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L: communautés nous offrent un spectacle très différent

Sixte II, Denis, Félix prononcent leur sentence sur les difficultés qui leur sontsoumises. De Rome ne partent pas seulement des décisions, mais encore des aumônes, elle instruit et elle soulage. « Depuis l’origine, écrit aux Romaïns Denis de Corinthe, ce fut votre coutume de répandre sur tous vos frères vos bienfaits, d'envoyer des aumônes à beaucoup d’Eglises, aidant aussi Les fidèles condamnés aux mines ». Denis d’Alexandrie remercie le pape Etienne d’avoir secouru « toute la Syrie et l'Arabie » et jusque pendant la persécution de Dioclétien, l'Eglise de Rome envoie en Orient des secours aux condamnés chrétiens. Se tenant en communion d'autorité et de charité avec les Eglises de plus en plus nombreuses et influentes, le pontife romain ést devenu un si important personnage, qu'en 251, l’empereur Dèce eût préféré, dit un contemporain, apprendre la révolte d’un compétiteur que l'élection d’un évêque de Rome.

Son prestige remonte à l’époque apostolique:et il est si.grand que presque tous les hommes alors célèbres dans l'Eglise du Christ ont visité Rome. Saint Polycarpe y est venu de Smyrne et saint Irénée y est venu de Lyon. Le palestinien Hégésippe y a fait un séjour, le samaritain Justin y a ouvert une école de catéchisme. De Phrygie, l’évêque d'Hiérapolis, Abercius, est ‘venu, dit-il, «contempler la royale Romecet voir la princesse (l'Eglise) aux vêtements et aux chaussures dorés ». C'est d’Assyrie qu'est venu Tatien, l'apologiste, et Rhodon, autre apologiste, est venu d’Asie. Tertullien de Carthage, Origène d'Alexandrie ont, eux aussi, visité Rome queles hérésiarques ont tenté de conquérir à leurs doctrines car l'Egypte a envoyé Valentin ; le Pont, Marcion ; la Syrie, Gerdon ; l'Asie Mineure, Praxéas ; l’Assyrie, Prépon ; et encore Noetus, Sabellius, Théodote, Marcellina venus d'Ephèse, de Byzance, d'Alexandrie.

Les Eglises entretiennent des correspondances. Ignace d’Antioche écrit aux Ephésiens, aux Magnésiens, aüx Tralliens,

aux Romains, aux Philadelphiens, aux Smyrniens. De Smyrne les fidèles écrivent à leurs frères de Philomenium : et de Lyon aux chrétiens de Phrygie pour leur faire part du martyre des saïnts, ou bien à Rome sur la question de la Pâque. L’évêque de Corinthe s'adresse aux communautés de Sparte, d'Athènes, de Gortyne, de Cnosse en Crète, d’Amestride en Paphlagonie ; l'évêque d'Alexandrie correspond avec ses collègues de Rome, d’Antioche, d'Arménie. Origène entretient une vaste correspondance presque entièrement perdue pour nous, tandis que celle de saint Cyprien en partie conservée nous montre l'activité des communications qui existent entre les Eglises d'Afrique, d'Espagne, de Gaule et celle de Rome, l'esprit de gouvernement et de charité qui les inspirent.

Lesassemblées conciliaires nous réservent une autre preuve de l'échange continuel de lettres et d’idées entre les diverses communautés. Au n° siècle, des conciles se tiennent en Asie, en Palestine, dans le Pont, en Gaule, en Osrhoène, à Corinthe et à Rome. Au zr° siècle, deux conciles en Phrygie, deux à Alexandrie, un à Lambèse en Numidie, trois à Antioche, deux à Rome, un à Illiberis, en Espagne, où siègent plus de quarante évêques ; et combien d'autres restés inconnus, si on se Tappelle qu'en Orient et en Afriqueles évêques de chaque province se réunissent, au 1° siècle, au moins ane fois chaque année.

Ces assemblées si fréquentes entraînaïent de nombreux voyages et ne pouvaient passer inaperçues, malgré la prudence ou la modestie des évêques. Elles devaient l'être d'autant moins que, depuis l'établissement de l'Empire, les agitations de la vie publique avaient fait place aux petites délibérations des municipes et aux réunions d’apparat de quelques :assemblées provinciales. Il n’y avait plus que les conciles des chrétiens où l’on discutât en commun sur de grands intérêts. Là seulement on remuait des idées, on se passionnait pour des doctrines, on discutait librement des lois destinées à régir

la conscience de millions de fidèles, si bien qu’on peut dire sans paradoxe que ce n’était plus que dans les conciles qu'on faisait, au sens élevé du mot, de la politique. Ils étaient, pour nous servir d’une expression presque moderne de Tertullien, comme les assemblées représentatives du chrislianisme ; cependant, c’est une remarque curieuse à faire, ils paraissent n’avoir jamais été troublés par l'autorité romaine.

