‹ La vie curanteChapitre 20 sur 31 · LES RETENANTS DES POLES · texte numérisé non relu

LES RETENANTS DES POLES

glace, qui formait le plafond de leur étroite tanière, ils écoutaient souffler et grogner d'envie les ours qui les flairaient en grattant; et les gammes du froid, les sommeils transis, dont on souhaite ne pas se réveiller, la nourriture de graisse et d'huile, et la course folle de ces pauvres paquets de fourrures durcies qui sont des hommes, emportés dans une vision de ballade lunaire, au galop de chiens fantômes... Sous le plomb d'un ciel étamé, dans le jaillissement de la neige, le traîneau glisse et disparait sans bruit. . . On dirait des spectres qui fouaillent des quadriges de loups . . . Et à l'étape il faut abattre soi-même, écorcher et dévorer crues, pour s'en nourrir, sur le sol empourpré de leur sang, les admirables bêtes aux yeux d'ami, toutes pantelantes de leur efiort et dont la langue pendante cherche encore à lécher le poing du maître qui leur coupe la gorge.

Et cependant, ceux qui reviennent de ce cercle de l'Enfer vous confesseront modesteï^ent y avoir goûté de magnifiques délices et

178 LA VIE GOURANTE.

des joies d'une inexprimable pureté. Tous les croisés de l'Inconnu, explorateurs de pôle nord ou sud, ou des sables africains, rapportent de leurs tribulations et de leurs épreuves un souvenir de très douce gratitude. L'enthousiasme et la foi procurent ces miraculeux et bienfaisants oublis de la douleur. L'ont-ils même éprouvée cette douleur, au moment où elle s'acharnait sur eux? Nous n'en sommes pas bien sûrs et eux-mêmes en doutent aujourd'hui. Ils ont dû la rêver. Le martyr ne sent presque pas la torture. Missionnaires de la science et suppliciés pour leur reUgion de l'idéal, s'ils ont des cicatrices et des stigmates à montrer... cela ne compte pas et ils sont joyeux de ces marques salutaires. Il leur semble qu'ils vont — revenus dans les civilisations — le front plus haut, l'âme plus hmpide et plus légère, et, chaque jour, en retrouvant, toujours neuve et même accrue sans cesse, l'antique méchanceté des hommes, ils se souviennent avec émoi des terres vierges où ne vivent que les morses, les rennes, les ours et les cygnes chanteurs. Us

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regrettent les Himalayas d'icebergs, les aurores boréales, Tétoile du pôle. Et les paysages du Paradis blanc restent pour eux Foasis, le lieu de lumière et de paix.

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