vérité est écrite au fond de notre cœur en caractères indélébiles.
Cet instinct inné de la félicité, ce désir ardent qui nous pousse vers elle, est plus fort, plus entraînant que tous les autres instincts de notre nature ; c'est le ressort qui met en jeu tous les rouages de notre cœur. Aucun homme ne peut se soustraire à la puissance comme à la domination de ce penchant. Quelque différents qu'ils puissent être par la naissance, par le sang et l'âge, le caractère et l'éducation, le rang et la position, par mille sortes d'attraits ou de répugnances, mille tendances diverses, tous les hommes veulent être heureux. Le prince comblé d'honneurs et assis sur son trône, comme le mendiant couvert de haillons, le petit enfant bégayant à peine son cri de douleur, comme le vieillard gémissant sous le poids des années et des infirmités, l'homme du monde le plus délicat ainsi que le rude et grossier enfant de la nature, tous ne veulent et ne cherchent autre chose que le bonheur.
Aussi, les saints et les pécheurs, quoique suivant toujours des sentiers différents, se rencontrent néanmoins
ici. Car il ne faut pas croire que le pécheur dans ses actes coupables suive un autre instinct que celui de la félicité. Il ne les commettrait pas, s'il n'y chercliait au moins une apparence de bonheur, quelque plaisir, la satisfaction de son intérêt personnel. Dans tout péché, dit la sainte Ecriture^ il y a une goutte de nectar, un peu de miel. Voilà justement ce que veut le pécheur. Il est vrai, à peine y a-t-il touché, qu'il s'écrie avec le malheureux Jonathas : « J'ai goûté seulement un peu de miel, et à cause de cela je dois mourir! » Car par combien d'amertumes le pécheur n'expic-t-il pas, tôt ou tard, les douceurs qu'il a cru trouver dans le péché? Cette illusion, dans laquelle il se berce et se laisse enlacer, est la pire de tontes les illusions. Et c'est pourquoi le péché est nommé dans les Livres saints : mensonge et illusion, impostm'e et contrevérité. Le péché promet la vie, et il enfante la mort. Mais quelque énorme que puisse être cette illusion, on ne s'y abandonnerait pas, sans la trompeuse espérance, consciente ou inconsciente, de boire dans le calice enivrant du péché, bonheur, bien-être et satisfaction.
Le grand saint Augustin, qui connaissait à fond le cœur humain, développe la même pensée, en termes clairs et lumineux, dans différents endroits de ses écrits. Dans ses Confessions, il mentionne un péché qu'il commit à l'âge de seize ans, par pure légèreté, en dérobant, avec des compagnons de jeu. quelques fruits, sans que
la convoitise de l'intérêt ou de la jouissance l'y eût poussé, car à peine eut-il goûté ces fruits qu'il les jeta aux pourceaux. Il s'en accuse devant Dieu dans l'amertume de sou cœur, comme ayant commis le mal pour l'amour même du mal. En continuant son récit, il montre que là aussi, au plus intime de son âme, un secret égoïsme était caché. Que l'homme, dans les péchés commis de propos délibéré, soit dominé par le secret penchant d'opposer sa volonté libre à la loi qui veut y mettre un frein; qu'il cède au trompeur éclat d'une complète indépendance qui le pousse à vouloir imiter Dieu, d'après ce mot du poète païen : Nitimur in vetUiim (nous cherchons avec ardeur ce qui est défendu ^) ; en un mot, même dans ces péchés de pure malice, cette proposition : personne ne pèche sans motif^ ne peut être ébranlée ". Oui, comme ce même docteur le montre ailleurs dans son ouvrage De libero arbitrio (du libre arbitre ^), même quand l'homme dénaturé et cruel envers lui-même, s'enfonce un poignard dans le cœur, là encore, dans son malheureux aveuglement, il poursuit une apparence, une ombre de bonheur. Il veut s'affranchir, se délivrer du poids de l'existence.
Si je veux être heureux, ou si je suis destiné à l'être, là ne peut donc être la question. Quel homme raisonna-
1. Confessions, livre II, clmpitre 4 et 6. — 2. Aa. di. ÎJ. — 3. Livre III, ch. 8.
ble s'est jamais posé une telle demande, ou en a pu faire le sujet de ses réflexions? Le problème reste toujours celui-ci : Où dois-jc chercher la vraie félicité? C'est ici seulement que les esprits commencent à se diviser.