Une législation générale devenait plus nécessaire à mesure que le nombre des fidèles et des Eglises allait en augmentant. « Nous ne sommes que d'hier, écrivait Tertullien, et nous remplissons vos cités, vos maisons, vos places fortes, vos municipes, les conseils, les camps, les tribus, les décuries, les palais, le sénat, le forum, nous ne vous laissons que vos temples. Si nous nous séparions de vous, vous seriez effrayés de votre solitude, d’un silence qui paraîtrait la stupeur d’un monde mort ». Et pour soutenir ces communautés, suffire à leurs besoins, il fallait le double secours de la richesse et de la charité.

Parmi les chrétiens il se trouvait des riches que les Épîtres de saint Paul et les écrits apostoliques mettaient en garde contre l’avarice et La cupidité ; déjà l’Apocalypse dénonçait la richesse comme un écueil : « Tu te dis : Je suis riche ; et tu ne vois pas que tu es misérable, pauvre et nu ». A ceux-là on répétait la parole du Maître : qu'il est « plus aisé à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu'à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux » ; il leur fallait donc éviter les satisfactions qu’apporte la fortune. Volontiers les pauvres considéraient avec défiance les chrétiens encore trop engagés dans le monde par leurs intérêts matériels et leurs relations sociales. Les allégories et l’enseignement du livre d'Hermas s'inspirent de cette prévention. « Ecoute, dit le Pasteur à Hermas: Il ÿ a des gens qui n’ont jamais scruté la vérité, ni cherché à approfondir les choses divines, mais qui se contentent d'une foi superficielle, plongés qu'ils sont dans les affaires,

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les richesses, les amitiés avec les Gentils, et beaucoup d’autres tracas de ce monde. Tous ceux qui sont esclaves de ces vanités sont incapables de comprendre les allégories relatives aux Choses divines, car leurs occupations les aveuglent, les perdent, les dessèchent ».

Dans une brillante vision, l'Eglise montrait à Hermas une tour construite avec des pierres équarries et resplendissantes. Près de l’édifice gisaient d’autres pierres inégales, fendues, qu'on brisait et qu’on rejetait, quelques-unes tombaient dans un brasier et à une question d’Hermas l'Eglise répondait : « Ces pierres, ce sont les riches qui ont embrassé la foi ; lorsque vient la persécution, leurs richesses les poussent à renier Dieu ». Minucius Félix ne leur est pas plus indulgent et saint Cyprien écrit à l’occasion de ceux dont nous possédons les certificats d’apostasie, que « ce sont leurs richesses qui ont enchaîné leur courage »... Il y avait peu de riches parmi les chrétiens, malgré les exceptions qu'ont fait connaître quelques épitaphes, mais encore ne fallait-il pas les décourager. Clément d'Alexandrie écrit un livre à leur intention : Quel riche peut élre sauvé ? il leur dit que, comme les pauvres, ils ont droit à la récompense ; le Christ n'a-t-il pas béni les riches maisons de Mathieu et de Zachée. Le salut pour eux se trouvait dans la pratique de la charité.

Ceci encore fut une innovation du christianisme. Le monde antique n’avait pas ignoré la bienfaisance, même il avait vu réaliser quelques institutions officielles, connues par les « tables alimentaires » ; des philosophes et des littérateurs prononçaient des appels en faveur de l’indigence, mais rien de tout cela n’était compris et pratiqué par tous. On a cherché et on a retrouvé les traces d’un sentiment de commisération dans la littérature et dans les monuments de l’antiquité, on a dû reconnaître qu’il avait existé en quelque sorte isolé et sans action générale sur le monde.

Jésus avait dit : « Vous aurez toujours des pauvres parmi

vous » et, tout de suite, les apôtres avaient eu à organiser la charité. La première communauté s’organisa sous la forme d'une association de secours mutuels, on vendit quelques pièces de terre et om réussit à subvenir aux nécessités quotidiennes, mais on n’échappa pas aux embarras, il fallut recourir à des administrateurs, — les diacres — dont la fonction fut importante. Mis en contact quotidien avec les malades, les pauvres, les artisans, les femmes, recevant confidences, projets, sollicitations, ils exercèrent une influence plus puissante que toute propagande, plus persuasive que toute prédication, ils écoutèrent, ils consolèrent, ils assistèrent ; ce fut la charité.

La femme fut appelée à tenir un rang secondaire mais officiel dans chaque communauté, elle eut ses initiatives et ses responsabilités. Ailleurs elle ne comptait que pour les plaisirs qu’on réclamait d’elle, le christianisme ne lui demanda que les joies chastes du sacrifice et du dévouement, il s’adressa de préférence à la vierge et à la veuve. Emues, conquises par une telle délicatesse, les femmes se donnèrent sans réserve : bien vite elles associèrent leurs forces et leurs ressources, se groupèrent et, parelles, une puissance nouvelle, irrésistible, fut mise à la disposition du christianisme.

