‹ La vie chrétienneChapitre 8 sur 75 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ll: i'éciié nous empêche d'attelndre noïiîe fin de uni eue.

Après avoir répondu à la premit're question: qutiile est notre fin dernière, si nous voulons examiner la deuxième: Comment pouvons-nous atteindre notre (lu dernière? tout de suite alors la doctrine chrétienne nous fait souvenir de notre péché. Elle nous dit que nous tous, hommes, nous sommes pécheurs, et que le péché est l'obstacle qu'il faut avant tont éloigner.

Dans ce chapitre, nous nous expliquerons en particulier sur ces points.

1° (Jne devant Dieu nous soyons tous pécheurs, c'est l'enseignement clair et indubitable de la révélation divine. Je ne veux pas rappeler ici les nombreux textes de l'Ecriture sainte sur ce sujet. Il suffit de ce témoignage de l'apôtre saint Jean : « Si nous disons que. nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, el la vérité n'est pas en nous » J'applique tout d'abord

ce mot au péché personnel, et, appuyé sur ce témoignage, je soutiens que nul homme ayant atteint l'âge de raison, n'en est exempt, excepté la sainte Vierge, Marie, mère de Dieu.

Mais sans parler des péchés personnels, dans lesquels ne peuvent pas tomber ceux qui meurent avant l'âge de raison, le péché d'Adam pèse, comme faute originelle, sur toute l'espèce humaine qui tire de lui son origine. Tout homme entre dans la vie avec la tacne et la dette de ce péché.

Que cette doctrine du péché originel ait quelque chose d'incompréhensible, je ne veux pas le nier.

Nous ne pouvons comprendre que, en vertu de notre origine naturelle en Adam, notre âme puisse être souillée du péché, puisque nous ne descendons d'Adam que par notre corps, et non par noire âme qui est directement créée de Dieu, et puisque d'autre part le péché ne peut comme tel afTecter le corps, mais seulement l'âme. Nous ne pouvons comprendre comment, sans l'intervention d'une faute personnelle (car le péché originel ne nous est pas j^iersoiinel et ne renferme aucune dette personnelle), nous pouvons cependant devant Dieu paraître responsables, coupables et dignes de punition. Les théologiens apportent sur ce point divers éclaircissements. Ils nous donnent, entre autres, l'exemple d'un chef de famille noble^ se rendant coupable d'un crime

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par ]equ(3l il perd les droits de noblesse, iioti-soiilement pour lui-même, mais encore pour toute sa postérité. Celle-ci, sans s'être souillée de la faute personnelle de son chef, est cependant enveloppée dans son sort. De même Adam, dans un sens spécial le chef et le père de toute l'humanité, qu'il portait déjà en lui lorsqu'il pécha, perdit cette incomparable noblesse divine, cette grâce de l'amour et de la filiation de Dieu, sur laquelle aucun homme ne peut revendiquer des droits, et il la perdit, non-seulement pour lui, mais encore pour tous ses descendants. Cette comparaison et d'autres semblables nous paraissent devoir jeter queltjue lumière sur le dogme de la transmission de la faute originelle; mais toutes les difficultés, toutes les obsciu'ités de cette doctrine et (;e qu'elle a d'incomprélicnsible sont bien loin encore il'être écartées, et elle reste par conséquent pour nous toujours un mystère.

.Je le répète, la doctrine de l'Kglise quant au péché originel, renferme pour nous, il est vrai, quelque chose d'incompréhensible; elle est donc, par cela même, audessus de la raison, mais elle n'y t?st luiUement contraire. Klle est si loin d'être déraisonnable, que la raison elle-même, quoiipic ne pouvant l'expruiuer et la comprendre complètement, eu a touli'fois besoin pour saisir d'autres manifestations, certains phénomènes de notre