En général, il n'y a que deux manières de répondre à cette question. Je peux chercher la félicité, on dans les créatures, ou dans le bien incréé qui est Dieu. Cependant, au fond de ces deux réponses se trouvent encore différentes nuances.
Si je place la félicité dans les créatures, on peut demander lequel de ces différents biens créés est le plus grand bien, le souverain bien, par conséquent celui pour lequel tous les autres biens sont désirables, mais qui, lui, est désirable pour lui-même; si c'est, d'une part, la richesse, la puissance, l'iioiineur, les plaisirs des sens, ou de l'autre, si c'est la vertu.
Parmi les six^es^qui ont précédé la ven?iedeJésus-Ckrisi, et qui se sont occupés de cette question, deux sectes en particulier se sont disputé la palme, les Epiciü'ieus d'un côté, les Stoïciens de l'autre. Les Epicuriens plaçaient la félicité dans les plaisirs des sens, les Stoïciens dans l'insensibililé de l'àmc au plaisir et à la douleur, dans la vertu. « N'avez-vous pas honte, » criaient-ils aux Epicuriens, « de vous représenter la volupté comme une reine magnifiquement parée, assise sur son trône et distribuant ses ordres aux vertus, ses servantes? A l.i pni-
;8 LA VIE CHRÉTIEISNE.
dence, elle commande de surveiller sans cesse, afin que rien ne vienne empiéter sur les droits de la jouissance sensuelle; à la justice, de dispenser des bienfaits, afin d'acquérir des amis par la sympathie desquels le bonheur soit augmenté, ou encore de ne froisser personne, afin que la volupté ne soit inquiétée en rien dans son repos et sa sécurité; au courage, elle ordonne de représenter à l'âme au milieu des douleurs corporelles, les images enchanteresses des plaisirs passés, afin que la souffrance se calme à ces doux souvenirs, à ces sentiments ravivés; enfin, à la tempérance, elle commande la modération dans le manger et le boire, seulement afin que la santé et le bien-être ne souffrent aucun dommage. »
» Adorateurs de la Volupté, voilà l'image fidèle de votre divinité que toutes les vertus doivent servir comme une reine Impérieuse. La vue seule d'un tel spectacle ne doit-elle pas vous remplir de honte *? »
« Mais » répondaient les adorateurs de la volupté à ceux de la vertu, « si notre divinité est une reine charmante dans ses atours, la vôtre au contraire est un tyran cruel qui n'a nul avantage sur la nôtre, à moins que ce ne soit celui de conduire, par ses prétentions dures et inhumaines, le cœur humain jusqu'au désespoir. Et si les
i. S. Augustin, De civil., lib. V, cap. 20.
plaisirs des sens ne peuvent être l'objet de nos désirs, comment Taustère vertu pourrait-elle le devenir?... »
Et quand même, au lieu de placer la félicité dans les créatures, comme le faisaient en général les philosophes païens, on lu placerait en Dieu le vrai bien incréé, là se trouvent encore des diversités dans la manière de la comprendre. L'homme, par le meilleur côté de sa nature, est un être doué d'intelligence aussi bien que de volonté ; on peut donc se demander si la possession parfaite de Dieu, comblant notre félicité, doit être placée de préférence dans la pleine connaissance de Dieu, dans sa contemplation immédiate, ou bien dans le parfait amour. Par le catéchisme, nous connaissons la réponse à cette question, répQnse qui ne repose sur aucune vaine subtilité; mais nous ne voulons pas aborder ici les motifs plus profonds qu'ont discutés les Saints Pères, en particulier le Docteur angélique, cela étant en dehors de notre cadre .