En une page enflammée, inoubliable, la seule de toute la littérature chrétienne qui puisse être rapprochée des discours de Jésus, saint Paul avait fait l’éloge de la charité, et il semble que cette charte brûlante inspire la vie des fidèles, car on la retrouve partout, quoique son enseigne ne soit nulle part, semblable à ces sources cachées qu’on devine à la fraicheur et à la fertilité qu’elles entretiennent dans Le sol. Quêtes, collectes, offrandes spontanées alimentent la caisse et permettent l'envoi de quelques douceurs aux forçats plongés dans des puits de mines, aux captifs emmenés par des barbares, aux victimes de la peste ou du typhus. À l’aide de ces ressources on nourrit à Rome 1.500 indigents, et on organise

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à Constantine un vestiaire en mesure d’habiller une centaine de personnes.

« Voyez comme ils s'aiment, disent les païens, comme ils se traitent mutuellement de frères et de sœurs et sont prêts à mourir les uns pour les autres. — Il est vrai, leur répond Tertullien, cet amour fraternel a de quoï vous surprendre, vous qui ne savez que vous haïr mutuellement et attenter à la vie les uns des autres. Notre fraternité vous étonne, mais vous oubliez que vous êtes vous-même les objets de notre charité, que l'amour chrétien vous embrasse aussi et avec vous le monde entier qui n’est, à vos yeux, qu’une vaste république ».

chrétiens innovent, c'est encore par la piété tendre : qu’ils ont pour Dieu et pour Jésus. Rien de plus étranger aux païens que ce sentiment, rien de plus inconnu parmi eux que l'expression mélangée de respect et d'amour en s'adressant à la divinité. C’est qu'ils Ia révèrent et la redoutent bien plus qu'ils ne l’aiment. Le culte n’est, à leurs yeux, qu'une marque de déférence consentie pour se garantir des vengeances ou des taquineries d’un dieu capable de nuire. Plus fort et plus puissant que l’homme, il savait plus de choses mais il était soumis aux mêmes passions et pouvait inspirer la crainte ou la confiance, mais non l’amour. La piété, ou ce qui en avait l’apparence, pouvait-elle s’adresser à des personnages méprisables ? Dès l’instant où on prenait modèle sur les dieux on se dégradait.

.Au contraire la foi chrétienne s’adressait à un idéal de sagesse, de beauté et de perfection supérieur. La religion du Christ, d’après la première prédication chrétienne, nous le

C' n’est pas seulement par la foi et par la charité que les

présente plus grand que David, juge des vivants et des morts, prince de la vie, pierre angulaire, médiateur indispensable et sauveur universel. Il est le Seigneur de tous et au nom de Jésus tout genou fléchit sur terre, au ciel et dans les enfers. Cette universelle seigneurie est certainement un attribut divin etc'en est un autre que d'envoyer l’Esprit-Saint ou d’avoir un nom si sublime qu’il soit le seul nom sauveur dont la simple invocation suffit à guérir les malades. Cependant, si l’on considère, dans ces discours, les rapports du Christ avec Dieu, on y aperçoit une relation de dépendance : s’il a fait des miracles c'est que Dieu était avec lui et c’est Dieu qui les a opérés par lui ; c'est Dieu qui l’a ressuscité entre les morts, c’est Dieu qui l'a fait juge des vivants et des morts, qui l’a fait Seigneur et Christ, qui l’a exalté à sa droite, qui l’a glorifié. Tous ces traits s'imposent à la foi du chrétien, c’est ainsi que les fidèles les ont reçus et entendus : Jésus est le Christ dès le temps de sa vie terrestre, mais sa résurrection fait la preuve décisive et la manifestation irrécusable de sa dignité messianique. Ce qu’il apporte c’est le salut : lui seul le possède, lui seul le donne, il le donne à tous et pour le bonheur dè ceux qui le reçoivent.

Ainsi prend naissance l’idée d’adoration, de culte et d'amour pour Jésus, uni inséparablement à Dieu le Père, comme nul homme ne l’a jamais été ; ilest son enfant (pais, uios), expression que la plus ancienne littérature chrétienne entend d’une filiation divine. Les fidèles se tournent vers lui comme toujours présent parmi eux)et capable de les soutenir. Son nom seul est une invocation, la plus tendre et la plus pleine parce que la foi et l'amour du chrétien y mettent toute la spontanéité de confiance de l’âme humaine. C’est ce nom qui s’exhale à l'heure suprême du martyre par l'effet d’une profonde habitude religieuse.

Le monothéisme des chrétiens ne peut faire de doute pour personne, el cependant ils n’éprouvent aucun scrupule à

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