cxistiuice (}ue, sans cette doctrine, elle pourrait encore

moins comprendre. En d'autres termes, la saine raison nous force d'admettre que l'état dans lequel nous nous trouvons actuellement, ne saurait être celui dans lequel nous sommes sortis de la main de Dieu , en la personne d'Adam notre premier père ; car rien de déréglé ne peut venir du Dieu très-saint, très-parfait, et l'état, dans lequel nous sommes présentement, est déréglé. Sans en chercher la preuve dans l'épouvantable corruption, qui se manifeste surtout où la nature est abandonnée à ellemême, comme dans le paganisme, ni dans les plaintes générales des penseurs et des poètes païens ainsi que des chrétiens, quand ils considèrent la chute de la nature humaine et sa profonde misère ; chacun de nous n'a besoin que de s'arrêter à son expérience personnelle, et de descendre dans son propre cœur. Que nous montre ce cœur? Si je ne m'illusionne pas moi-même à dessein, quels abîmes d'envie, de malice, d'égoïsme, de convoitise n'y découvré-je pas? 11 m'est impossible de nier que ma chair se révolte et combat continuellement contre mon esprit et semble le dominer. D'un autre coté, je ne puis le nier, la vertu me cause un travail trop pénible, devant lequel je recule trop souvent; je poursuis bien des fois ce qu'il y a de plus mal, tout en voyant et concevant ce qu'il y a de mieux ; combien de fois, j'ai pris les meilleures résolutions et les ai tout aussitôt abandonnées... Dref, je ne puis nier d'un côté, un trop violent

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penchant au mal, de l'autre, une trop grande faiblesse et Impuissance pour le bien, ce qui, visiblement, estun désordre et ne peut venir de Dieu, le créateur denotre nature. Mais [si ce dérèglement ne saurait venir de Dieu , il n'est pas non plus en moi la conséquence d'un abus personnel de ma liberté, c'est-à-dire d'une culpabilité personnelle, car les germes de ce désordre se meuvent déjà dans l'homme longtemps avant qu'il puisse faire usage de sa raison et de sa liberté; et s'il était dans les individus la suite d'un abus personnel de la liberté, il ne serait pas si universel et ne se montrerait pas partout sous le même aspect. Quand bien même des millions d'individus abusant de leur liberté, attireraient ainsi sur eux ce désordre, il s'en trouverait au moins quelques-uns qui s'en affranchiraient, en faisant un bon usage de celle même liberté. Mais si ce dérèglement général ne peut provenir ni de Dieu, ni do la culpabilité personnelle de chaque homme pris isolément, que conclure de là ? Qu'il ne peut être que la conséquence d'une faute qui leur est personnellement étrangère, et cet état de désordre étant celui de tous les hommes, et d'après le témoignage de l'bisloire, cebii aussi de l'Immaniléqui nous a précédés, il s'ensuit donc qu'il doit venir de la faute de celui qui est le i>ère commun de tous les hommes.

Le savant Pascal exprime la même pensée en d'autres termes : <( Le péclié originel, » dit-il, « est une folie pour

l'homme qui n'a pas la foi ; » mais on le donne pour tel. On ne doit donc pas reprocher le défaut de raison a celte doctrine, puisqu'on ne prétend pas que la raison puisse y atteindre. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes {sapientius est hominîbus '). — Car sans cela, que dire, que penser de l'homme? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s'en fùt-il aperçu par sa raison, puisque c'est une chose au-dessus de sa raison ; et que sa raison, bien loin de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on la lui présente ^.

Par conséquent, que le péché avec sa corruption ait pénétré dans l'humanité entière, que tous les hommes soient pécheurs, c'est un fait triste, à la vérité, mais il est certain, et on ne peut le révoquer en doute. Et maintenant, que résulte-t-il de ce fait, par rapport à notre question : comment atteindre notre fin dernière ? La considération de l'essence môme du péché nous conduit à la réponse exacte. Alors, qu'est-ce que le péché?

2" Le mot péclté renferme une idée de corrélation avec Dieu. Où Dieu n'est pas connu, et, où au lieu de lui, on connaît et honore seulement des idoles, le mot /jtfcAe n'a point de sens, il n'est pas employé, ou il l'est sans signification et sans intelligence. Les mots au

\. I Cor. I, 25.

2. Pensées, art. XIII u. 2, édiUou de Paris, Ileuri IMon, 1873.

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moyen desquels les peuples païens civilisés ont désigné ce que nous nommons péché, signifient seulement erreur, faute, action illégale ou mieux sans loi, tout au plus un crime envers la nature humaine ou la société. Aussi la moderne civilisation païenne évite-t-elle soigneusement l'emploi de notre xncA péché.

