‹ La vie chrétienne primitiveChapitre 9 sur 12 · L'INSTRUCTION CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

L'INSTRUCTION CHRÉTIENNE

noms de quelques-uns d’entre eux : Gorgon, instituteur primaire, enterré dans la catacombe de Calliste ; Cassien, maître d'école et martyr à Imola ; Origène, professeur de grammaire à Alexandrie ; Flavien, autre professeur de grammaire en Afrique ; Anatole, lecteur de philosophie et commentateur d’Aristote à Alexandrie.

Nous n’avons aucune preuve de l’existence d’écoles confessionnelles ; au contraire, à Imola, Cassien recevait dans ses classes des enfants chrétiens et des petits païens, ceux-ci infligèrent à leur vieux maître un cruel supplice. Les élèves de Flavien étaient sans doute aussi des païens, mais ceux-ci aimaient tendrement leur maître qu'ils s'efforcèrent par tous les moyens, même le mensonge, d’arracher à la mort. On pourra s'étonner de voir des chrétiens et, parmi eux, de futurs martyrs, se prêter à donner à l'enfance et à la jeunesse une . éducation tout imprégnée des fables païennes, considérées par leurs contemporains comme la source toujours féconde de la beauté littéraire. Le grammairien grec ne pouvait lire et commenter Homère ou Pindare ni le grammairien latin Virgile ou Horace, sans rappeler, — fût-il chrétien —, les aventures et mésaventures des dieux et déesses, auxquelles, à leur tour, les devoirs écrits des élèves devaient sans cesse faire allusion. Mais il semble que, devenue ainsi prétexte à littérature, la mythologie perdait sa signification religieuse. Jadis elle réclamait, à défaut de la foi, là crédulité ; désormais elle ne s'éle vait plus au-dessus du niveau du lieu commun, de l’allégorie familière, du thème à narration. Ravalée à ce point, elle n’offrait plus grand péril pour les écoliers chrétiens. Ils sentaient de bonne heure l’abime qui séparait la manière dont à l’école on déroulait les fables et celle dont à l'église on développait la religion, et ils n'étaient pas tentés de confondre celle-ci avec celles-là. C’est pourquoi l'étude des classiques païens, nécessaire à la formation de l'intelligence et à la possession de cet ensemble de connaissances qui faisaient alors l’ « honnête

homme », ne fut pas interdite aux chrétiens. Inconséquent à son ordinaire, Tertuüllien refuse au chrétien le droit de professer mais il lui concède celui d’aller à l’école, parce que l’enseignement littéraire qu'on y reçoit est indispensable à la conduite de la vie. Les chefs de l'Eglise ne tombèrent pas dans cette contradiction et n'’interdirent pas plus aux fidèles de s’instruire qu ils ne leur refusèrent d'enseigner.

digne, même pour des chrétiens, de sympathie et de

respect : la philosophie. Au début de notre ère, l’heure des grandes constructions métaphysiques est passée, on se tourne de préférence vers l'éthique et la philosophie élabore et vulgarise des formules de vie intérieure et de culture spirituelle. Elle offre ses consolations aux âmes inquiètes et bourrelées, elle montre un idéal aux âmes honnêtes et candides ; elle inspire des sentiments qui se répandent un peu trop volontiers en discours, mais qui rendront toujours respectable le souvenir d'Epictète, de Dion Chrysostome et de Plutarque.

U y avait quelque apparente affinité entre l'Evangile et cette philosophie ; cependant le christianisme primitif lui reste étranger et même hostile. Saint Paul condamne la vaine éloquence et la fausse sagesse des docteurs de ce siècle, car « Dieu a changé, dit-il, la sagesse de ce monde en folie », et « la folie de Dieu est plus sage que ce qui vient des hommes ». Cependant Paul enseigne, lui aussi, une philosophie. « Nous avons notre sagesse, mais nous ne la prêchons qu'aux parfaits. Sagesse divine, mystérieuse et cachée, et que Dieu avait décrétée avant les siècles pour notre gloire. » Les païens n'y pouvaient atteindre, eux qui, au lieu de chercher à connaître Dieu,

L civilisation antique s’appuyait sur une puissance morale

s'étaient égarés dans de vains raisonnements où leur entendement s'était obscurci et leur conscience pervertie.