Quant à ce qui concerne la question principale, à savoir : si la félicité doit être mise dans les créatures ou dans Dieu le créateur, la réponse se trouve, pour ainsi dire, dans la définition précise du mot félicite. Déjà les philosophes païens eux-mêmes prennent ce mot pour synonyme du plus grand bien, du bien par excellence, le summum bonum. Mais en quoi consiste le plus grand bien? Que faut-il pour le constituer? Trois choses: Le
plus grand bien pour être tel, doit premièrement être un bien existant en soi-même et par soi-même, il doit deuxièmement être un bien parfait, et troisièmement un bien constant. Il doit être un bien en soi-même, par soimême et non par un autre; car la félicité est un bien qui, en lui-même et par lui-même, mérite de fixer nos désirs et nos aspirations; et il ne serait nullement le plus grand bien s'il l'était par un autre^ parce que cet autre serait un bien plus excellent et plus grand que lui. Le pins grand bien doit être un bien parfait; cela est absolument nécessaire à la félicité, car l'aspiration de notre cœur ne saurait être apaisée par un bien imparfait, défectueux, fragile, mélangé de quelques maux!... Enfin le plus grand bien doit être constant, durable, invariable, parce que la félicité absolue ne saurait exister avec la crainte de pouvoir perdre le bien acquis '.
En conséquence, la félicité ainsi clairement définie, peul-elle résider dans les créatures? Elles sont certainement bonnes en tant que créées par Dieu; mais parce qu'ils les a faites de rien, elles ne pourront jamais renier leur origine. D'après les desseins de leur auteur, lorsqu'on en fait un bon usage, elles sont des écbelons qui mènent à lui; si on en use mal, elles deviennent des chaînes qui par leur poids nous entraînent dans la ("ange
1. s. Thomas d'Aquin, Summ, contr. Gentil., lib. III, cap. 27, 2!).
et les souillures terrestres. Une satisfaction vraie et durable ne peut donc en découler.
Parmi leurs extravagants adulateurs, celui qui voudrait exprimer le véritable état de son àme, ne devrait-il pas redire avec le poëte :
(i Je m'enivre du désir de jouir, et dans la jouissance je languis du besoin de désirer. »
Au lieu de chercher le bonheur dans les folles jouissances des sens, le trouvera-t-on pluiot dans la possession de la puissance, des honneurs et de la gloire? Alexandre le Grand, dans le cours rapide de ses victoires, avait le monde entier sous sa domination ; mais au faîte de la puissance et des honneurs, il n'est pas encore satisfait, et instruit par un philosophe qu'en dehors de celui-ci, il existe encore d'autres mondes, il verse des larmes brûlantes, parce qu'il ne lui est pas donné de pouvoir les conquérir.
Cherchera-t-on enfui le bonheur dans les richesses, l'éclat et la magniflcence? Longtemps avant le célèbre Alexandre, vivait un autre roi dont les richesses sont devenues proverbiales; mais après avoir réuni autour de lui toutes les pompes, toutes les grandeurs, et s'être rassasié de toutes les voluptés de la vie, il ne peut retenir ce cri de douleur: n Vanité des vanités et tout est vanité ! »
VjU un mot, partout où je puis écouter les discours
des partisans de ce monde, je les entends, dans les épanchements de leurs cœurs fatigués, se plaindre d'un sentiment de vide, de trouble et de morcellement de leur existence; je les entends répéter sans cesse qu'ils ne peuvent lier leurs idées avec les choses, que le plaisir leur glisse entre les mains, que ce qu'ils ont souhaité vient trop tard, et que ce qu'ils ont atteint, conquis, ne produit pas sur leur cœur l'efîet que de loin le désir leur avait fait pressentir '.
Non, l'homme ne peut pas trouver son bonheur vrai, durable, dans les biens créés, de quelque nom qu'on veuille les nommer, mais c'est en Dieu, en Dieu seul, en Dieu le bien incréé qu'il lui faut le chercher.
Dieu seul est bon, il est parfait et immuable dans sa bonté, parce que en lui il n'y a aucune ombre de changement, et parce qu'il est la source de tout bien. Comme il est l'origine de toute chose, il eu est la fin. En foi de quoi il a imprimé sa propre image au plus intime de notre nature; dans cette image, nous possédons écrits de sa propre main nos titres de noblesse, cet indélébile témoignage que non-seulement nous tirons de lui notre origine, mais aussi que nous sommes ioXis pour lui. Illusionnez-vous vous-même tant que vous voudrez, enterrezvous dans la boue et les hontes de la terre, dites aux vers