Feuilletez les livres de ces nouveaux païens, écoutez les conversations qui ont cours dans les salons de cette haute société à la(jue!le Dieu est devenu étranger: quand elles ne vont pas jusqu'à être d'immorales monstruosités, dans lesquelles tout sentiment de morale et d'honnêteté est étûufï'é, ces modernes païens parlent bien encore tle faiblesses morales, d'infidélité, d'injustice, de fautes et de crimes, comme le code pénal les énumère ; mais le mot yy^'c/zc' expire sur les lèvres, ils l'évitent instinctivement^ et sans se demander compte à eux-mêmes du sentiment par lequel ils se laissent conduire. jMais la vraie raison de l'apparition de ce terme, réside dans l'intime et essentielle union de la religion et la morale. Là où l'on considère la religion et la morale comme lieux choses étrangères l'une à l'autre, qui [KMivcnt se coudoyer et rester indifférentes ; là où l'on poétise le crime, comme cela avait lieu dans le paganisme, où l'on croyait, en commettant les actions les pins inimor.ilcs, rendre aux dieux un culte agréable; ou bien encore, là où l'on ne reconnaît plus un Dieu personnel et

supérieur au monde, et où par conséquent, on ne croit plus à une loi morale sainte, comme à la vivante expression de la volonté de Dieu, ni à un ordre moral plus élevé et impalpable : là, il ne peut plus être question de péché, cela se comprend de soi-même. Le mot péché renferme nécessairement en lui l'idée A' expiation ; c'est un acte qui demande expiation, c'est pourquoi la sainte Ecriture emploie souvent les mots péché et expiation comme synonymes. Mais le péché n'a devant Dieu besoin d'expiation que parce qu'il est une faute à ses yeux ; et une faute aux yeux de Dieu, est un péché, parce que c'est une offense, un outrage à sa majesté.

Si je demande dans quel sens le péché est une offense, un outrage envers Dieu, je ne dois certes pas me représenter que Dieu puisse, par mon péché, souffrir en lui quelque dommage. Je ne puis pas plus lui nuire, par mon péché, que lui procurer un avantage par ma vertu. Dieu est l'être absolument parfait, immuable, bienheureux en soi-même, et, par conséquent, sa félicité ne peut ni être diminuée ni être augmentée. Dieu ne peut pas souffrir, et pour cela aussi, dans le sens le plus restreint, il ne peut être offensé.

D'un autre côté, dans l'imperfection de mon langage, je ne puis mieux désigner l'essence ou la non-essence du péché qu'en le nommant un outrage et une offense envers Dieu. Car si par mon péché, je ne puis, dans le

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sens le plus rigoureux, faire de mal ù Dieu et s'il ne peut aussi, par mon péché, recevoir en lui aucun dommage, cependant mon dessein, ma pensée tend directement ou indirectement à ce résultat. Et comme celui qui a l'intention d'affliger son prochain, de lui nuire ou de l'offenser, mais qui est arrêté dans l'accomplissement de son projet, ou dans l'action par laquelle il voulait mettre ce projet à exécution, n'en est pas moins, tout en manquant le Lui prévu, aux yeux de Dieu l'offenseur de son prochain, un homme haineux, hostile et méchant ; il en est de même du pécheur à l'égard de Dieu. Il ne nuit pas à Dieu, car Dieu est trop élevé au-dessus de lui, il est trop parfait et trop bienheureux, pour que l'homme puisse lui nuire, etcepcndant il lui nuit, parce qu'il le veut, parce que telle est son intention; et que dans le cas où il pourrait lui nuire, il le ferait, plutôt que de renoncer à son action coupable. On peut aller encore pkis loin et dire que le pécheur, dans un certain rapport, nuit aussi réellement à Dieu. Il cause du dommage à son honneur. Nous pouvons nous en rapporter sur ce point aux savantes dissertations de saint Anselme '. L'homme dit-il, ne pécherait pas, s'il donnait à Dieu ce qu'il lui doit ; et le péché consiste par conséquent seulement en ce que l'homme ne donne pas à Dieu ce dont il lui est

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