L’apôtre Jean, en quelques traits d'une audace superbe, orientait la pensée chrétienne et plaçait Jésus-Christ au centre du drame du monde : Au commencement élait le Logos, et le Logos élait avec Dieu, et le Logos était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout a été fait par lui et rien de ce qui existe n'a été fait sans lui. El le Logos a élé fait chair, et il a habité parmi nous, plein de grâce el de vérité ; et nous avons vu sa gloire, gloire pareille à celle d'un fils unique envoyé par le Père. Cet éclair illumine la première spéculation chrétienne, il la distingue de celle qui va suivre, car la littérature des Pères apostoliques reste à peu près étrangère aux préoccupations philosophiques. Quand à la foule elle considérait la culture hellénique comme inséparable du paganisme. Par dessus la voix de la foule vibrait de temps à autre une voix plus claire et plus forte, celle de Tatien, par exemple, bafouant les Grecs, leur éloquence qui n'est qu’un cliquetis de mots, leur philosophie qui n’est qu’un tissu d'erreurs et de contradictions. Cette philosophie restait païenne, superstitieuse et idolâtrique ; même les stoïciens ne pouvaient être comparés à ceux qui, dans le christianisme, s'exerçaient à la pratique de l'ascétisme dont la diffusion se faisait de plus en plus large, dès le rr° siècle.

Partout où s'implante et prospère le christianisme, se produit cette manifestation religieuse d'ordre supérieur qu'est l'ascétisme, le nombre de ceux qui ne se contentent plus des devoirs communs et qui embrassent les conseils évangéliques devient plus considérable. Partout les ascètes chrétiens offrent le même caractère et le même esprit. D'abord, ils pratiquent la virginité, qui est le moyen le plus efficace pour atteindre la fin de l’ascétisme ; beaucoup, dans l’état de mariage, s'imposent la continence dans le même but. Le renoncement aux richesses s'étend aussi loin que possible, mais il n’est pas total, car il faut se réserver le strict nécessaire aux besoins de

la vie et à l'éducation de la famille. L’ascétisme, fait de virginité et de pauvreté, est embrassé pour la vie. Le but des ascètes est de se sanctifier, de s'unir à Dieu plus intimement, de lui conquérir des âmes. Et c’est encore par là que l'ascétisme chrétien diffère essentiellement du stoïcisme païen. Pour le chrétien, le progrès consiste dans l’imitation aussi étroite que possible de la vie du Christ. Là est le ferment qui, faute d'avoir été déposé dans l’ascétisme païen, a condamné celui-ci à devenir extravagant ou stérile : introduit dans l’ascétisme chrétien, il va tirer l'individu d’une oisiveté, appelée stoïcisme. pour l’engager dans l’action personnelle en vue de tous, dans la fécondité des actes en commun.

Les païens qui ne connaissaient pas un tel genre de vie, car l'existence des reclus du Sérapeum ne peut lui être comparée, étaient frappés par la vue de cet héroïsme modeste, auquel atteignaient à peine leurs plus grands philosophes. Mais c’est au sein de.la communauté chrétienne que l’édification des ascètes était surtout fructueuse ; ils servaient d’exemple aux fidèles, ils réalisaient la forme la plus haute de la vie chrétienne. D'où l'estime et la vénération dont ils étaient l’objet, soit de la part du clergé qui leur ouvrait presque ses rangs, soit de la part de la communauté qui, parfois, dépassant la mesure, les honorait plus que la hiérarchie ecclésiastique.

Rien ne révèle parmi les ascètes une organisation proprement dite : ils vivaient dans la communauté et y conservaient vraisemblablement la position sociale qu’ils possédaient avant de s'engager dans l’état de virginité. Supérieurs aux simples fidèles, soumis aux pasteurs, ils vivaient dans la simplicité et la modestie qui les rapprochaient du Pèreet du Christ. En fait de mortifications, rien qui tranchât sur le reste des chrétiens, peut-être tout au plus quelques jeûnes volontaires.

L’ascétisme procède directement et spontanément de l’Evangile, où il puise son esprit et sa fécondité. Jésus l’a recommandé, on l'écoute et, dès la première génération chrétienne,

son invitation est réalisée. Rien de ce qui est essentiel à l’institution ascétique ne découle d’une influence philosophique ou païenne, quoiqu'il ait pu exister quelques contacts entre l’ascétisme et la philosophie, relations et échanges sur des points secondaires, mais ici encore la révolution accomplie par le christianisme est bien réellement son ouvrage et le prix de sa vertu propre.

quante ans, la menace du martyre plana sur les chré-

tiens ; il y eut à peu près autant d'années de persécution qu’il y eut d'années d’accalmie plus ou moins espacées entre elles. Le martyre devint ainsi la consécration de la foi, sa semence, et il fallut y préparer les fidèles comme à une glorieuse épreuve à laquelle chacun pouvait se trouver soumis. L'Eglise prodiguait ses encouragements à ceux qui confessaient Jésus-Christ, elle condamnait et retranchait de son sein, au moins pour un temps, ceux qui, vaincus par la misère de l’'emprisonnement ou par l’horreur de la torturé, perdaient l’honneur de donner leur vie. Les païens mettaient tout en œuvre pour arracher une apostasie dont ils triomphaient comme de la plus difficile victoire, outre la captivité et la douleur ils faisaient appel au sentiment de la nature, amenaient sous les yeux du confesseur sa femme, ses enfants en bas-âge, ses vieux parents éplorés. Des apostasies se produisaient malheureusement ; en 250, à la suite d’une longue période de paix, elles furent innombrables et les suites de cette défaillance de ceux qu'on appela les « faillis » (lapsi) devaient engendrer bien des maux. On les avait vus, dès l’annonce de la persécution, se ruer, en habits de fête, dans les temples et les capitoles pour offrir des libations ou de l’encens

D: l’an 64 jusqu’à l’an 314, pendant deux cent cin-

et emporter le certificat d’apostasie qui leur assurait la vie sauve. On vit des hérétiques ériger en principe la condamnation du martyre et des fidèles trop subtils disposés à admettre des distinctions inacceptables. À leurs yeux, peu importait de dire : « J'adore le Très-Haut ou j'adore Jupiter ; le sentiment intérieur faisait tout ». L'Eglise dut combattre ces propagandes énervantes, elle le fit avec toute l'énergie qu’impose un grand péril.

L’athlète du Christ devait s'imposer des veilles et des jeûnes qui rompaient son corps à la fatigue et le préparaient à subir la souffrance sans faiblir. En parlant d’eux, on use sans cesse de métaphores agonistiques. Ils sont des athlètes, des lutteurs, le prix leur est promis, ils remportent la palme et la couronne. À Lyon, à Carthage, on parle dans ce style, le fidèle doit être armé, prêt au combat. |

Le prix du martyre est immense ; le ciel s’ouvre à l’instant pour les saintes victimes, les anges transportent leurs âmes dans le jardin du paradis, resplendissant de fleurs, ombragé de rosiers gigantesques, baigné de parfums. A leur entrée, la troupe des Séraphins les accueïlle avec des cris d’admiration et de triomphe et les amène, au milieu d’une cité aux murailles de pierres précieuses, en présence du divin Sauveur. Jeune homme aux cheveux blanchis, il se laisse approcher et baiser par les martyrs que sa vue emplit d’une félicité inconnue. Parfois il les communie de sa main d’une bouchée de lait caïllé. Ces visions révélaient les joies du paradis et ses splendeurs à ceux qui les entendaient lire à l’église, comme l'Evangile, et cette lecture affermissait leurs cœurs.

Il ne fallait pas moins que ces promesses pour contenir le frémissement de colère qu'inspirait la cruauté des païens. « J'en sais, écrit saint Cyprien, j’en sais un grand nombre qui, sous le poids des maux et des violences, aspireraient à se venger sur l'heure. Qu'ils n’en fassent rien, car le Seigneur a dit : Attendez mon jour ; je rassemblerai les nations et les rois et

je les accablerai de ma colère », aussi « notre patience nous vient de la certitude d’être vengés ».

On voit ces candidats au martyre, pleins d’une foi sans bornes et agités de secrètes terreurs. « Le coup de la mort, se demandent-ils, fait-il grand mal»; ou bien ils frémissent involontairement à l’idée d’être livrés à la sournoise méchanceté d’un ours, mais un tigre ou une panthère ne leur feraient pas peur, au contraire. Cette bravoure, cette soif de la mort en témoignage de la foi, ressentie par des âmes ardentes, dut être parfois modérée et l'Eglise blâma ceux que l'impulsion d’un zèle téméraire avait poussés à provoquer les rigueurs qu'ils subirent d’ailleurs sans faiblesse.

Outre la parole des pasteurs, de petits traités circulaient parmi les fidèles pour rappeler, dans une forme brève et saisissante, les commandements et les promesses de Dieu. Quelques-unes de ces compositions sont parvenues jusqu'à nous, sortes de catéchismes spéciaux où les textes de l’Ecriture sont largement utilisés. Aux préceptes on joint les exemples des martyrs héroïques de l’Ancien Testament : Isaïe, les trois jeunes Hébreux dans la fournaise, Daniel parmi les lions, Zacharie, Eléazar, les Machabées et leur mère. Ce n’était pas assez d'écrire, car beaucoup d'illettrés avaient besoin d’être soutenus, aussi les catacombes devenaient-elles comme le livre d'images toujours exposées pour instruire les fidèles du triomphe des saints de l’ancienne Loi.

lières pour y prier et célébrer l’eucharistie : tel est l'usage que nous retrouvons en vigueur à Jérusalem, à Iconium, à Smyrne, à Antioche, etc. Le roman des Recognilions nous montre saint Pierre à Tripoli de Syrie en quête d’un local con-

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